Elle aurait pu être une chanson des Beatles. Elle a failli l’être : mixée, séquencée, gravée sur acétate, chroniquée dans la presse américaine, piratée sur les premiers bootlegs de l’histoire du groupe. Et puis « Teddy Boy » a discrètement quitté le navire Get Back pour renaître, quelques semaines plus tard, dans le salon du 7 Cavendish Avenue, sur un quatre-pistes domestique, avec Linda aux harmonies à la place de John. Entre la version moquée par Lennon en janvier 1969 et la version intimiste de l’album « McCartney » d’avril 1970, c’est toute la bascule d’une époque qui se joue : la fin du « nous » des Beatles, la naissance du « je » de Paul. Récit complet, bandes à l’appui, d’une des trajectoires les plus révélatrices du répertoire mccartneyen — avec, au passage, quelques légendes tenaces à rectifier.
En bref
- «: John Lennon parasite la prise en imitant un meneur de square dance.
- Glyn Johns retient la prise 2 du 24 janvier pour son album « Get Back » de mai 1969 — la chanson figure sur les acétates, passe à la radio américaine et se retrouve sur les premiers bootlegs (« Kum Back »).
- Contrairement à une légende répandue, ce n’est pas Phil Spector qui écarte le titre : Glyn Johns lui-même le retire de sa seconde compilation, le 5 janvier 1970, faute d’images dans le film « Let It Be » — et sachant Paul décidé à le réenregistrer en solo.
- La version solo est enregistrée à domicile sur un Studer quatre pistes début 1970, puis achevée aux studios Morgan (batterie, percussions) ; Linda McCartney y remplace les harmonies des Beatles.
- Publiée le 17 avril 1970 sur l’album « McCartney », trois semaines avant « Let It Be », la chanson devient un manifeste du nouveau credo domestique de Paul.
- La prise Beatles ressurgira officiellement sur « Anthology 3 » (1996), puis dans le mix Glyn Johns publié au sein du coffret « Let It Be Special Edition » (2021).
Sommaire
- De Rishikesh à Twickenham : genèse d’une chanson (1968 – janvier 1969)
- Une chanson née au pied de l’Himalaya
- Le teddy boy, figure fondatrice du rock anglais
- 9 janvier 1969, Twickenham : première présentation au groupe
- 24 janvier 1969, Apple Studios : la séance du sabotage
- Une journée acoustique au 3 Savile Row
- Les « square dance calls » : John Lennon en saboteur
- Ce que disent vraiment les bandes : les prises des 24 et 28 janvier
- La chanson fantôme : « Teddy Boy » dans les albums « Get Back » de Glyn Johns
- Mars-mai 1969 : la prise du 24 janvier entre dans l’album
- L’automne 1969 : chroniquée à Boston, piratée sur « Kum Back »
- 5 janvier 1970 : c’est Glyn Johns — et non Phil Spector — qui retire la chanson
- Cavendish Avenue, hiver 1970 : la renaissance domestique
- Un Studer quatre pistes dans le salon
- Morgan Studios : la finition incognito de « Billy Martin »
- 17 avril 1970 : la chanson paraît — trois semaines avant « Let It Be »
- Sous le capot : ce que vaut vraiment « Teddy Boy »
- Une mélodie plus retorse qu’il n’y paraît
- Le texte : sous la comptine, la mère
- Postérité : de la clandestinité aux rééditions officielles
- 1996 : « Anthology 3 » officialise la version Beatles
- 2021 : le mix Glyn Johns enfin publié, le film de Peter Jackson en contrechamp
- Conspuée en 1970, réhabilitée depuis : « Teddy Boy » face à la critique
- Et si John n’avait pas saboté la prise ? Petit exercice contrefactuel
- « Junk », « Hot as Sun », « Every Night » : « Teddy Boy » et la bande des recalées
- Guide d’écoute : confronter les deux « Teddy Boy »
- La version Beatles (janvier 1969)
- La version solo (album « McCartney », 1970)
- Correctif factuel
- Chronologie : « Teddy Boy » en dates
- FAQ : tout savoir sur « Teddy Boy »
- Qui a écrit « Teddy Boy » et quand ?
- « Teddy Boy » est-elle une chanson des Beatles ou de Paul McCartney en solo ?
- Pourquoi John Lennon a-t-il saboté « Teddy Boy » pendant les sessions de janvier 1969 ?
- « Teddy Boy » devait-elle figurer sur l’album « Let It Be » ?
- Est-il vrai que Phil Spector a collé les moqueries de John à la fin de « Maggie Mae » sur « Let It Be » ?
- Où et comment la version solo de « Teddy Boy » a-t-elle été enregistrée ?
- Quelle est la différence entre la version d’« Anthology 3 » et celle du coffret « Let It Be » de 2021 ?
- Qu’est-ce qu’un « teddy boy » exactement ?
- La chanson « Teddy Boy » parle-t-elle de la mère de Paul McCartney ?
- Comment la version Beatles de « Teddy Boy » a-t-elle fuité avant sa sortie officielle ?
- Paul McCartney a-t-il déjà joué « Teddy Boy » en concert ?
- Pourquoi « Teddy Boy » est-elle considérée comme une chanson-charnière dans la carrière de Paul McCartney ?
- Glossaire
- Bibliographie et sources
De Rishikesh à Twickenham : genèse d’une chanson (1968 – janvier 1969)
Une chanson née au pied de l’Himalaya
Comme une bonne partie du « White Album » — et comme « Junk », son exacte jumelle de destin —, « Teddy Boy » voit le jour au printemps 1968 à Rishikesh, dans le nord de l’Inde, où les Beatles séjournent auprès du Maharishi Mahesh Yogi pour s’initier à la méditation transcendantale. Loin des studios, réduits à leurs guitares acoustiques, John, Paul et George y composent à un rythme que le groupe n’a jamais connu : plus d’une trentaine de chansons naissent en quelques semaines sur les contreforts de l’Himalaya. Toutes ne trouveront pas place sur le double album blanc de novembre 1968. «://yellow-sub.net/les-beatles/les-chansons-des-beatles/liste-chansons/eleanor-rigby-the-beatles-paroles-traduction-histoire » data-wpil-keyword-link= »linked » data-wpil-monitor-id= »44784″>Eleanor Rigby » : la chanson-portrait, le récit à la troisième personne, hérité du music-hall et de la tradition narrative anglaise. Ici, l’histoire est simple, presque une comptine : un garçon prénommé Ted, élevé par sa mère, voit celle-ci refaire sa vie avec un autre homme et fugue, incapable d’accepter l’intrus. Sous ses airs de bluette acoustique, le texte touche à des thèmes intimes chez McCartney — la mère, l’absence du père, le foyer recomposé — que les biographes n’ont pas manqué de relier à sa propre histoire familiale, marquée par la mort de Mary McCartney en 1956. Paul, lui, s’est toujours gardé d’une lecture autobiographique, présentant « Teddy Boy » comme un simple exercice de narration.
