Dans cette Amérique frappée par la crise économique, trois destins féminins vont se croiser. Il y a tout d’abord Meg, onze ans, qui survit dans un orphelinat où elle subit les humiliations quotidiennes d’une directrice aussi pieuse que cruelle. Puis il y a Birdie, jeune femme indépendante malgré les conventions de son époque, qui tente de sauver sa famille de la ruine en sollicitant l’aide de sa sœur mariée à un riche banquier. Il y a finalement Charlie, enfermée de force dans un asile et privée de sa dignité… et qui n’a qu’une obsession : retrouver l’enfant qu’on lui a arrachée. Autour de ces femmes gravite bientôt une communauté improbable d’exclues, de marginales et de rebelles qui décident de s’unir pour reprendre leur destin en main. Ainsi naît le mystérieux « Calamity Club », une alliance forgée dans l’adversité et la solidarité.
Il y a des romanciers capables de construire des intrigues captivantes. D’autres excellent dans la reconstitution historique. Kathryn Stockett possède un talent plus rare encore car elle donne naissance à des personnages qui semblent quitter les pages pour continuer à vivre dans notre mémoire longtemps après la lecture.
La grande réussite du Calamity Club réside sans conteste dans cette capacité à créer des figures profondément attachantes. Meg, notamment, est une héroïne exceptionnelle. Derrière son regard d’enfant se cache une intelligence vive, un humour désarmant et une résilience bouleversante. Chaque chapitre qui lui est consacré rappelle pourquoi les grands romans sont avant tout peuplés de grands personnages. Birdie n’est pas en reste : indépendante, lucide et généreuse sans être parfaite, elle devient rapidement une complice de lecture dont on suit les aventures avec un bonheur constant. Même les personnages secondaires bénéficient d’une épaisseur remarquable et contribuent à la richesse de cette vaste fresque humaine.
Le cadre historique constitue l’autre grande force du roman. Le Mississippi de 1933 apparaît dans toute sa complexité : la pauvreté engendrée par la Grande Dépression, les ravages de la prohibition, les tensions raciales, l’emprise des ligues morales… et l’hypocrisie d’une société obsédée par les apparences. L’autrice reconstitue avec précision un monde où les femmes disposent de peu de droits et où toute forme de marginalité peut devenir un motif de condamnation sociale.
Sans jamais se transformer en leçon d’histoire, le roman explore avec finesse la condition féminine de l’époque. Les héroïnes se heurtent à une société qui voudrait les renvoyer à leurs rôles prédéfinis d’épouses modèles et de mères irréprochables. Pourtant, Kathryn Stockett préfère montrer leurs stratégies de survie, leur débrouillardise et leur solidarité plutôt que leur statut de victimes. La sororité qui se développe au fil des pages constitue ainsi le véritable moteur émotionnel du récit.
Ce qui frappe également, c’est l’équilibre entre gravité et humour. Malgré la dureté des thèmes abordés, allant de la pauvreté à la discrimination, en passant par l’enfermement et la violence institutionnelle, le roman regorge de scènes savoureuses, de dialogues pleins d’esprit et de situations parfois franchement hilarantes. Cette alliance entre émotion et légèreté rappelle les grandes réussites du roman populaire au sens le plus noble du terme.
Bien sûr, l’ouvrage n’est pas exempt de défauts. Certains lecteurs pourront trouver que ses près de sept cents pages comportent quelques longueurs. Quelques rebondissements paraissent parfois romanesques à l’excès et certains personnages flirtent avec une forme de manichéisme. La fin, enfin, laisse plusieurs destinées ouvertes, ce qui pourra frustrer certains lecteurs. Mais ces réserves pèsent finalement peu face au plaisir constant de lecture et à l’attachement que l’on développe pour cette incroyable galerie de personnages.
« Le Calamity Club » est de ces romans généreux qui assument pleinement leur ambition : divertir, émouvoir et faire réfléchir. Kathryn Stockett y démontre une nouvelle fois son immense talent pour raconter des histoires et, surtout, pour créer des personnages que l’on adopte immédiatement. Dans ces pages se côtoient l’humour, la colère, la tendresse, l’injustice et l’espoir, portés par des héroïnes que l’on quitte à regret.
Quinze ans d’attente auront été nécessaires pour retrouver Kathryn Stockett. À la dernière page, une seule pensée demeure… espérons ne pas devoir attendre aussi longtemps pour la prochaine rencontre car, force est de constater qu’après « La Couleur des sentiments », l’autrice livre une nouvelle fresque féminine inoubliable.
Le Calamity Club, Kathryn Stockett, Robert Laffont, 662 p., 24,90 €
Elles/ils en parlent également : Aude, Kitty, Rowena, Alex, Karine, Anita