Julian Lennon se raconte : la photographie, Cynthia, Sean, « Hey Jude » et la plume blanche — les confessions d’un artiste enfin libre

Publié le 21 juillet 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Il y a des entretiens qui s’apparentent à des exercices de promotion, et d’autres qui ressemblent à des confessions. Celui que Julian Lennon a accordé récemment à un podcast européen, à l’occasion de la sortie de son somptueux livre de photographies « Life’s Fragile Moments », appartient sans conteste à la seconde catégorie. Pendant plus d’une heure, le fils aîné de John Lennon — né le 8 avril 1963 à Liverpool, quelques mois avant que la Beatlemania n’emporte tout sur son passage — s’y livre avec une franchise désarmante, un humour très britannique et cette élégance un peu mélancolique qui est devenue sa marque de fabrique.

Pour les lecteurs de yellow-sub.net, l’exercice est doublement précieux. D’abord parce que Julian Lennon, artiste pudique et volontiers fuyant face aux médias, se raconte rarement aussi longuement. Ensuite parce que cet entretien, mené par un animateur visiblement passionné — et qui glisse au passage une anecdote fascinante sur la dimension protestataire de « Hey Jude » derrière le rideau de fer —, traverse toutes les strates de l’héritage Lennon : la musique, bien sûr, mais aussi la photographie, la philanthropie, la mémoire familiale et ce fardeau si particulier qui consiste à porter l’un des noms les plus célèbres du XXe siècle.

Nous avons choisi de restituer, d’analyser et de contextualiser cet entretien dans son intégralité, en le confrontant aux faits établis par les historiographes de référence et en corrigeant, comme à notre habitude, les quelques approximations inévitables d’une conversation à bâtons rompus. Car derrière les anecdotes savoureuses — Herbie Hancock incapable d’identifier un accord de Julian, une princesse au bord des larmes devant son miroir, un vaisseau triangulaire flottant à côté d’un Boeing 747 — se dessine le portrait d’un homme qui, à soixante ans passés, semble avoir enfin trouvé la paix avec son histoire.

Sommaire

  • De la Polaroid SX-70 au « déclic Bono » : la naissance d’un regard
    • Un appareil magique dans les mains d’un enfant de onze ans
    • U2, la maison de vacances et le « concierge » le plus célèbre du rock
    • « Someone to Look Up To » : trois générations dans un seul cadre
  • Timothy White, le mentor : de « Lucy » à la première exposition new-yorkaise
    • Un single caritatif pour l’amie d’enfance de « Lucy in the Sky »
    • « Timeless » : des nuages sur le Bowery
  • Carnets de voyage : Cuba, l’Asie, Los Angeles vue du ciel
    • La Havane, une intoxication alimentaire et les meilleurs musiciens du monde
    • « Cycle of Life » et « LA Driveway » : l’iPhone assumé
  • Les Kogis de Colombie et Tom Stoppard : quand la photographie devient engagement
    • Sierra Nevada : cérémonies de la haine et de l’amour
    • Saïgon, Tom Stoppard et la dernière image de la guerre
  • Sean : le portrait « Lennon » et une fraternité à toute épreuve
    • « Tu ressembles à mon frère. — Je SUIS ton frère, imbécile »
    • « Une protection depuis le premier jour »
  • Le récit d’ovni le plus détaillé jamais livré par Julian Lennon
    • Un triangle argenté à la vitesse d’un Boeing
    • L’écho paternel : le toit de l’East Side, 23 août 1974
  • Cynthia : la grâce, les photos retrouvées et le hangar de Majorque
    • « S’il y avait le feu, quelles photos sauveriez-vous ? »
    • « Elle avait besoin que je traverse ma propre douleur »
    • Une enfance nomade : Kensington, Bassanini, le Wirral
    • Le solitaire qui parlait aux plantes — et le premier concert à Kingsmead
  • « Valotte », quarante ans après : Charisma, Phil Ramone et la Rolls de Dave Clark
    • Des cassettes anonymes et un dernier coup de génie de Tony Stratton-Smith
    • Premier passage radio dans la Rolls-Royce de Dave Clark
    • Sam Peckinpah, le prankster de Montauk
    • Baptême du feu : Las Colinas, la panne de Washington et les festivals
    • Hong Kong, l’orchestre philharmonique et Boyz II Men
  • « Jude » (2022), les promesses trahies de BMG et la boîte aux démos
    • « Cet album sera mon chant du cygne » — puis plus rien
    • Mixer un album par FaceTime : Spike Stent, le COVID et la distance
    • Peter Jackson, les cassettes ressuscitées et « Four Songs »
  • Princesse Charlène : dix minutes avant le mariage
    • « Jules, je ne crois pas que je vais y arriver »
    • Le déclic Princesse Grace
  • La plume blanche : d’une promesse paternelle à une fondation
    • Adélaïde, 1992 : l’aînée Iris et la plume de cygne
    • De « Whaledreamers » à la fondation
    • La bourse Cynthia Lennon : réparer au nom de la mère
    • « Touche la Terre » : la trilogie des conversations
    • « Hey Jude » : le monument et la cicatrice
    • « Lucy in the Sky » : « C’est Lucy, dans le ciel, avec des diamants. Littéralement. »
  • « Imagine » avec Nuno Bettencourt : briser le tabou pour l’Ukraine
    • « J’avais juré de ne jamais la faire »
    • Cinquante bougies à piles sur Hollywood Boulevard
  • Le musicien qui ne lit pas la musique : Herbie Hancock et la magie du non-savoir
  • Et maintenant ? Mémoires non linéaires, galeries virtuelles et un braquage à Guam
  • Chronologie express : Julian Lennon en dates
  • FAQ
  • Glossaire
  • Sources et bibliographie

De la Polaroid SX-70 au « déclic Bono » : la naissance d’un regard

Un appareil magique dans les mains d’un enfant de onze ans

Quand on demande à Julian Lennon quelle fut la première photographie dont il fut vraiment fier, il esquive avec honnêteté : il n’y en a pas. Ce dont il se souvient en revanche avec une précision troublante, c’est de l’objet qui a tout déclenché. « La première fois que je me suis vraiment enthousiasmé pour l’idée d’un appareil photo, c’est quand je suis allé voir papa, vers mes onze ans. Il avait l’un de ces Polaroid SX-70. J’étais fasciné par la gratification instantanée : on voyait immédiatement ce qu’on venait de photographier. »

Le détail mérite qu’on s’y arrête. Julian a onze ans en 1974-1975, c’est-à-dire au cœur de la période la plus documentée de ses retrouvailles avec son père. Après des années de quasi-silence consécutives au divorce de 1968, c’est en effet pendant le fameux « Lost Weekend » — cette parenthèse de dix-huit mois où John, séparé de Yoko Ono, vit entre Los Angeles et New York en compagnie de May Pang — que le père et le fils renouent véritablement. May Pang a toujours revendiqué un rôle actif dans ces retrouvailles, et les photographies de l’époque montrent un John détendu, jouant de la guitare avec son fils ou l’emmenant à Disney World en Floride. C’est dans ce contexte que Julian découvre le SX-70, cet appareil pliant à développement instantané commercialisé par Polaroid en 1972, objet culte s’il en est, dont Andy Warhol fit lui aussi un usage compulsif à la même époque.

L’anecdote dit beaucoup de la manière dont la vocation photographique de Julian s’enracine, dès l’origine, dans le lien paternel. La musique lui venait de ses deux parents — rappelons que John et Cynthia se sont rencontrés au Liverpool College of Art, et que Cynthia dessinait et peignait toute sa vie —, mais la photographie, elle, naît d’un moment partagé avec John, dans ces années new-yorkaises où l’ex-Beatle lui-même se passionnait pour l’image.

U2, la maison de vacances et le « concierge » le plus célèbre du rock

Il faudra pourtant attendre plus de trois décennies pour que cette fascination d’enfance devienne un métier. Et c’est là qu’intervient l’histoire, désormais fameuse, de la photographie de Bono — que Julian raconte ici avec un luxe de détails inédits et une bonne dose d’autodérision.