Le teddy boy, figure fondatrice du rock anglais
Le titre lui-même mérite qu’on s’y arrête, car il résonne puissamment dans l’imaginaire de la génération McCartney. Les « teddy boys » — ainsi nommés parce que leur style vestimentaire pastichait la mode édouardienne, « Teddy » étant le diminutif d’Edward — furent la première grande subculture juvénile de l’Angleterre d’après-guerre : vestes longues à col de velours, pantalons cigarette, banane gominée, et une réputation sulfureuse de blousons dorés bagarreurs. Ce sont eux qui, en 1955-1956, firent un triomphe à Bill Haley et au rock’n’roll naissant, allant jusqu’à lacérer les fauteuils des cinémas au son de « Rock Around the Clock ».
Pour les adolescents de Liverpool qu’étaient alors Lennon et McCartney, le teddy boy fut à la fois un modèle et un épouvantail. John, au temps des Quarrymen, cultiva ostensiblement la panoplie — rouflaquettes et pantalons étroits au grand dam de sa tante Mimi — tandis que Paul, plus prudent, en adopta une version édulcorée. Les premiers Beatles de Hambourg, cuir et banane, sont les héritiers directs de cette esthétique, avant que Brian Epstein ne les glisse dans des costumes sans col. En intitulant sa chanson « Teddy Boy », Paul convoque donc, mine de rien, toute la préhistoire du groupe — même si son Ted à lui, ironiquement, n’a rien d’un voyou : c’est un fils à maman blessé, plus proche de la complainte victorienne que de la castagne des dancings. Ce décalage entre le titre, qui promet du rock’n’roll, et la chanson, qui offre une berceuse, explique peut-être une partie de l’agacement de John face au morceau.
9 janvier 1969, Twickenham : première présentation au groupe
Lorsque s’ouvrent, le 2 janvier 1969, les répétitions filmées du projet « Get Back » sur le plateau des studios de Twickenham, Paul arrive avec un stock de chansons à écouler : « Let It Be », « The Long and Winding Road », « Two of Us », mais aussi des fonds de tiroir de Rishikesh comme « Junk » et « Teddy Boy ». C’est le 9 janvier qu’il présente cette dernière au groupe, à la guitare acoustique, dans le grand hangar glacial de Twickenham. L’accueil est poli, sans plus : la chanson est jouée, tournée, laissée de côté. Il faut dire que le contexte s’y prête mal — le lendemain, 10 janvier, George Harrison claque la porte du groupe après une altercation avec Paul, plongeant le projet dans sa première crise majeure.
Le morceau ne réapparaît que deux semaines plus tard, le 24 janvier, dans un tout autre décor : le studio flambant neuf — et techniquement bricolé — installé au sous-sol du siège d’Apple, au 3 Savile Row, où le groupe s’est replié après le fiasco de Twickenham, avec Billy Preston aux claviers et Glyn Johns à la console. C’est là que va se jouer, en quelques prises, le destin beatlesien de « Teddy Boy ».
24 janvier 1969, Apple Studios : la séance du sabotage
Une journée acoustique au 3 Savile Row
Le vendredi 24 janvier 1969 est l’une des journées les plus productives — et les plus étranges — du mois. Dans le sous-sol de Savile Row, l’ambiance est meilleure qu’à Twickenham : George est revenu, Billy Preston détend l’atmosphère, et le groupe alterne travail sérieux et récréations. Ce jour-là, les Beatles enregistrent notamment « Two of Us » dans sa configuration acoustique, s’offrent une parenthèse skiffle avec « Maggie Mae » — le vieux standard des rues de Liverpool, expédié en moins d’une minute avec l’accent scouse le plus épais possible — et se penchent, entre deux, sur « Teddy Boy ».
Ce voisinage de séance n’est pas anodin : c’est parce que « Teddy Boy » et « Maggie Mae » furent captées le même jour, sur les mêmes bandes, que certains récits finiront par les entremêler — nous y reviendrons dans notre correctif factuel, car une légende tenace circule à leur sujet.
Sur le papier, « Teddy Boy » a tout pour s’intégrer au projet Get Back : une chanson simple, jouable en direct, sans artifice de studio — exactement le cahier des charges « honnête » que le groupe s’est fixé. Dans les faits, la séance tourne au révélateur des rapports de force internes.
Les « square dance calls » : John Lennon en saboteur
Paul guide le groupe à travers la structure du morceau, chantant les couplets d’une voix douce, cherchant l’arrangement. John, lui, décroche ostensiblement. Sur les bandes, on l’entend multiplier les voix de fantaisie, commenter en arrière-plan, puis se lancer dans une imitation de meneur de danse country, scandant des instructions de square dance — « prenez vos partenaires », « do-si-do » — par-dessus la voix de son partenaire, avant de glisser vers une parodie de crooner cow-boy. Le message, limpide, tient en une pantomime : cette bluette acoustique l’ennuie profondément, et il ne fera pas semblant du contraire.
L’épisode est devenu, à juste titre, l’un des exemples canoniques de la guerre froide Lennon-McCartney version 1969 : là où Paul répond aux chansons de John par un professionnalisme appliqué — il tient la basse sur « Dig a Pony » ou « Don’t Let Me Down » sans état d’âme —, John oppose aux chansons « légères » de Paul une stratégie d’usure faite de sarcasme et de désinvestissement. On songe au traitement qu’il réservera, six mois plus tard, à « Maxwell’s Silver Hammer » pendant les sessions d’« Abbey Road », qu’il désertera purement et simplement. La nuance, dans le cas de « Teddy Boy », est que le sabotage est audible sur la bande même : John ne refuse pas de jouer, il joue contre la chanson, à l’intérieur de la prise.
Faut-il pour autant réduire la scène à une exécution en règle ? Les témoignages sonores invitent à un peu de nuance. L’humour de plateau, les voix idiotes et les digressions sont la respiration permanente des sessions de janvier 1969 — le film « Get Back » de Peter Jackson l’a amplement montré en 2021 —, et Paul lui-même rit à un moment de la prise. Mais la répétition des interruptions sur un morceau que son auteur tente sérieusement de structurer, jour après jour sans que la chanson n’avance, finit par valoir verdict : « Teddy Boy » ne sera jamais travaillée jusqu’au bout par les Beatles. Aucune version aboutie, avec arrangement arrêté et prise maîtresse validée, ne sortira des sessions.
Ce que disent vraiment les bandes : les prises des 24 et 28 janvier
Reconstituons le dossier discographique, car il est plus fourni qu’on ne le croit. Le 24 janvier, le groupe enregistre plusieurs passages de « Teddy Boy » en formation acoustique — Paul au chant et à la guitare, John à la seconde guitare, George et Ringo en soutien discret. C’est la deuxième prise de cette journée que Glyn Johns retiendra pour son album. Le 28 janvier, le morceau est encore repris, plus longuement, dans des versions étirées qui tournent sans conclure. C’est en combinant des extraits du 24 et du 28 janvier que les compilateurs d’« Anthology 3 » fabriqueront, en 1996, le montage de 3 minutes 18 officiellement publié — montage qui conserve, choix éditorial significatif, les fameuses interventions de square dance de John, devenues avec le temps un document historique plutôt qu’un affront.
Écoutée aujourd’hui, la prise Beatles a un charme indéniable : la voix de Paul y est d’une douceur désarmante, les guitares s’entrelacent joliment, et le morceau respire cette intimité de coin du feu qui fait le prix des moments acoustiques de janvier 1969. Mais on entend aussi ce qui manque : un arrangement pensé, une fin digne de ce nom, l’adhésion du groupe. « Teddy Boy » version Beatles est un brouillon attachant — et c’est précisément ce statut de brouillon qui va faire son étonnante carrière posthume.
La chanson fantôme : « Teddy Boy » dans les albums « Get Back » de Glyn Johns
Mars-mai 1969 : la prise du 24 janvier entre dans l’album
Début mars 1969, les Beatles confient à Glyn Johns une mission inédite : tirer un album des kilomètres de bande enregistrés en janvier, sans qu’aucun d’eux ne supervise le travail. L’ingénieur mixe « Teddy Boy » en stéréo le 10 mars aux studios Olympic, et lorsqu’il assemble, fin mai 1969, sa première version complète de l’album « Get Back », la chanson y figure en bonne place, sur la face deux, entre « For You Blue » et « Two of Us ». Le principe de l’album — un disque volontairement brut, avec faux départs, dialogues et imperfections, fidèle à l’esprit « sans trucage » du projet — joue en faveur du morceau : dans ce contexte documentaire, son inachèvement devient une qualité, et les pitreries de John un élément d’ambiance parmi d’autres.
Il faut mesurer ce que cela signifie : au printemps 1969, « Teddy Boy » est, à toutes fins utiles, une chanson des Beatles programmée pour publication. Elle a sa place sur les acétates que Johns fait presser, sur les bandes soumises au groupe, dans le séquençage pensé pour le vinyle. Si l’album « Get Back » était sorti à l’été 1969 comme initialement envisagé — la sortie fut un temps calée sur celle du livre accompagnant le projet —, « Teddy Boy » figurerait aujourd’hui dans la discographie officielle du groupe entre « I’ve Got a Feeling » et « Let It Be ».
L’automne 1969 : chroniquée à Boston, piratée sur « Kum Back »
L’histoire prend alors un tour rocambolesque. L’album « Get Back » de Glyn Johns, rejeté ou du moins laissé en jachère par un groupe accaparé par « Abbey Road » puis paralysé par ses querelles internes, se met à fuiter. En septembre 1969, une copie parvient à la radio de Boston WBCN, qui diffuse l’album à l’antenne ; d’autres stations américaines suivent. Dans la foulée, le critique Ernie Santosuosso chronique le disque dans le Boston Globe d’octobre 1969, et consacre quelques lignes à « Teddy Boy », relevant la répétition obstinée du thème, les changements d’accords adroits — et, déjà, les appels de square dance qui émaillent la prise. Situation surréaliste : une chanson que les Beatles ne publieront jamais est commentée dans la grande presse américaine comme une plage de leur prochain album.
Mieux — ou pire : les diffusions radio sont captées par des auditeurs équipés de magnétophones, et dès janvier 1970 paraît « Kum Back », considéré comme le tout premier bootleg des Beatles, pressage sauvage tiré de ces enregistrements hertziens. « Teddy Boy » circule ainsi sous le manteau des mois avant la sortie de l’album « McCartney » : des milliers d’auditeurs américains connaissent la version Beatles avant même que la version officielle de Paul n’existe. Peu de chansons du répertoire peuvent se prévaloir d’une chronologie aussi inversée.
5 janvier 1970 : c’est Glyn Johns — et non Phil Spector — qui retire la chanson
Vient alors le moment décisif, sur lequel bien des récits — y compris anglophones — se trompent. Fin décembre 1969, le projet ressort des limbes : le film de Michael Lindsay-Hogg, remonté, doit sortir au printemps 1970, et il faut un album pour l’accompagner. Consigne est donnée à Glyn Johns de réviser sa compilation pour la faire coïncider avec les chansons vues à l’écran. Le 5 janvier 1970, aux studios Olympic, l’ingénieur assemble sa seconde version de l’album — et en retire lui-même « Teddy Boy », pour une raison simple : aucune image du groupe jouant le morceau ne figure dans le montage du film. À la place, il intègre deux titres exigés par le montage : « I Me Mine », que George, Paul et Ringo viennent de graver le 3 janvier lors de l’ultime séance d’enregistrement des Beatles, et « Across the Universe », remixée pour l’occasion.
Mark Lewisohn avance en outre une seconde explication, complémentaire : la veille, 4 janvier, Paul aurait informé Johns de son intention de réenregistrer « Teddy Boy » pour son album solo en préparation. Autrement dit, la chanson n’a pas été « sauvée » in extremis des griffes de Phil Spector : lorsque celui-ci hérite des bandes en mars 1970, à l’invitation de John, « Teddy Boy » a déjà quitté la tracklist depuis deux mois, retirée par l’homme même qui l’avait défendue sur son premier album. Spector n’a fait qu’entériner un état de fait — et l’on comprend qu’il n’ait eu aucune raison d’y revenir, l’album « McCartney » et sa version solo de la chanson étant sortis trois semaines avant « Let It Be ».
La nuance n’est pas un détail de spécialiste : elle change le sens de l’histoire. Dans la légende, « Teddy Boy » est une victime de plus du producteur américain honni par Paul, à ranger près des violons de « The Long and Winding Road ». Dans les faits, c’est une chanson que son auteur a lui-même rapatriée, préférant la reprendre à son compte plutôt que de la laisser paraître dans une version que le groupe n’avait jamais menée à terme. Moins un enlèvement qu’un divorce à l’amiable — le seul, peut-être, de toute la saga « Let It Be ».
Cavendish Avenue, hiver 1970 : la renaissance domestique
Un Studer quatre pistes dans le salon
Pour comprendre la seconde vie de « Teddy Boy », il faut planter le décor de l’hiver 1969-1970, le plus sombre de la vie de Paul McCartney. Depuis que John a annoncé au groupe, en septembre 1969, qu’il voulait « le divorce », Paul s’est retranché dans sa ferme écossaise de High Park avec Linda, la petite Heather et le nouveau-né Mary, oscillant entre dépression, whisky et désœuvrement — il l’a raconté sans fard des années durant. C’est Linda qui, selon leurs récits concordants, le remet en selle avec un argument simple : tu es musicien, fais de la musique, seul s’il le faut.