La scène se passe dans le sud de la France, où Julian réside alors. U2 — que Julian surnomme affectueusement, avec un jeu de mots intraduisible, « les garçons de YouTube » — a loué une maison qui lui appartient pour y tester de nouveaux producteurs et travailler de nouveaux morceaux. Julian loge dans la maison voisine. « D’abord et avant tout, ils m’appelaient parce qu’ils ne savaient pas faire fonctionner la climatisation. Je suis devenu leur fichu concierge, et je suis très sérieux quand je dis ça », s’amuse-t-il.

C’est The Edge — « Edge, comme je l’appelle » — qui lui propose un jour de venir prendre quelques photos du groupe au travail. Julian accepte, mais impose sa méthode, dictée par sa propre timidité et par sa connaissance intime de ce que ressent un musicien épié par un objectif : « Je sais ce que c’est d’avoir un photographe dans les parages quand on ne veut personne autour de soi. Alors j’ai passé peut-être trente minutes par jour, quelques après-midi de suite, caché derrière les rideaux ou dans un coin, à essayer de ne pas gêner leur travail. »

Le verdict, une fois les images déchargées sur l’ordinateur portable, est sans appel — et Julian ne s’épargne pas : « Je me suis dit : c’est de la merde. Des photos de vacances ratées, sans aucune profondeur émotionnelle. » L’aveu est précieux : il reviendra comme un leitmotiv tout au long de l’entretien. Que ce soit avec U2, avec la princesse Charlène ou ailleurs, Julian décrit invariablement le même cycle — la prise de vue instinctive, la déception initiale, puis la révélation tardive, dans le travail d’édition, de l’image qui sauve tout.

« Someone to Look Up To » : trois générations dans un seul cadre

La révélation, en l’occurrence, survient un soir, en fin de journée. Bono est assis sur un tabouret, penché en avant, le regard perdu par la fenêtre. Julian s’approche, demande la permission de s’asseoir, puis s’allonge littéralement sur le sol avec son appareil — « pas pour le photographier, mais juste pour parler de la vie. Étions-nous heureux ? Quelle était la prochaine étape ? »

Et c’est alors qu’il lève les yeux. Au mur, derrière Bono, est accrochée une photographie de John Lennon prise par Astrid Kirchherr à Hambourg, au tout début des années 1960 — l’une de ces images séminales où le jeune John pose avec Stuart Sutcliffe, le bassiste-peintre des Beatles première manière, ami intime d’Astrid, qui mourra tragiquement en avril 1962. « Je me suis dit : bon sang, c’est ça, la photo. J’ai dit : ne bouge pas. »

Depuis son point de vue au ras du sol, l’angle en contre-plongée aligne Bono au premier plan et John en arrière-plan. Julian baptise d’abord l’image « Lennon Sandwich », par plaisanterie, avant de lui trouver son titre définitif : « Someone to Look Up To » — littéralement « quelqu’un vers qui lever les yeux », c’est-à-dire un modèle. « Je me suis demandé : que représente Bono pour moi ? Que représente papa pour Bono ? La réponse était la même : quelqu’un qu’on admire. »

Au-delà de la charge symbolique vertigineuse — le fils photographiant l’héritier spirituel de son père sous le regard du père lui-même, immortalisé par la photographe qui inventa l’esthétique visuelle des Beatles —, Julian tire de ce cliché une leçon de méthode qu’il érige en art poétique : « Cette perspective m’a appris qu’il faut penser légèrement hors du cadre. On ne peut pas se contenter d’être face au sujet, ni dans les photos ni dans la vie. Il faut trouver un autre angle, une autre position émotionnelle. À partir de ce moment-là, littéralement, j’ai regardé la photographie d’une manière totalement différente. Il faut raconter une histoire dans l’image, montrer une émotion dans l’image. Cette photo a tout changé. »

« Que représente Bono pour moi ? Que représente papa pour Bono ? Quelqu’un vers qui lever les yeux. » — Julian Lennon

Timothy White, le mentor : de « Lucy » à la première exposition new-yorkaise

Un single caritatif pour l’amie d’enfance de « Lucy in the Sky »

Si le déclic esthétique porte le visage de Bono, le déclic professionnel porte celui de Timothy White — non pas le regretté rédacteur en chef de Billboard, mais son homonyme, le grand photographe portraitiste américain, familier des stars d’Hollywood et du rock. White avait signé les pochettes des deuxième et troisième albums de Julian — « The Secret Value of Daydreaming » (1986) et « Mr. Jordan » (1989) — et les deux hommes étaient devenus amis.

Leur collaboration décisive se noue autour d’un projet chargé d’histoire : le single caritatif « Lucy », que Julian écrit avec son ami James Scott Cook au profit de la recherche contre le lupus. Car la Lucy en question n’est autre que Lucy Vodden, née O’Donnell — la camarade de classe de Julian dont le prénom, on le sait, orne l’un des titres les plus mythiques et les plus controversés du répertoire des Beatles, « Lucy in the Sky with Diamonds ». Atteinte d’un lupus, maladie auto-immune impitoyable, Lucy s’est éteinte en septembre 2009, à seulement 46 ans. Julian, qui avait renoué avec elle dans les derniers mois de sa vie, est devenu ambassadeur mondial de la lutte contre cette maladie ; le single « Lucy » paraît fin 2009 pour financer la recherche.

C’est Timothy White qui doit réaliser la photo de couverture du single. Et c’est pendant les temps morts de la séance — « il y a beaucoup d’installation sur un plateau de studio », note Julian — que le destin bascule. Julian pianote sur son ordinateur portable, retouchant distraitement quelques images personnelles. White s’approche : « C’est quoi, tout ça ? — Oh, rien, vraiment. — Montre-moi. » Le photographe regarde, longuement. « Il y a de bonnes choses ici. Des choses intéressantes. Tu devrais envisager de faire une exposition. »

La réaction de Julian résume l’homme : « Tu plaisantes, j’espère ? » Puis, devant l’insistance de White : « Écoute, la seule façon pour que ça arrive, c’est que tu me serves de mentor, que tu me guides au moins pour ce premier obstacle, cette première porte. Ensuite, je pourrai probablement me débrouiller. »

« Timeless » : des nuages sur le Bowery

La première exposition de Julian Lennon, intitulée « Timeless », ouvre ses portes en septembre 2010 à New York — et le lieu, à lui seul, vaut le détour : « l’ancien CBGB », comme le dit Julian, c’est-à-dire l’espace du 313-315 Bowery, temple historique du punk new-yorkais, dont une partie avait été investie par la Morrison Hotel Gallery, la célèbre galerie spécialisée dans la photographie musicale. Y exposer ses premières images quand on s’appelle Lennon, à quelques rues de l’endroit où les Ramones et Talking Heads firent leurs débuts, ne manque pas de sel.

Le contenu initial prévu pour l’exposition en dit long sur l’univers intérieur de Julian : des nuages, rien que des nuages. « J’étais fasciné par les nuages, principalement parce qu’en tournée mondiale, on enchaîne les vols long-courriers. La plupart des gens dorment ; moi, je n’y arrivais pas. À l’époque, il n’y avait qu’un seul film à bord, et après… quoi ? Alors je regardais par le hublot. Je suis devenu fasciné par les formes, la beauté, la lumière. Ces choses n’existent que pour une fraction de seconde, et puis elles ont disparu, elles ont toutes changé. »

L’insomnie du fils rejoint ici, sans qu’il le formule, une constante paternelle : John Lennon aussi regardait le ciel — on y reviendra à propos des ovnis. Mais le hasard du calendrier enrichit l’accrochage : c’est précisément à la période où Julian doit partir pour New York que U2 investit sa maison du sud de la France. Les portraits volés du groupe rejoignent donc l’exposition in extremis. « Le devant de la salle et les deux tiers des murs, c’étaient les nuages ; et au fond, il y avait un bar — une pièce noire avec toutes les photos rock’n’roll, les trucs de U2, Sean et quelques autres choses. »

Le symbole est limpide : dès sa première exposition, Julian Lennon expose ses deux visages — le contemplatif solitaire des hublots d’avion et le témoin privilégié de l’aristocratie du rock. Toute son œuvre photographique ultérieure oscillera entre ces deux pôles.