De retour à Londres, Paul se fait livrer discrètement par EMI un magnétophone Studer quatre pistes, installé sans console de mixage ni VU-mètres de contrôle dans son salon du 7 Cavendish Avenue — la maison de St John’s Wood, à cinq minutes d’Abbey Road, qui avait été le foyer de ses années Beatles. Le protocole d’enregistrement est d’un dépouillement radical : un seul micro, branché directement à l’arrière de la machine, que Paul déplace d’instrument en instrument, réglant les niveaux à l’oreille, empilant les pistes une à une. Batterie, basse, guitares, claviers, percussions de fortune — bols, cuillères, le tout jouable en pantoufles entre deux biberons : l’album « McCartney » s’invente là, dans un secret quasi total, entre décembre 1969 et février 1970, sous le nez d’une industrie qui ignore tout du projet.
Dans ce dispositif, « Teddy Boy » trouve enfin son habitat naturel. La chanson qui détonnait dans le collectif électrique de Savile Row — trop frêle, trop gentille, trop « Paul » — devient évidente dans l’économie artisanale du salon : une guitare acoustique délicatement arpégée, une voix posée tout près du micro, une basse ronde, et ces harmonies vocales qui font toute la couleur du morceau. La piste de base est bouclée à domicile au tout début de 1970 ; le 12 février, Paul apporte ses bandes aux studios Morgan, dans le quartier de Willesden, pour la phase de finition.
Morgan Studios : la finition incognito de « Billy Martin »
Car contrairement à l’image d’Épinal — que Paul lui-même a contribué à forger —, l’album « McCartney » n’est pas intégralement un disque de salon. Une partie des titres est complétée, voire enregistrée, dans de vrais studios : chez Morgan, où Paul réserve du temps sous le pseudonyme transparent de « Billy Martin » pour préserver le secret, et aux studios EMI d’Abbey Road. « Teddy Boy » suit ce circuit : chez Morgan, les bandes domestiques sont transférées du quatre-pistes au huit-pistes — transfert qui laisse au passage un léger souffle, parfaitement audible sur le disque et pleinement assumé —, puis Paul y superpose une batterie discrète, jouée aux limites du murmure, une grosse caisse et des claquements de mains qui donnent au dernier tiers du morceau son balancement de veillée.
Et puis il y a Linda. Sur la version Beatles, c’étaient les voix de John — quand il daignait chanter plutôt que d’annoncer des figures de danse — et l’entrelacs familier des harmonies du groupe. Sur la version solo, c’est Linda McCartney qui double et harmonise le refrain, de sa voix haute, un peu fragile, encore inexpérimentée. Le symbole est éclatant, et il vaut pour tout l’album : à la fraternité musicale des Beatles succède le duo conjugal ; au studio-forteresse d’Abbey Road, le foyer ; à la validation des pairs, celle de la famille. Beaucoup de critiques de 1970 ricaneront de ces harmonies d’amateur — les mêmes qui, un demi-siècle plus tard, saluent dans « McCartney » l’acte fondateur du mouvement lo-fi et de la home-made music. « Teddy Boy », chanson d’un fils et de sa mère réenregistrée en famille, épouse si parfaitement le propos qu’on jurerait qu’elle a été écrite pour ce disque — alors qu’elle est, on l’a vu, l’une des plus anciennes du lot.
17 avril 1970 : la chanson paraît — trois semaines avant « Let It Be »
L’album « McCartney » sort le 17 avril 1970 au Royaume-Uni, précédé exactement une semaine plus tôt par le séisme que l’on sait : le 10 avril, le communiqué-questionnaire glissé dans les exemplaires promotionnels du disque, où Paul annonce en creux son départ, fait le tour du monde sous le titre « Paul quitte les Beatles ». «. La chronologie inversée est complète : la chanson refusée par les Beatles précède dans les bacs l’album des Beatles qui aurait dû la contenir.
Dans le petit questionnaire promotionnel joint à l’album, Paul expédie la chanson en une phrase factuelle — un morceau commencé en Inde, terminé bribe par bribe entre l’Écosse et Londres — sans un mot sur les sessions de janvier 1969 ni sur le sabotage de John. La pudeur est de mise ; les bandes, elles, parleront pour lui pendant les décennies suivantes.
Sous le capot : ce que vaut vraiment « Teddy Boy »
Une mélodie plus retorse qu’il n’y paraît
Il est de tradition critique de ranger « Teddy Boy » parmi les poids plumes du répertoire mccartneyen — John l’a fait le premier, et avec quelle emphase. L’écoute attentive raconte autre chose. Sous sa simplicité de surface, la chanson déroule une mélodie sinueuse, qui serpente sur des enchaînements d’accords moins prévisibles qu’attendu — le chroniqueur du Boston Globe, dès 1969, notait la dextérité des changements harmoniques. La construction est celle d’une ballade narrative en couplets enchaînés, sans véritable refrain autonome : c’est la supplique récurrente adressée à la mère — l’un des hooks les plus immédiatement mémorisables de l’album « McCartney » — qui fait office de pivot, revenant comme un refrain de comptine.
La version solo ajoute deux idées d’arrangement qui n’existaient pas dans la prise Beatles : une modulation de dynamique au fil du récit, la chanson s’étoffant à mesure que l’histoire se noue, et surtout cette coda rythmée par les claquements de mains, quasi skiffle, qui ramène in extremis le morceau vers… l’esprit teddy boy de son titre, comme un clin d’œil final aux racines cinquante du personnage. La durée resserrée — deux minutes et demie environ, contre des versions Beatles qui s’étiraient sans but — témoigne d’un auteur qui, seul aux commandes, sait exactement où il va.
Le texte : sous la comptine, la mère
Quant au texte, sa lecture au premier degré — un mélodrame familial de trois couplets — ne doit pas masquer sa place dans la constellation intime de McCartney. Le récit d’un garçon, de sa mère veuve ou abandonnée, et de son refus de voir un autre homme entrer au foyer, touche chez Paul à des nerfs autobiographiques évidents : la perte de Mary McCartney quand il avait quatorze ans, la solidarité du foyer masculin reconstruit autour de Jim, la figure maternelle omniprésente dans son œuvre — de « Lady Madonna » à « Let It Be », écrite après un rêve où Mary lui apparaissait. Chanté en janvier 1969 devant John Lennon — l’autre orphelin de mère du groupe, qui répondra l’année suivante par le cri primal de « Mother » —, ce petit récit d’attachement filial n’était peut-être pas si anodin. On peut même risquer l’hypothèse que la désinvolture bruyante de John face au morceau tenait aussi à cela : à ce que la chanson touchait de trop près, sous une forme — la gentille fable consensuelle — qui représentait tout ce qu’il rejetait alors dans l’écriture de Paul.