Carnets de voyage : Cuba, l’Asie, Los Angeles vue du ciel

La Havane, une intoxication alimentaire et les meilleurs musiciens du monde

Parmi les images les plus commentées de « Life’s Fragile Moments » figure une photographie prise à Cuba — un jeu de reflet saisissant autour d’une jeune fille, que l’animateur compare spontanément au travail d’Elliott Erwitt, le maître du witz photographique de l’agence Magnum. La comparaison touche juste, et Julian la reprend à son compte : Erwitt, avec ses mises en abyme malicieuses et son sens du hasard organisé, est manifestement l’une de ses références revendiquées.

Le récit du voyage cubain, lui, tient de la tragicomédie. Julian, qui confesse « ne pas savoir rester à ne rien faire » — « je deviens nerveux, je m’agite » —, profite d’une semaine de libre dans son agenda pour appeler une amie de longue date, organisatrice d’événements et repéreuse pour le cinéma, installée à Cuba par amour. Elle lui organise un circuit hors des sentiers touristiques, avec chauffeur. Julian s’envole sur un coup de tête, « avec un seul appareil, un seul objectif ».

La suite est moins glamour : « J’ai eu la pire intoxication alimentaire de toute ma vie. Je suis resté allongé sur le carrelage froid de la salle de bains pendant trois jours et trois nuits. Mais je me forçais à sortir prendre des photos toute la journée, et je rentrais vomir toute la nuit. » L’anecdote, racontée avec un flegme tout britannique, débouche pourtant sur l’un des plus beaux moments de l’entretien. Un soir, en déambulant dans La Havane malgré la nausée, Julian entend « une musique de jazz incroyable » s’échapper… d’un restaurant indien. À l’intérieur, des étudiants du conservatoire local se relaient sur scène, « stupéfiants de virtuosité, à vous décrocher la mâchoire », dans une rotation permanente — chacun cédant sa place quand l’appelle un autre engagement. Julian, qui n’a rien avalé depuis des jours, commande timidement du riz. « Et j’étais guéri. Dieu merci. »

On mesure, dans ces quelques minutes de conversation, ce qui distingue le regard de Julian Lennon de celui d’un photographe de célébrités classique : la fascination pour la résilience, la joie et la dignité des gens ordinaires dans des circonstances difficiles. « Ce que j’ai aimé, ce sont les gens que j’y ai rencontrés. Leur humour, leur bonheur dans les conditions qui étaient les leurs — voir leur résilience et leur joie au milieu de circonstances si difficiles, c’était stupéfiant. » L’animateur et lui s’accordent d’ailleurs, avec gravité, sur la situation actuelle de l’île, que Julian décrit sans langue de bois : « Le régime, le gouvernement, appelez ça comme vous voulez, doit changer. L’Amérique n’aide pas, soyons honnêtes. Mais il faut des élections. Ça n’a pas fonctionné, pour de bonnes et de mauvaises raisons — mais ça n’a pas fonctionné. »

« Cycle of Life » et « LA Driveway » : l’iPhone assumé

Deux autres images du livre passent sous la loupe de l’entretien. La première appartient à la série asiatique « Cycle of Life » : un homme à vélo, casqué, dont la visière réfléchit toute une scène de rue — nouveau jeu de miroir à la Erwitt, décidément la signature de Julian. La seconde, « LA Driveway », est plus étonnante encore : une vue aérienne vertigineuse de Los Angeles, prise à l’atterrissage, à la verticale de l’Interstate 405, cette autoroute-monstre qui balafre la métropole californienne.

Et c’est ici que Julian lâche, mi-gêné mi-amusé, une confession qui ravira les débatteurs de forums photo : « C’était peut-être même sur mon téléphone. J’ai pas mal de photos secrètes à l’iPhone qui ont fini dans des expositions. Écoutez : si ça marche, ça marche. L’instant, c’est l’instant. Si vous le capturez… Et les téléphones sont excellents maintenant. » Il pousse même la candeur jusqu’à recommander une application de simulation argentique récemment découverte — vraisemblablement l’une de ces applications qui émulent le rendu des pellicules photographiques et dont il tait presque le nom par scrupule — « on repart en pensant qu’on vient de faire un magnifique paysage argentique, c’est assez remarquable ».

Voilà qui tranche avec le purisme ambiant du monde de la photographie d’art. Mais la position de Julian est cohérente avec tout son discours : il se définit lui-même, à plusieurs reprises dans l’entretien, comme un « chancer » — un mot d’argot britannique désignant celui qui tente sa chance, l’opportuniste au sens noble, celui qui fait confiance au hasard. « Je ne prépare jamais rien. Tout ce que je fais est organique. Je n’utilise jamais d’éclairage, seulement ce qui est disponible. »

Les Kogis de Colombie et Tom Stoppard : quand la photographie devient engagement

Sierra Nevada : cérémonies de la haine et de l’amour

L’une des séquences les plus profondes de l’entretien concerne le peuple kogi, cette communauté indigène de la Sierra Nevada de Santa Marta, en Colombie, dont plusieurs portraits ponctuent « Life’s Fragile Moments ». Contrairement à ce que pourrait laisser croire la beauté picturale de ces images — notamment celle d’un jeune garçon au bord de la mer —, il ne s’agit en rien d’une mise en scène. « Voilà une chose que je peux affirmer : je ne mets jamais rien en scène », martèle Julian.

Le contexte est celui d’une mission humanitaire. La White Feather Foundation, l’organisation caritative de Julian sur laquelle nous reviendrons longuement, collaborait avec l’Amazon Conservation Team pour aider les Kogis à racheter leurs terres ancestrales. Julian rappelle l’arrière-plan historique avec une brutalité assumée : peuple de pêcheurs à l’origine, les Kogis furent décimés à l’arrivée des Espagnols — « qui ont plus ou moins tué 90 % de tout le monde » — et se réfugièrent dans les hauteurs de la Sierra Nevada, d’où ils redescendent peu à peu depuis quelques décennies pour reconquérir leur littoral. Peuple volontairement isolé, farouchement protecteur de son intimité, les Kogis n’avaient accepté, selon Julian, qu’un seul documentaire de la BBC dans les années 1970 — allusion probable aux tournages qui aboutiront au film culte « From the Heart of the World: The Elder Brothers’ Warning » d’Alan Ereira (diffusé en réalité en 1990), dans lequel les Kogis alertaient déjà le monde moderne, leurs « petits frères », sur le dérèglement climatique. Julian en retient l’image la plus parlante : leur montagne sacrée en forme de pyramide, enneigée de mémoire d’homme, avait perdu sa neige — et les Kogis avaient commencé à paniquer.

Invité sur place par l’Amazon Conservation Team, Julian participe à plusieurs cérémonies dont il livre un récit d’une intensité rare. « On nous a fait asseoir en cercle, une trentaine de personnes plus les indigènes. On nous a dit de marcher un par un jusqu’au centre, et d’y déposer toute la haine que nous portions — contre le monde, contre qui que ce soit — pour la laisser partir dans ce feu, ce groupe de pierres. C’était très émouvant : beaucoup de choses enfouies sont remontées. Puis on nous a dit : bien, vous avez fait cela. Maintenant, vous allez y retourner, et vous allez y déposer tout l’amour que vous portez — pour les gens, pour la planète, pour tout le reste. Et chacun est revenu à sa place en larmes. C’était si naturel, si organique, si vrai. On touchait la terre, on faisait partie d’une communauté qui existe depuis Dieu sait combien de temps. »

Le jeune garçon photographié à plusieurs reprises par Julian n’est pas n’importe qui : il s’agit du futur « Mama », le chef spirituel en formation de la communauté. « Il avait quelque chose, une aura. On se disait : celui-là va grandir et faire ce qu’il faut, être un représentant fort pour son peuple. » Julian espère y retourner — « quand le moment sera juste, quand ce sera approprié ». La formule, respectueuse jusqu’à la déférence, dit assez la conception qu’il se fait de la photographie en milieu indigène : un privilège révocable, jamais un droit.

Saïgon, Tom Stoppard et la dernière image de la guerre

Autre image-clé du livre, autre récit : le portrait de Tom Stoppard au Vietnam. Le dramaturge britannique — auteur de « Rosencrantz et Guildenstern sont morts » et scénariste oscarisé de « Shakespeare in Love » — et Julian se sont rencontrés dans des circonstances improbables : une croisière de « créatifs » organisée par Paul Allen, le cofondateur de Microsoft, mécène flamboyant disparu en 2018, qui aimait réunir sur son yacht scientifiques et artistes de toutes disciplines. « Je n’avais jamais rien vécu de tel, et je n’ai jamais rien revécu de tel depuis. Tom et moi sommes devenus amis très vite, de la façon la plus étrangement bienveillante qui soit. Il m’a en quelque sorte pris sous son aile. »

Lors d’une escale à Hô Chi Minh-Ville, un homme assis sur le bord de la rue propose aux passants une photographie en noir et blanc — l’un de ces tirages iconiques de la chute de Saïgon en avril 1975, montrant l’hélicoptère perché sur le toit d’un immeuble lors de l’évacuation finale. Julian emprunte le cliché, se tourne vers son compagnon de voyage : « Tom, tu voudrais bien tenir cette photo exactement devant le bâtiment où était l’hélicoptère ? » Stoppard s’exécute. L’image dans l’image, encore : le passé documentaire brandi devant le présent apaisé, entre les mains d’un écrivain dont l’œuvre entière interroge l’Histoire et ses répétitions. « C’était une photo très émouvante. Elle figure non seulement dans le livre, mais aussi dans la plus grande rétrospective muséale que j’aie jamais faite. C’est une pièce importante pour moi. »

Sean : le portrait « Lennon » et une fraternité à toute épreuve

« Tu ressembles à mon frère. — Je SUIS ton frère, imbécile »

Vient ensuite l’un des passages les plus attendus de l’entretien : Sean. L’animateur évoque un portrait du livre — le demi-visage de Sean Ono Lennon baigné d’une lumière pourpre, saisi en tournée. Julian l’identifie aussitôt : « Celui que j’appelle « Lennon ». Celui où il ressemble plus à papa qu’à quiconque — ses lèvres, sa bouche, la forme de son nez. C’est une photo très spéciale. Elle est dans l’exposition muséale aussi, en très grand format. On voit immédiatement que c’est lui, et immédiatement que c’est un Lennon. »

Le contexte de la prise de vue donne lieu au récit le plus drôle de l’heure. Sean est alors en tournée en Europe de l’Est. Julian, qui traverse une période où il a « pris pas mal de poids — dix, quinze kilos, peut-être plus » et s’est rasé le crâne, apprend l’existence de la tournée et contacte discrètement le tour manager : « Ça t’ennuie si je viens lui faire la surprise ? Vous avez une couchette libre dans le bus ? » Réponse enthousiaste du tour manager : ce sera bon pour le moral de Sean.

Julian assiste au concert incognito, puis se poste au fond de la minuscule loge, engoncé dans un long trench-coat, le crâne rasé. Sean entre après le show, aperçoit cette silhouette inquiétante et lâche : « Mon Dieu, vous êtes bizarre… vous ressemblez à mon frère. » Réponse de l’intéressé, que l’on traduira pudiquement : « Je SUIS ton frère, bon sang ! » — « Je lui ai fichu la trouille de sa vie », se délecte Julian.

La surprise se mue en compagnonnage : Julian reste sur la tournée jusqu’à son terme, s’improvisant « assistant à la gestion des divertissements » — comprendre : l’organisateur en chef des restaurants, des bars et des sorties d’après-concert. « C’est probablement le plus de temps que nous ayons jamais passé ensemble, et nous avons adoré ça tous les deux. »

« Une protection depuis le premier jour »

Interrogé sur leur relation actuelle, Julian est catégorique : « Très proches. On se parle chaque semaine, on essaie de se faire un FaceTime hebdomadaire. » Puis, plus grave : « Dès l’instant où il est né, je n’ai pas voulu qu’il ait à traverser les mêmes épreuves que moi. J’ai voulu être aussi protecteur qu’il est humainement possible de l’être. Il doit évidemment faire ses propres erreurs, mais je voulais être sûr d’assurer ses arrières depuis le premier jour. Tout ce qui a été rapporté dans les médias, surtout au Royaume-Uni et en Amérique [sur une prétendue rivalité entre les deux frères, NDLR], c’était des conneries. Des conneries absolues. Je ne crois pas que nous ayons jamais échangé un mot dur. Il y a entre nous un amour indéniable. »

Rappelons le contexte que Julian évoque à demi-mot : la presse à sensation a longtemps opposé les deux fils de John — l’aîné, né du premier mariage « d’avant la gloire » et tenu à distance de l’héritage, et le cadet, né en 1975 de l’union avec Yoko Ono, élevé au Dakota et présenté comme le dauphin. La réalité, attestée par des décennies de déclarations croisées et de collaborations discrètes, est celle d’une solidarité fraternelle qui s’est renforcée avec l’âge. Sean, de son côté, mène désormais une carrière protéiforme que Julian décrit avec une tendresse amusée : « Il produit genre cinq groupes en même temps, il a son truc avec le Claypool [le duo The Claypool Lennon Delirium avec Les Claypool de Primus, NDLR], et maintenant il s’est lancé dans le documentaire, un monde dans lequel je suis impliqué depuis des années. » Un projet commun ? « On en a parlé. On a une idée pour quand nous serons tous les deux moins occupés. » Les fans des deux frères en prennent bonne note.

Le récit d’ovni le plus détaillé jamais livré par Julian Lennon

Un triangle argenté à la vitesse d’un Boeing

C’est la photographie « Timeless » — une enfilade de lampadaires dans la nuit d’Europe de l’Est, prise depuis le bus de tournée de Sean pendant que « le groupe dormait profondément et que j’étais le seul debout à l’avant, à fumer avec le chauffeur » — qui amène la conversation sur un terrain inattendu : les objets volants non identifiés. L’animateur trouve à ces lumières alignées un air de « Rencontres du troisième type » ; Julian embraye, et livre alors le récit le plus circonstancié qu’il ait jamais donné de sa propre observation.

Les faits remonteraient à ses onze ans, lors d’un de ses premiers vols transatlantiques — « je ne sais plus si c’était vers New York ou Los Angeles » — à bord d’un de ces vieux Boeing 747 de la TWA, accompagné d’un adulte chargé de le convoyer vers son père. Après le film et le repas, tout l’avant de l’appareil s’endort. Julian, « bien trop excité » pour fermer l’œil, dessine dans un grand carnet aux pages blanches — « j’adorais les carnets sans lignes, sans rien, pour dessiner, écrire, noter des idées ».