Postérité : de la clandestinité aux rééditions officielles
1996 : « Anthology 3 » officialise la version Beatles
Pendant un quart de siècle, la version Beatles de « Teddy Boy » n’existe que dans le monde parallèle des bootlegs, où les mixes Glyn Johns comptent parmi les pièces les plus recherchées. Il faut attendre 1996 et le troisième volume du projet « Anthology » pour que la prise de janvier 1969 accède à la discographie officielle, sous la forme du montage évoqué plus haut, combinant les passages du 24 et du 28 janvier. Le choix de conserver les interjections de John — quand tant d’autres scories des sessions furent gommées — dit assez la valeur documentaire que les archivistes du groupe accordaient à ce moment : un instantané de la dynamique interne du groupe finissant, aussi parlant qu’un mémo d’Apple.
2021 : le mix Glyn Johns enfin publié, le film de Peter Jackson en contrechamp
La consécration archivistique arrive en octobre 2021 avec le coffret « Let It Be Special Edition », qui publie enfin, officiellement et dans son intégralité, le mix Glyn Johns de 1969 — « Teddy Boy » comprise, à sa place d’origine sur la face deux. Les auditeurs peuvent désormais entendre légalement ce que les auditeurs de WBCN découvraient en fraude à l’automne 1969 : l’album des Beatles qui n’est jamais sorti, avec sa chanson fantôme. La même saison, la série documentaire « The Beatles: Get Back » de Peter Jackson replonge le grand public dans le quotidien des sessions de janvier 1969 et permet de remettre les frictions autour du morceau dans leur contexte : celui d’un groupe à la fois épuisé et étonnamment complice, où la moquerie voisine en permanence avec la tendresse.
Côté McCartney, la version solo a connu la trajectoire discrète des chansons d’album : jamais parue en single, absente des compilations et, sauf erreur de nos archives, jamais inscrite aux setlists des tournées de Paul en plus de cinquante ans de carrière live. La réédition « McCartney » de la collection Archive (2011) l’a restituée dans son écrin remasterisé, et le coffret « McCartney I II III » (2022) a rappelé la cohérence du triptyque domestique dont elle est l’une des pièces. Chanson mineure ? Sans doute, à l’aune des géantes du répertoire. Mais chanson-charnière, assurément : aucune autre ne documente aussi précisément, dans ses deux versions successives, le passage du Paul des Beatles au Paul solitaire.
Conspuée en 1970, réhabilitée depuis : « Teddy Boy » face à la critique
Le destin critique de « Teddy Boy » épouse celui, mouvementé, de l’album qui l’abrite. Au printemps 1970, « McCartney » paraît dans les pires conditions imaginables : perçu comme l’arme du crime de la séparation des Beatles — l’annonce du départ de Paul l’a précédé d’une semaine, et la bataille avec Apple autour de sa date de sortie, qui a failli le voir repoussé au profit de « Let It Be », a laissé des traces —, il est accueilli par une presse largement hostile. On lui reproche son inachèvement, ses instrumentaux esquissés, son autosuffisance revendiquée jusque dans les crédits — Linda pour seule partenaire, la famille pour seul horizon. Dans ce réquisitoire général, « Teddy Boy » est régulièrement citée à charge : quoi, voilà donc ce que le grand McCartney oppose à « Let It Be » — une comptine recalée par son propre groupe ? Le public, lui, tranche autrement : l’album est numéro un aux États-Unis et s’écoule par millions.
Le retournement s’opère par étapes. Dès les années 1970, les musiciens — souvent en avance sur les critiques — citent « McCartney » comme un disque matriciel du « do it yourself ». À partir des années 1990, la vague lo-fi et l’essor du home recording achèvent la réhabilitation : ce qui passait pour de la paresse est relu comme un manifeste, et l’album est désormais régulièrement présenté comme l’ancêtre des disques de chambre à coucher, de l’indie folk aux productions d’appartement de l’ère numérique. Dans cette relecture, « Teddy Boy » gagne un statut nouveau : celui de cas d’école. Parce qu’elle existe en deux versions documentées — une prise de groupe avortée, une réalisation solitaire aboutie —, elle offre aux commentateurs la démonstration par l’exemple de ce que l’album défend : qu’une chanson fragile, étouffée par un collectif hostile, peut s’épanouir dans l’intimité d’un salon. Les notes de la réédition Archive de 2011, comme la plupart des relectures récentes, la traitent ainsi non plus comme un rebut des Beatles, mais comme l’un des moments où le projet domestique de Paul énonce le plus clairement sa raison d’être. Il aura fallu un demi-siècle pour que la chanson moquée par John trouve, dans l’histoire, la place que la prise du 24 janvier 1969 lui refusait.
Et si John n’avait pas saboté la prise ? Petit exercice contrefactuel
Reste la question que tout beatlemaniaque finit par se poser : sans les pitreries de John, « Teddy Boy » aurait-elle figuré sur « Let It Be » ? L’honnêteté oblige à une réponse en deux temps.
D’un côté, le facteur Lennon est réel mais insuffisant comme explication unique. La chanson a survécu au sabotage : elle a été retenue par Glyn Johns, mixée, séquencée, diffusée. Ce qui l’a sortie de l’album, c’est l’arrimage de la tracklist au montage du film — critère mécanique qui a également coûté sa place à « Save the Last Dance for Me » et fait entrer « I Me Mine » et « Across the Universe ». Si Michael Lindsay-Hogg avait gardé au montage une séquence du groupe jouant « Teddy Boy » — il avait envisagé d’en filmer une, que Paul aurait déclinée —, la chanson serait mathématiquement restée dans l’album de janvier 1970, moqueries de John comprises : elles figuraient déjà, après tout, dans le mix diffusé à la radio américaine.
De l’autre côté, le sabotage a eu un effet indirect décisif : il a convaincu Paul que la chanson n’aurait jamais, au sein du groupe, l’arrangement abouti qu’elle méritait — et c’est bien parce qu’aucune version aboutie n’existait que le morceau restait vulnérable à toutes les coupes. En ce sens, John n’a pas tué « Teddy Boy » ; il l’a maintenue à l’état de brouillon, et c’est ce statut inachevé qui l’a condamnée dès lors que le projet exigeait des choix. Quant à savoir si la chanson était « trop légère » pour l’ère finale des Beatles : le groupe qui a publié « Maggie Mae », « Dig It » et « Octopus’s Garden » sur ses deux derniers albums n’était pas à une légèreté près. La vérité est plus prosaïque et plus triste : en 1969, il n’y avait plus assez de bonne volonté collective pour transformer les brouillons de Paul en chansons des Beatles — et c’est très exactement le constat qui l’a conduit, un an plus tard, à faire l’album « McCartney » seul. « Teddy Boy » n’est pas une chanson qui a raté les Beatles : c’est la chanson par laquelle Paul a compris qu’il n’avait plus besoin d’eux.