« Et j’ai regardé par le hublot, et je me suis dit : mais qu’est-ce que c’est que ça ? Je le jure sur la vie de ma mère et au-delà : il y avait cette forme triangulaire traditionnelle, aux angles arrondis, argentée, avec des lumières tout autour, et je crois une lumière rouge au sommet. C’était devant l’aile, et ça se maintenait là, à 500 ou 600 miles à l’heure, dans le noir absolu. Je regarde autour de moi : tout le monde dort, même le personnel de bord est silencieux. L’objet commence à monter, monter, monter, puis à basculer lentement de l’autre côté. Je cours vers un siège vide à l’avant gauche — et le voilà qui redescend de ce côté-là, se place devant, reste quelques secondes… et puis, littéralement en un clin d’œil, comme dans les films : parti. Disparu. »

Julian ajoute un détail qui fera soupirer les archivistes : il avait dessiné l’objet dans son fameux carnet, avec des annotations. « Je donnerais cher pour retrouver ce carnet. Aucune idée d’où il est passé. Mais c’était aussi réel que le réel peut l’être. »

L’écho paternel : le toit de l’East Side, 23 août 1974

Le plus troublant, dans ce récit, est sa résonance familiale — que Julian mentionne lui-même en passant : « Je sais que papa en avait vu un à New York. ». Il immortalisa l’événement de deux façons : une mention au dos de la pochette de « Walls and Bridges » (« On the 23rd Aug. 1974 at 9 o’clock I saw a U.F.O. ») et, plus tard, un vers de « Nobody Told Me » (1984) : « There’s UFOs over New York, and I ain’t too surprised ».

Que l’on soit sceptique ou non — et la rédaction de yellow-sub.net revendique un agnosticisme de bon aloi —, la symétrie est fascinante : le père et le fils, à quelques mois d’intervalle au milieu des années 1970, chacun persuadé d’avoir vu l’inexplicable dans le ciel de l’Amérique. Père et fils insomniaques, père et fils dessinateurs, père et fils scrutateurs de nuages. Certaines transmissions ne passent ni par les testaments ni par les leçons de guitare.

Cynthia : la grâce, les photos retrouvées et le hangar de Majorque

« S’il y avait le feu, quelles photos sauveriez-vous ? »

À la question rituelle — quelle photographie sauveriez-vous d’un incendie ? —, Julian répond d’abord en professionnel de l’ère numérique : « Heureusement, aujourd’hui, tout est catalogué et sauvegardé cent fois. Ce cloud, ce cloud, ce cloud, ce disque dur, cet autre disque dur. J’ai appris ma leçon. » Puis il se laisse aller, et sa réponse est un coup au cœur.

Les deux images qu’il sauverait sont deux photographies de sa mère, Cynthia — deux tirages qu’il n’a découverts qu’après sa mort, survenue le 1er avril 2015 dans sa maison de Majorque, où elle vivait ses dernières années. Son mari Noel Charles l’avait précédée dans la tombe en 2013, la laissant « le cœur brisé ». Et c’est en vidant la maison majorquine que Julian fait une découverte qui le révolte encore : « Il y avait un abri de jardin dehors, et tous les albums photos de famille, les vieux albums, étaient là, dans des cartons, dans cette cabane en bois. Quand j’ai ouvert la porte, tout était humide, tout était fichu, des auréoles d’eau partout. Je me suis dit : comment avez-vous pu faire ça ? J’ai sauvé ce que j’ai pu. »

Dans les décombres de cette mémoire familiale maltraitée, deux trésors : une photographie de Cynthia à trois ans, que Julian n’avait jamais vue ; et un cliché de sa mère « chantant seule sur une plage au Maroc, une cigarette à la main, l’air en paix, très calme ». Deux images qu’il avoue, avec une pointe de culpabilité d’archiviste, n’avoir « même pas encore scannées » — « il faut que je les scanne ». « Ce sont probablement les plus importantes. »

« Elle avait besoin que je traverse ma propre douleur »

L’animateur, qui confesse avoir « plongé » dans les interviews d’archives de Cynthia en préparant l’émission, lui rend un hommage appuyé : « Quelle classe. Élégante, gracieuse, pas une once d’amertume. » Mais lorsqu’il suggère que Cynthia aurait « empêché » son fils de sombrer dans la colère, Julian le reprend avec une nuance qui en dit long sur l’intelligence émotionnelle de sa mère : « Je ne dirais pas ça. Elle avait besoin que je traverse ma propre douleur, mon propre parcours — et que j’en ressorte, si possible, de l’autre côté. »

Ce qui l’a marqué, poursuit-il, c’est l’exemplarité silencieuse : « Sa grâce, son respect, sa dignité. J’ai vu comment elle a été traitée, et c’était déchirant. Il n’y avait aucun manuel pour ce genre de situation : il n’existait quasiment aucune autre relation exposée à ce point sous les projecteurs où l’un des deux partenaires avait été blessé et abîmé aussi profondément. Sa force à travers tout ça, c’est ce qui m’a poussé à l’honorer et à la respecter en essayant d’être un type bien, un bon fils. »

Suit un aveu d’une lucidité remarquable sur ses propres années sombres : « J’ai connu quelques moments effrayants. La boisson, les drogues, ce genre de choses, à l’époque. Mais il y avait toujours un disjoncteur qui finissait par sauter : « Qu’est-ce que ta mère en penserait ? » J’en avais une conscience absolue : ne lui fais pas ça, elle a assez souffert. Ressaisis-toi, gamin. »: « Elle avait raison à cent pour cent. J’essaie encore aujourd’hui de récupérer la propriété de mon premier album. C’est comme la mafia, soyons honnêtes. »

Une enfance nomade : Kensington, Bassanini, le Wirral

L’entretien s’attarde ensuite sur la géographie mouvante de l’enfance de Julian — un sujet que les biographes des Beatles connaissent mal, tant l’historiographie s’est concentrée sur la période Kenwood. Julian, lui, en parle avec une affection teintée d’ironie : « Maman était un peu nomade. Elle ne tenait pas en place. »

Après Weybridge — la fameuse villa Kenwood du domaine de St George’s Hill, où Julian vécut bébé, « à un, deux, trois ans », avant que le divorce de 1968 ne disperse la famille —, Cynthia s’installe à Kensington avec son fils. C’est là qu’intervient un personnage méconnu et attachant : Roberto Bassanini, l’hôtelier italien que Cynthia épouse en 1970. Julian en dresse un portrait irrésistible : « Pour moi, c’était l’un des meilleurs beaux-pères qu’on puisse avoir. Comme un grand frère — très vilain, très espiègle, un vrai fauteur de troubles, mais respecté par beaucoup de gens. Un mélange étrange. Je l’aimais tendrement. » Le mariage ne dure que trois ou quatre ans, mais Julian restera en contact avec lui.

Puis, nouveau déménagement, cette fois vers le nord : le Wirral, cette péninsule qui fait face à Liverpool de l’autre côté de la Mersey. Cynthia s’installe dans un bungalow à Meols ; la grand-mère de Julian — Lilian Powell, la mère de Cynthia — vit à Hoylake, et l’enfant partage sa vie entre les deux. Julian décrit un monde à la fois rude et préservé : « On avait encore nos petites bandes de gamins selon les quartiers, mais c’était très vieille école. Des immeubles en crépi des années 30 et 40, la vieille promenade de bord de mer avec son cinéma d’époque. » Revenu sur place il y a quelques années avec son plus vieil ami — le guitariste Justin Clayton, dont nous allons reparler —, il constate, ému : « Rien n’avait changé. Rien en quarante, cinquante ans. » Le voyage prend des allures de pèlerinage : les deux compères logent au seul hôtel correct de Hoylake, rendent visite à la première petite amie de Julian — il avait treize ans ; « elle est grand-mère maintenant » —, arpentent les rues de leur adolescence. Julian caresse même un temps l’idée d’y louer une maison pour écrire ses mémoires : « Il y avait une paix, un calme adorable. Ça ne s’est pas fait, mais c’était un moment magique. »

Le solitaire qui parlait aux plantes — et le premier concert à Kingsmead

Tous ces déracinements ont-ils fait de lui un solitaire, demande l’animateur ? La réponse fuse, sans apitoiement : « J’étais absolument un solitaire. Très timide, pas sociable du tout. Je partais me promener seul dans les jardins et je parlais aux plantes — une existence bizarre. Mais j’étais assez heureux comme ça. »