« Junk », « Hot as Sun », « Every Night » : « Teddy Boy » et la bande des recalées
Un dernier éclairage s’impose pour prendre la mesure du phénomène : « Teddy Boy » n’est pas un cas isolé sur l’album « McCartney », mais le fleuron d’une véritable politique de recyclage. «. Au total, près de la moitié de l’album « McCartney » puise dans le fonds de tiroir des années Beatles.
On a parfois reproché à Paul cette économie de la seconde main, comme si l’album inaugural de sa carrière solo n’était qu’une brocante de chutes. C’est prendre le problème à l’envers. Ce que démontre le destin croisé de « Teddy Boy » et de « Junk », c’est l’ampleur du goulot d’étranglement qu’était devenu le groupe pour son membre le plus prolifique : entre 1968 et 1970, Paul écrivait plus de chansons que les Beatles ne pouvaient — ou ne voulaient — en absorber, le quota harrisonien venant encore réduire l’espace disponible. L’album « McCartney » est le déversoir de ce trop-plein, et sa fraîcheur paradoxale vient de là : ces chansons recalées, libérées du tribunal du groupe, y sonnent enfin comme leur auteur les entendait. Le rejet fut la condition de leur grâce.
Guide d’écoute : confronter les deux « Teddy Boy »
Pour le lecteur-auditeur qui voudrait vérifier tout ce qui précède par lui-même, l’exercice est aujourd’hui d’une facilité inédite : les deux versions de référence sont disponibles sur toutes les plateformes. Mode d’emploi d’une écoute comparée.
La version Beatles (janvier 1969)
Deux portes d’entrée officielles : le montage d’« Anthology 3 » (1996), qui combine les prises des 24 et 28 janvier, et le mix Glyn Johns publié dans le coffret « Let It Be Special Edition » (2021), qui restitue la prise 2 du 24 janvier telle que l’album « Get Back » l’aurait présentée. Points d’écoute recommandés : la douceur de la voix de Paul, presque chuchotée, très en avant ; le dialogue des guitares acoustiques avec les ponctuations discrètes de George ; et, bien sûr, les interventions de John — d’abord des commentaires en sourdine, puis les appels de square dance, enfin la voix de cow-boy de pacotille. Notez le moment où Paul rit : tout l’équivoque de la scène est là, entre complicité résiduelle et guerre d’usure. Notez aussi ce qui manque : une fin — les prises s’effilochent plus qu’elles ne concluent.
La version solo (album « McCartney », 1970)
Après la prise Beatles, la version officielle frappe d’abord par sa netteté d’intention : tempo posé, structure resserrée, pas une seconde de flottement. Points d’écoute : le léger souffle de bande hérité du transfert quatre-vers-huit pistes chez Morgan — signature sonore de tout l’album, portée en étendard ; l’entrée de la voix de Linda sur les harmonies, timide et touchante ; la montée en épaisseur du dernier tiers, quand batterie feutrée et claquements de mains transforment la complainte en petite fête de salon. En écoute au casque, on entend littéralement la pièce : « Teddy Boy » version 1970 est peut-être, avec « Every Night », le morceau où le son du salon de Cavendish Avenue est le plus palpable. Deux versions, deux mondes : d’un côté le crépuscule tendu d’un groupe, de l’autre le matin calme d’un homme seul — deux minutes trente d’écart, et toute une époque entre les deux.
Correctif factuel
Trois précisions s’imposent par rapport aux récits qui circulent — y compris dans certaines sources anglophones récentes — au sujet de « Teddy Boy ».
1. Non, Phil Spector n’a pas écarté la chanson « à la dernière minute ». La chronologie documentée (Lewisohn, « The Complete Beatles Chronicle » ; Beatles Bible ; notes du coffret 2021) est sans ambiguïté : c’est Glyn Johns lui-même qui a retiré « Teddy Boy » de sa seconde compilation « Get Back », assemblée le 5 janvier 1970 aux studios Olympic, parce que la chanson n’apparaissait pas dans le montage du film « Let It Be » — les ajouts d’« I Me Mine » et d’« Across the Universe » répondant à la même logique de conformité au film. Mark Lewisohn signale en outre que Paul avait vraisemblablement informé Johns, le 4 janvier, de son intention de réenregistrer le titre pour son album solo. Lorsque Spector reprend les bandes en mars 1970, « Teddy Boy » ne figure donc plus dans aucune configuration de l’album depuis deux mois : l’affirmation selon laquelle Johns aurait conservé la chanson « sur ses deux soumissions successives » et que Spector l’aurait « sabrée au dernier moment » est erronée sur les deux points.
2. Non, Spector n’a pas greffé les moqueries de John sur « Maggie Mae ». Une version fantaisiste veut que le producteur ait découpé les commentaires sarcastiques de Lennon sur « Teddy Boy » pour les coller à la fin de « Maggie Mae » sur l’album « Let It Be ». Aucune source de référence — ni Lewisohn, ni John C. Winn, ni les crédits des rééditions officielles — ne corrobore ce montage, et l’écoute de l’album suffit à l’infirmer : « Maggie Mae », 39 secondes chrono, s’interrompt sans le moindre appel de square dance. La confusion s’explique probablement par un double voisinage : les deux chansons furent enregistrées le même jour, le 24 janvier 1969, aux studios Apple, et c’est le montage d’« Anthology 3 » (1996) — non l’album de 1970 — qui a officialisé les fameuses interjections de John au sein de « Teddy Boy » elle-même.
3. « Enregistrée dans le salon », oui — mais achevée en studio. La version solo n’est pas un pur produit domestique : la piste de base (voix, guitare, basse) fut bien captée sur le Studer quatre pistes de Cavendish Avenue, mais le morceau fut complété le 12 février 1970 et dans les jours suivants aux studios Morgan de Willesden, où les bandes furent transférées sur huit pistes — d’où le souffle audible — et enrichies de la batterie, de la grosse caisse et des claquements de mains. Précision enfin sur la genèse : selon les propres notes de Paul en 1970, la chanson fut commencée en Inde en 1968 et terminée « petit à petit » entre Londres et l’Écosse — la présenter comme intégralement écrite à Rishikesh est donc un raccourci.
Chronologie : « Teddy Boy » en dates
- Printemps 1968 — Paul McCartney commence « Teddy Boy » à Rishikesh (Inde), pendant le séjour des Beatles auprès du Maharishi ; la chanson sera complétée par étapes à Londres et en Écosse.
- Novembre 1968 — Le « White Album » paraît sans « Teddy Boy », restée dans les tiroirs.
- 9 janvier 1969 — Paul présente la chanson au groupe lors des répétitions filmées de Twickenham.
- 24 janvier 1969 — Séances aux studios Apple (3 Savile Row) : plusieurs prises acoustiques, perturbées par les imitations de square dance de John Lennon ; le même jour, le groupe enregistre « Two of Us » et « Maggie Mae ».
- 28 janvier 1969 — Nouvelles prises, étirées et non conclusives : dernières tentatives des Beatles sur le morceau.
- 10 mars 1969 — Glyn Johns mixe « Teddy Boy » en stéréo aux studios Olympic.
- Mai 1969 — La chanson figure sur la première compilation « Get Back » de Glyn Johns, en face deux.
- Septembre-octobre 1969 — L’album fuite : diffusion sur la radio WBCN de Boston, chronique dans le Boston Globe mentionnant « Teddy Boy ».
- Décembre 1969 – février 1970 — Paul enregistre en secret l’album « McCartney » ; la piste de base de « Teddy Boy » est captée à domicile sur Studer quatre pistes.
- Janvier 1970 — Le bootleg « Kum Back », tiré des diffusions radio, met la version Beatles en circulation sauvage.
- 4-5 janvier 1970 — Glyn Johns assemble sa seconde compilation « Get Back » aux studios Olympic et en retire « Teddy Boy », absente du film ; « I Me Mine » et « Across the Universe » entrent à sa place.
- 12 février 1970 — Paul apporte ses bandes aux studios Morgan : transfert sur huit pistes et overdubs (batterie, grosse caisse, claquements de mains).
- Mars-avril 1970 — Phil Spector produit l’album « Let It Be » à partir d’une tracklist qui ne contient plus « Teddy Boy » depuis deux mois.
- 17 avril 1970 — Sortie de l’album « McCartney » avec la version solo de « Teddy Boy », une semaine après l’annonce du départ de Paul ; « Let It Be » suivra le 8 mai.
- 28 octobre 1996 — « Anthology 3 » publie officiellement un montage des prises Beatles des 24 et 28 janvier 1969, square dance calls inclus.
- 15 octobre 2021 — Le coffret « Let It Be Special Edition » publie le mix Glyn Johns de 1969, avec « Teddy Boy » à sa place d’origine ; le documentaire « Get Back » de Peter Jackson recontextualise les sessions.
FAQ : tout savoir sur « Teddy Boy »
Qui a écrit « Teddy Boy » et quand ?
Paul McCartney a commencé « Teddy Boy » au printemps 1968 à Rishikesh, en Inde, pendant le séjour de méditation des Beatles auprès du Maharishi Mahesh Yogi, et l’a complétée par étapes à Londres et en Écosse. Créditée Lennon/McCartney sur les enregistrements Beatles par convention, elle est une composition de Paul seul, publiée sous son seul nom sur l’album « McCartney » en 1970.
« Teddy Boy » est-elle une chanson des Beatles ou de Paul McCartney en solo ?
Les deux, selon la version. Les Beatles l’ont répétée et enregistrée en janvier 1969 pendant les sessions « Get Back », sans jamais en achever une version définitive ; ces prises sont parues sur « Anthology 3 » (1996) et dans le coffret « Let It Be Special Edition » (2021). La version officielle de référence est celle que Paul a enregistrée seul, avec les harmonies de Linda, pour son premier album solo « McCartney », paru le 17 avril 1970.
Pourquoi John Lennon a-t-il saboté « Teddy Boy » pendant les sessions de janvier 1969 ?
Sur les prises du 24 janvier 1969 aux studios Apple, John multiplie les voix parodiques et imite un meneur de square dance par-dessus le chant de Paul, signifiant ostensiblement son désintérêt pour cette ballade acoustique qu’il jugeait anecdotique. L’épisode s’inscrit dans le climat tendu des sessions « Get Back » et dans la stratégie de désinvestissement de John face aux chansons « légères » de Paul — il désertera de même « Maxwell’s Silver Hammer » quelques mois plus tard. Certains commentateurs relèvent aussi que le thème de la chanson — un fils, sa mère, un foyer brisé — touchait des cordes sensibles chez les deux orphelins de mère du groupe.
« Teddy Boy » devait-elle figurer sur l’album « Let It Be » ?
Elle a bien failli. Glyn Johns retint la prise 2 du 24 janvier 1969 pour sa première compilation « Get Back » (mai 1969), où elle figurait en face deux. Mais il la retira lui-même de sa seconde compilation, le 5 janvier 1970, parce qu’aucune séquence du groupe jouant la chanson n’apparaissait dans le film « Let It Be » — et alors que Paul s’apprêtait à la réenregistrer en solo. Quand Phil Spector prit le projet en main en mars 1970, le titre ne figurait donc déjà plus dans l’album.
Est-il vrai que Phil Spector a collé les moqueries de John à la fin de « Maggie Mae » sur « Let It Be » ?
Non. Cette affirmation, qui circule sur certains sites, n’est corroborée par aucune source de référence et l’écoute de l’album la dément : « Maggie Mae » ne contient aucun appel de square dance. La confusion vient sans doute de ce que « Maggie Mae » et « Teddy Boy » furent enregistrées le même jour (24 janvier 1969) et de ce que le montage d’« Anthology 3 » (1996) a conservé les interjections de John au sein même de « Teddy Boy ».
Où et comment la version solo de « Teddy Boy » a-t-elle été enregistrée ?
La piste de base (chant, guitare acoustique, basse) a été enregistrée fin 1969 – début 1970 au domicile de Paul, 7 Cavendish Avenue à Londres, sur un magnétophone Studer quatre pistes branché sans console de mixage. Le 12 février 1970, Paul a apporté ses bandes aux studios Morgan, où elles ont été transférées sur huit pistes — d’où un léger souffle audible — et complétées par la batterie, la grosse caisse et des claquements de mains. Linda McCartney assure les harmonies vocales.
Quelle est la différence entre la version d’« Anthology 3 » et celle du coffret « Let It Be » de 2021 ?
La version d’« Anthology 3 » (1996) est un montage combinant des passages des prises du 24 et du 28 janvier 1969. Le coffret « Let It Be Special Edition » (2021) publie quant à lui le mix réalisé par Glyn Johns en 1969 à partir de la prise 2 du 24 janvier, tel qu’il figurait sur son album « Get Back » resté inédit. Les deux conservent les commentaires et square dance calls de John Lennon.
Qu’est-ce qu’un « teddy boy » exactement ?