Le déclic social viendra de la musique — et d’une rencontre décisive : Justin Clayton, camarade de la Kingsmead School de Hoylake, qui apprend alors la guitare. « C’est là que je suis vraiment sorti de ma coquille. »: ce classique de Chuck Berry fut l’un des chevaux de bataille des Beatles première période, chanté par George Harrison. « Cette gratification instantanée du public, pour trois minutes et demie de chant et de jeu — c’était ça. J’ai compris. »

La musique l’emporte alors sur les autres vocations, et elles étaient réelles : Julian aimait le théâtre scolaire — il révèle même qu’une compagnie théâtrale shakespearienne en repérage lui avait fait une proposition — et le dessin, forcément. « Avec deux parents artistes… Maman dessinait et peignait encore à la maison ; je la regardais faire et je lui demandais des conseils. »: « Mon intention, dans mes années de déni complet [rires], c’est d’élargir l’horizon créatif. Continuer la musique, la photo, la production documentaire, les livres pour enfants — mais j’aimerais voir s’il y a vraiment quelque chose en moi côté peinture, sculpture, dessin. Je dois juste trouver le temps et l’espace. »

« Valotte », quarante ans après : Charisma, Phil Ramone et la Rolls de Dave Clark

Des cassettes anonymes et un dernier coup de génie de Tony Stratton-Smith

Comment signe-t-on son premier contrat quand on s’appelle Lennon et qu’on a vingt ans en 1983 ? La réponse de Julian bouscule la légende du fils à papa porté par son nom : c’est précisément en cachant ce nom que tout a commencé. « Je n’y avais pas vraiment réfléchi », raconte-t-il. À Londres, il rencontre un certain Dean Gordon — « qui n’était pas manager, mais qui pensait que j’avais du potentiel ». L’homme envoie des cassettes de démos aux maisons de disques « sans mon nom dessus — juste la musique et ses coordonnées à lui ».

Et c’est ainsi que la musique, seule, séduit l’une des oreilles les plus légendaires de l’industrie britannique : Tony Stratton-Smith, le fondateur de Charisma Records — le label de Genesis, de Peter Gabriel, de Lindisfarne et des Monty Python. « C’est Tony Stratton-Smith qui a entendu le morceau et qui a tendu la main. Je l’ai rencontré : un type adorable, qui aimait sincèrement ce que je faisais. Et voilà. » L’anecdote a valeur de réhabilitation : quoi qu’on pense de la suite de sa carrière, Julian Lennon a d’abord été signé à l’aveugle, sur la seule foi de ses chansons. «: Phil Ramone, alors au sommet de sa gloire. Le choix, explique-t-il, doit tout à Billy Joel : « J’étais tombé amoureux de Billy Joel — un auteur classique, un grand chanteur — et de son album « The Nylon Curtain », qui avait des éléments beatlesques. »: « « Tiens, Phil Ramone est en ligne. » Pardon ?! Il a été charmant : « J’ai entendu tes trucs, j’aime ce que tu fais, je crois qu’on peut travailler ensemble sur le premier album. » Et c’est ce qui s’est passé. »

L’enregistrement de « Valotte » — du nom du manoir français où les démos furent écrites — se déroule notamment aux mythiques studios de Muscle Shoals, en Alabama, avec la crème des musiciens de séance américains, tandis que Julian impose la présence de son fidèle Justin Clayton. L’expérience, avoue-t-il, fut « l’une des plus terrifiantes de ma vie, parce que je n’étais pas vraiment un musicien-musicien. Je savais jouer quelques accords de guitare, chanter un peu, mais je n’étais pas vraiment un chanteur. C’est au fil des années, en jouant et en écrivant, que je me suis appris à me pousser, appris à chanter. » Quand l’animateur proteste — les voix de « Valotte » sont excellentes —, Julian concède du bout des lèvres : « Pas mal pour un gamin, et globalement justes. Mais sans vraie puissance derrière. Ça, je l’ai appris ensuite, notamment sur les tournées mondiales : là, il vaut mieux savoir se tenir et chanter. » Il regrette au passage, avec une amertume discrète, de ne pas avoir été inclus dans le documentaire consacré aux studios de Muscle Shoals — « c’était un moment important pour moi ».

Le pari, en tout cas, est gagné au-delà de toute espérance : paru en octobre 1984, « Valotte » se hisse dans le Top 20 américain, décroche deux tubes planétaires — la ballade-titre et l’irrésistible « Too Late for Goodbyes » — et vaudra à Julian une nomination aux Grammy Awards dans la catégorie révélation de l’année.

Premier passage radio dans la Rolls-Royce de Dave Clark

Le souvenir le plus cinématographique de cette période concerne la première écoute de « Too Late for Goodbyes » à la radio. La scène réunit un casting improbable. Dave Clark — le batteur-leader du Dave Clark Five, l’un des grands rivaux des Beatles au temps de la British Invasion — prépare alors « Time », son ambitieux concept-album et spectacle musical monté dans le West End londonien avec Cliff Richard en vedette. Il souhaite que Julian enregistre un titre pour l’album studio — Julian mentionne « Because », et se souvient qu’un autre morceau du projet impliquait Stevie Wonder, enregistré à distance, sans que les deux hommes se rencontrent jamais.

« Dave était célèbre pour rouler dans une vieille Rolls-Royce. Il est passé me prendre pour aller à son studio à la campagne. J’étais assis à l’arrière — et c’était le jour de la sortie de « Too Late for Goodbyes ». La radio était allumée, et c’est là que je l’ai entendue pour la première fois : dans la voiture, en allant enregistrer pour Dave Clark du Dave Clark Five. Rien que d’y penser aujourd’hui, j’en ai encore la chair de poule. J’ai une mémoire photographique de cet instant. Il n’y a rien de comparable. » Et de conclure, pince-sans-rire, en réponse à l’animateur qui lui rappelait que sa chanson passe encore « dans tous les Walmart d’Amérique » : « Je prends, tous les jours. »

Sam Peckinpah, le prankster de Montauk

Autre singularité absolue de la période « Valotte » : les deux clips du jeune Julian — « Valotte » et « Too Late for Goodbyes » — furent réalisés par Sam Peckinpah. Oui, le Sam Peckinpah de « La Horde sauvage » et du « Guet-apens » avec Steve McQueen, le maître du western crépusculaire et des ralentis sanglants, surnommé « Bloody Sam » — qui n’avait jamais tourné de clip musical et n’en tournera jamais d’autres.

Comment un tel attelage a-t-il pu se produire ? Julian lui-même l’ignore en partie : l’idée vint de l’entourage du producteur anglais Martin Lewis, proche de la galaxie Monty Python. Le récit de la première rencontre vaut son pesant d’or : au sortir d’une nuit blanche new-yorkaise si profonde que « la sécurité a dû défoncer la porte pour venir me chercher », Julian embarque dans un hydravion sur l’Hudson, par un temps épouvantable, direction Montauk, à la pointe de Long Island, où l’attend le réalisateur. « J’ai un Polaroid de nous deux assis côte à côte sur la passerelle d’un bateau de pêche, dans le pire temps imaginable. On ne se connaissait pas. Moi, un gamin ; lui, un vieux grand-père grincheux. Je me demandais : qu’est-ce que je fais là ? »

La suite dément la première impression : « C’était un farceur invétéré. Un de ces types qu’on croit très sérieux en permanence — et il l’était, majoritairement — mais avec une espièglerie en dessous, une manière de repousser les limites. Il vous faisait des blagues si énormes qu’on n’arrivait pas à croire ce qu’il venait de vous faire. Il n’aimait pas beaucoup Martin Lewis, le producteur, alors il le piégeait tout le temps et me mettait dans la confidence. ». J’avais l’impression de m’être fait un vieil ami un peu bizarre. » L’amitié sera de courte durée : Peckinpah meurt le 28 décembre 1984, quelques semaines après la sortie de l’album. « C’était assez choquant. Et très triste. »

Baptême du feu : Las Colinas, la panne de Washington et les festivals

Restait à affronter la scène — pour un jeune homme dont l’expérience « live » se résumait au préau de Kingsmead. Le management assemble autour de Julian et Justin Clayton un groupe de vétérans redoutables : Carmine Rojas à la basse et à la direction musicale — « il avait travaillé avec Bowie et un million d’autres grands », rien de moins que le bassiste de « Let’s Dance » —, Chuck Kantis aux claviers, Alan Childs à la batterie, Carlos Morales à la guitare. « Le premier concert que nous ayons donné en tant que groupe, c’était sur le sol de la salle de répétition, à Dallas, au Texas » — le complexe de Las Colinas, dont le nom lui revient après un trou de mémoire assumé avec humour : « Ma mémoire n’a jamais été bonne. Quelqu’un saura. »

Des débuts pétrifiés — « je marchais d’un côté à l’autre de la scène, littéralement terrifié, les jambes tremblantes » — aux grandes machines des festivals européens devant 50 000 à 100 000 personnes, l’apprentissage est accéléré. Julian raconte notamment son baptême du feu technique, au convention center de Washington : la sonorisation de retour lâche intégralement avant le concert. « Tout le monde était à l’aise sauf moi. Instinctivement, je suis allé au bord de la scène, là où j’entendais la façade destinée au public, et j’ai réussi à garder le tempo et la justesse pendant tout le show. C’est là que Carmine a dit : c’est la première fois que je vois qu’il sait ce qu’il fait. » Et de résumer ces années de tournée avec une nostalgie de garnement : « On était des sales gosses, bruts de décoffrage, dehors tous les soirs après les concerts. Quand on est jeune, on peut. On a traversé quelques moments difficiles aussi, mais on s’en est sortis. »

Hong Kong, l’orchestre philharmonique et Boyz II Men

S’il jure ne plus vouloir « faire la route » — « je ne suis pas un routard de la scène, je ne l’ai jamais été » —, Julian garde un rêve de concert : le Hollywood Bowl avec orchestre complet. Et un souvenir-étalon : le festival Heineken de Hong Kong, où il se produisit avec l’Orchestre philharmonique de Hong Kong, à l’époque de son album « Photograph Smile » (1998) — dont le coproducteur Bob Rose, « grand arrangeur », officiait comme chef d’orchestre en tournée. L’affiche de la soirée relève du surréalisme d’agence : la chanteuse numéro un de Hong Kong en tête, et en alternance, pour assurer l’ouverture… Boyz II Men et Julian Lennon. « Je me disais : sérieusement ? Boyz II Men, mondialement célèbres… Eh bien on a tout écrasé. Même Boyz II Men l’ont dit. Un moment de fierté. » Et surtout, une révélation artistique : « Jouer avec un orchestre en chair et en os, ce mélange entre le rock et ces moments de pure joie et d’émotion orchestrales — phénoménal. C’est quelque chose que j’aimerais refaire un jour. »

L’animateur saisit la balle au bond pour une confidence personnelle : en octobre, il chantera lui-même « Hey Jude » avec un orchestre symphonique — et il glisse alors cette pépite d’histoire culturelle : dans son pays, derrière le rideau de fer, « Hey Jude » fut chantée pendant les années communistes comme un chant de protestation. La remarque, faite en passant, mérite l’éclairage que la conversation n’a pas eu le temps de lui donner : elle renvoie très probablement à la Tchécoslovaquie, où la chanteuse Marta Kubišová enregistra fin 1968 une adaptation tchèque de « Hey Jude » qui devint, après l’écrasement du Printemps de Prague, un hymne officieux de résistance à l’occupation soviétique — au point de valoir à son interprète vingt ans de bannissement des ondes. Que le fils du cosignataire de la chanson vienne aujourd’hui en parler sur place, c’est l’une de ces boucles que l’histoire des Beatles affectionne.

« Jude » (2022), les promesses trahies de BMG et la boîte aux démos

« Cet album sera mon chant du cygne » — puis plus rien

Le septième album studio de Julian, « Jude », paru en septembre 2022, occupe une place à part dans sa discographie — et dans son cœur, manifestement écorché. Julian ne cache pas qu’il considérait son prédécesseur, « Everything Changes » (2011), comme son dernier album. C’est un homme providentiel qui le fait changer d’avis : Hartwig — Hartwig Masuch, alors patron du groupe BMG — « voulait me faire une fleur, me soutenir pour un nouvel album. Il a été adorable, honnête autant qu’il pouvait l’être, et il m’a laissé faire exactement ce que je voulais. BMG n’a eu aucune influence sur moi. » Masuch aurait même lâché, en confidence : « Ne le dis à personne, mais je veux que cet album soit mon chant du cygne. Alors on va faire tout ce qu’on peut pour te soutenir. »

La suite, dans la bouche de Julian, tient en deux mots : « Et puis rien. » Le soutien promotionnel promis ne vient pas ; Masuch quitte ses fonctions. « Je le croise encore socialement de temps en temps. Il n’arrête pas de me dire : c’était un grand album. Je lui réponds : oui, il aurait été bien meilleur si tu l’avais soutenu. » L’animateur abonde : « Jude » — que d’aucuns comparèrent à Radiohead pour la sophistication de ses architectures sonores — méritait mieux. « Une partie de l’équipe BMG a fait de son mieux », nuance Julian, beau joueur. Mais la morale de l’histoire rejoint la mise en garde maternelle de 1984 : dans l’industrie du disque, les pots d’or au pied de l’arc-en-ciel sont rarement là où on vous les promet.

Mixer un album par FaceTime : Spike Stent, le COVID et la distance

La fabrication de « Jude » fut, de surcroît, un chemin de croix logistique. Enregistré en grande partie pendant la pandémie, l’album réunit des collaborateurs éparpillés : Justin Clayton à Londres, Julian entre Monaco et la France, et au mixage l’un des plus grands noms du métier, Mark « Spike » Stent — l’homme derrière des albums de Björk, Massive Attack, U2 ou Madonna. « On n’avait jamais utilisé tout ce truc de FaceTime et de Zoom. Et on essayait non seulement de faire un album ensemble mais séparément, puis de tout mixer à distance. Travailler pour la première fois avec Spike, qui m’intimidait comme un proviseur… j’étais très timide avec lui. Mais ce que j’entends, c’est ce que j’entends : si ce n’est pas juste, je finis par le faire corriger. » Le résultat le réconcilie avec l’exercice : « Si c’est le dernier album, alors c’est un bon condensé de tout ce que j’aime en musique, du rock jusqu’à l’orchestral — jusqu’à « Gaia » en clôture, que j’adore absolument. »

Peter Jackson, les cassettes ressuscitées et « Four Songs »

« Le dernier album », donc — mais pas la dernière musique. Car Julian a ouvert une malle aux trésors : « une boîte de démos que je traîne depuis vingt, trente, quarante ans. Des morceaux qui n’avaient jamais trouvé leur place sur un album, qui n’avaient pas de maison. » De ce fonds est né un premier EP, et un deuxième arrive : « On mixe en ce moment les quatre derniers titres du nouvel EP, qui s’appelle « Four Songs ». Il devrait sortir en août, avec un peu de chance. Et je continuerai comme ça jusqu’à épuisement des vieilles chansons — ensuite, je referai du neuf. »

Le détail technique ravira les lecteurs de yellow-sub.net : pour ressusciter ces bandes — dont certaines n’existaient plus que sur cassette audio, les masters multipistes ayant disparu —, Julian s’est appuyé sur les technologies de séparation de sources popularisées par « ce type, là… Peter Jackson » et son documentaire « Get Back ». On sait en effet que l’équipe du réalisateur néo-zélandais a développé pour l’occasion le système MAL, capable de désenchevêtrer voix et instruments captés sur un même canal mono — technologie qui permit ensuite à Giles Martin de remixer « Revolver » et aux Beatles d’achever « Now and Then » en 2023. La voici au service du fils aîné : « Toute cette technologie a aidé à assembler cet EP. » Plus étonnant encore : les voix des EP sont les prises originales, enregistrées « il y a trente ans, dans une chambre du fond ». Julian revendique ce choix avec sa philosophie habituelle : « Même sur une démo, j’ai toujours considéré que c’était la vraie prise. Je chante du mieux que je peux, avec l’émotion que demande la chanson. Alors non, ça ne demande pas à être changé. Ça s’assied bien dans le morceau. »

Princesse Charlène : dix minutes avant le mariage

« Jules, je ne crois pas que je vais y arriver »

La couverture de « Life’s Fragile Moments » est un portrait de Charlène de Monaco — et l’histoire de cette séance, racontée ici dans une version longue hilarante et poignante, illustre à la perfection la méthode Lennon : panique, hasard, sauvetage par l’édition.