Le teddy boy est la première grande subculture juvénile britannique d’après-guerre : des adolescents des années 1950 arborant vestes édouardiennes à col de velours, pantalons étroits et bananes gominées, associés à l’explosion du rock’n’roll en Angleterre. John Lennon adolescent en adopta le style au temps des Quarrymen. Le personnage de la chanson de Paul, prénommé Ted, n’a toutefois rien d’un blouson doré : c’est un fils très attaché à sa mère, qui refuse de la voir refaire sa vie.
La chanson « Teddy Boy » parle-t-elle de la mère de Paul McCartney ?
Paul l’a toujours présentée comme un simple exercice de chanson narrative, sans dimension autobiographique. Les commentateurs relèvent néanmoins la récurrence de la figure maternelle dans son œuvre — de « Lady Madonna » à « Let It Be » — et la résonance possible avec la mort de sa mère Mary en 1956, quand il avait quatorze ans. L’interprétation reste ouverte, l’auteur ne l’ayant jamais validée.
Comment la version Beatles de « Teddy Boy » a-t-elle fuité avant sa sortie officielle ?
L’album « Get Back » compilé par Glyn Johns a fuité à l’automne 1969 : la radio WBCN de Boston l’a diffusé à l’antenne en septembre, d’autres stations américaines ont suivi, et le Boston Globe l’a même chroniqué en octobre. Des auditeurs ont capté ces diffusions sur magnétophone, donnant naissance en janvier 1970 au bootleg « Kum Back », considéré comme le premier disque pirate des Beatles — « Teddy Boy » incluse.
Paul McCartney a-t-il déjà joué « Teddy Boy » en concert ?
À notre connaissance, non : la chanson n’a jamais figuré aux setlists de ses tournées, ni avec les Wings ni en solo. Elle demeure une pièce d’album, disponible sur « McCartney » (1970), dans la réédition Archive Collection de 2011 et le coffret « McCartney I II III » (2022).
Pourquoi « Teddy Boy » est-elle considérée comme une chanson-charnière dans la carrière de Paul McCartney ?
Parce qu’elle est la seule chanson dont on peut suivre, sur documents sonores officiels, le passage complet du monde Beatles au monde solo : présentée au groupe, sabotée en séance, retenue puis retirée de l’album « Get Back », et enfin réenregistrée seul à domicile avec Linda pour l’album « McCartney ». Ses deux versions successives résument la bascule de 1969-1970 : la fin du travail collectif des Beatles et la naissance du modèle domestique et autarcique qui définira le premier McCartney solo.
Glossaire
- Sessions « Get Back » — Nom du projet lancé en janvier 1969 : répéter puis enregistrer un album « honnête », sans artifices de studio, en vue d’un retour à la scène, le tout filmé. Le projet accouchera du single « Get Back », du film et de l’album « Let It Be » (1970), et de la série documentaire « The Beatles: Get Back » (2021).
- Studios Apple (3 Savile Row) — Studio aménagé à la hâte au sous-sol du siège d’Apple Corps, où les Beatles se replient à partir du 21 janvier 1969 après l’abandon de Twickenham. C’est là que « Teddy Boy » est enregistrée les 24 et 28 janvier, et que se tient le concert sur le toit du 30 janvier.
- Glyn Johns — Ingénieur du son et producteur britannique (Rolling Stones, The Who, Led Zeppelin), maître d’œuvre des enregistrements de janvier 1969 et auteur de deux compilations « Get Back » restées inédites (mai 1969 et janvier 1970), toutes deux incluant puis excluant « Teddy Boy ». Son mix de 1969 a été officiellement publié en 2021.
- Square dance calls — Instructions scandées par un meneur pour guider les danseurs d’un quadrille américain (« do-si-do », etc.). C’est cette figure que John Lennon parodie par-dessus les prises de « Teddy Boy » du 24 janvier 1969.
- « Kum Back » — Premier bootleg de l’histoire des Beatles, paru en janvier 1970, pressé à partir des diffusions radio américaines de l’album « Get Back » de Glyn Johns. Il contient la version Beatles de « Teddy Boy ».
- Studer quatre pistes — Magnétophone professionnel qu’EMI livre à Paul fin 1969 et qu’il installe chez lui, sans console de mixage, pour enregistrer l’album « McCartney » en branchant son micro directement dans la machine.
- Studios Morgan — Studio du quartier de Willesden (Londres) où Paul, réservant sous le pseudonyme « Billy Martin », achève plusieurs titres de l’album « McCartney » en février-mars 1970, dont « Teddy Boy » (transfert huit pistes et overdubs).
- « Anthology 3 » — Troisième volume (1996) du projet d’archives « Anthology », qui publia officiellement pour la première fois la version Beatles de « Teddy Boy », montée à partir des prises des 24 et 28 janvier 1969.
- Teddy boys — Subculture juvénile anglaise des années 1950, au style néo-édouardien, premier public du rock’n’roll outre-Manche et matrice esthétique des jeunes Quarrymen.
Bibliographie et sources
- Mark Lewisohn, « The Complete Beatles Chronicle », Hamlyn, 1992 — pour la chronologie des sessions de janvier 1969 et des compilations Glyn Johns.
- John C. Winn, « That Magic Feeling: The Beatles’ Recorded Legacy, Volume Two, 1966-1970 », Three Rivers Press, 2009 — pour le détail des prises et des transferts de bandes.
- Doug Sulpy & Ray Schweighardt, « Get Back: The Unauthorized Chronicle of The Beatles’ Let It Be Disaster », St. Martin’s Press, 1997 — pour la reconstitution jour par jour des sessions.
- Barry Miles, « Paul McCartney: Many Years from Now », Secker & Warburg, 1997 — pour la genèse indienne et le contexte de l’album « McCartney ».
- Walter Everett, « The Beatles as Musicians: Revolver Through the Anthology », Oxford University Press, 1999 — pour l’analyse des mixes Glyn Johns.
- Ian MacDonald, « Revolution in the Head », Fourth Estate, éd. révisée 2005 — pour le contexte critique des sessions de 1969.
- Peter Doggett, « You Never Give Me Your Money », Bodley Head, 2009 — pour la désintégration du groupe et la naissance des carrières solo.
- Luca Perasi, « Paul McCartney: Recording Sessions (1969-2013) », L.I.L.Y. Publishing, 2013 — pour les séances de l’album « McCartney » (Cavendish, Morgan, Abbey Road).
- Livret et notes du coffret « Let It Be Special Edition », Apple/Universal, 2021 — pour le mix Glyn Johns et la chronologie 1969-1970.
- The Beatles Bible (beatlesbible.com) et The Paul McCartney Project (the-paulmccartney-project.com) — pour la datation croisée des mixes et compilations.
- Ernie Santosuosso, chronique de l’album « Get Back », The Boston Globe, octobre 1969.