Nous sommes le 1er juillet 2011, jour du mariage civil du prince Albert II et de Charlene Wittstock. Julian, qui vit alors sur la Côte, est prévenu la veille : la future princesse — qui avait vu ses photographies et déclaré à un ami commun « Jules ? C’est mon photographe » (« Ah bon ? », commente l’intéressé) — le veut auprès d’elle dix minutes avant la cérémonie. « Je flippais complètement. Ce n’est pas mon truc, je ne fais pas ça. » Après avoir franchi « trois niveaux de sécurité » pour entrer dans la principauté et rejoindre l’hôtel Hermitage, Julian patiente dans le hall avec « un petit sac à dos, un appareil, quelques batteries, c’est tout » — quand il voit débarquer un photographe de cour en costume, escorté de « trois ou quatre chariots à bagages couverts de matériel ». « Je me suis dit : je suis foutu. »

Coup de théâtre : c’est lui, le voyageur léger, qui est seul admis dans le saint des saints. Dans la suite du dernier étage, les demoiselles d’honneur « sautent partout sur les canapés au champagne », et dans une petite pièce saturée de monde — coiffeurs, maquilleuses, habilleuses et leurs assistants respectifs, « dix ou douze personnes se disputant son attention » — Charlène fixe son miroir, « le teint pâle, l’air en état de choc, très grave, plongée dans ses pensées, peut-être engourdie ». Julian tire un tabouret à côté d’elle : « Bonjour, je suis là. Je vais faire de mon mieux. » Et c’est alors que la future princesse lâche : « Jules… je ne crois pas que je vais y arriver. »

« Mon cœur a coulé à pic. Je pensais évidemment au mariage. » Le malentendu se dissipe : c’est des photographies qu’elle doute — pas de l’union, précision qui a son importance quand on se souvient des rumeurs qui entouraient ce mariage princier. Julian trouve les mots : « Écoute, je suis là, il m’en a coûté d’être là, et je suis à ta disposition. C’est un moment historique : tu deviens une fichue princesse. Princesse de Monaco ! Je resterai hors de ton chemin, je serai la mouche sur le mur. » Il mitraille — « deux cents clichés, tout ce que je pouvais » — avec une seule consigne de la mariée : « Quoi que tu fasses, Jules : aucune photo de moi en train de fumer ou de boire. »

Le déclic Princesse Grace

De retour chez lui, verdict habituel devant l’écran : « Mon Dieu, je n’ai rien. » Situation d’autant plus critique que Vogue.com attend une image de la future princesse souriante — et que la seule photo où Charlène rayonne la montre précisément cigarette et verre à la main. Julian, qui n’est « pas un type à Photoshop », parvient à gommer la cigarette mais bute sur la désaturation du verre de champagne. Par dépit, il tente le noir et blanc intégral. « Et à l’instant où j’ai fait ça : bon sang. Princesse Grace. Les photos noir et blanc classiques des années 30, 40, 50. Tout a fait sens. » Il convertit alors le lot entier dans cette esthétique Life Magazine — reliant d’un geste la nouvelle princesse à l’iconographie de Grace Kelly, l’Américaine devenue souveraine cinquante-cinq ans avant elle. La boucle des reflets, décidément infinie chez Lennon, se referme sur un détail dont il s’amuse : « Et j’adore le fait qu’on me voie en arrière-plan dans le miroir. Très Elliott Erwitt, là encore. » Avant publication dans le livre, il a naturellement demandé l’autorisation de la principale intéressée : « Elle était très heureuse. »

La plume blanche : d’une promesse paternelle à une fondation

Adélaïde, 1992 : l’aînée Iris et la plume de cygne

On touche ici au cœur battant de l’entretien — et à l’une des plus belles histoires de l’après-Beatles, que Julian raconte avec une solennité inhabituelle. Tout commence en Australie, au début des années 1990, pendant la promotion de « Saltwater », sa ballade écologiste tirée de l’album « Help Yourself » (1991), numéro un des ventes australiennes pendant de longues semaines — « un tube mondial partout sauf en Amérique, parce que mon label de l’époque m’a encore roulé », grince-t-il au passage. Une allusion pudique est faite à la production du titre — l’animateur lance « c’est Braz qui l’a produit, non ? », référence à Bob Ezrin ; Julian élude d’un « en quelque sorte… il y a une histoire là-dessous, passons rapidement » qui laisse deviner de vieilles frictions.

À Adélaïde, entre deux plateaux de télévision, un ami cinéaste qui travaille avec le peuple mirning — les gardiens aborigènes de la Grande Baie australienne, dont le totem est la baleine — l’appelle dans sa chambre d’hôtel : la tribu est en bas, avec des équipes de télévision. Julian croit à un canular, descend. « L’ascenseur s’ouvre : un demi-cercle, une petite estrade, vingt ou trente personnes, des équipes de presse, et la tribu. Et cette femme s’avance vers moi — l’aînée, Iris. » Iris Burgoyne, doyenne mirning, décédée il y a peu, comme le précise Julian avec tristesse. « Elle tenait une plume blanche de cygne mâle, grande comme ça. Et elle m’a dit : « Tu as une voix. Peux-tu nous aider, s’il te plaît ? » »

Ce qui suit relève de l’intime le plus vertigineux : « J’ai flanché. La chair de poule, massivement. Parce que papa m’avait dit — je serais incapable de vous dire où ni quand — : « S’il m’arrive quelque chose un jour, la manière dont je te ferai savoir que tout ira bien, c’est sous la forme d’une plume blanche. » Alors quand j’ai reçu cette plume blanche de l’une des plus vieilles cultures du monde, j’en suis resté bouche bée. À cet instant, la question était : est-ce que je reste un simple rocker, ou est-ce que je me montre à la hauteur ? » Sa réponse à Iris tient en une phrase : « Je le ferai pour les enfants. »

De « Whaledreamers » à la fondation

L’engagement prend d’abord la forme d’un film : un documentaire consacré au combat des Mirning — et, à travers eux, de « 80 autres tribus dans le monde ayant subi le même scénario : des gouvernements qui les ont spoliés en grand, des conversions religieuses forcées, des familles séparées. Des horreurs. » Le film — « Whaledreamers », coréalisé avec son amie Kim Kindersley — récolte « environ huit prix dans des festivals internationaux de cinéma indépendant ». « Mais ces films-là ne rapportent pas d’argent », sourit Julian. Qu’importe : il décrète que tout éventuel bénéfice reviendra intégralement aux Mirning — et découvre que la seule voie légale pour ce faire est de créer une fondation. « Kim et moi étions dans une pièce à jeter des idées au mur pour voir ce qui accrochait. White Feather Foundation est sorti. Et voilà. »

La suite est une leçon de croissance organique. Le site internet ouvre, les dons arrivent — et avec eux, les appels à l’aide : « Je recevais des lettres et des emails : peux-tu m’aider, peux-tu nous aider ? Et je répondais : mais je ne suis pas vraiment une fondation, c’était pour ce projet, ce peuple, cette culture… » Deux ans de réflexion plus tard, Julian élargit le mandat, aiguillé par des amis du secteur — au premier rang desquels Scott Harrison, le fondateur de charity: water, « qui fournit probablement plus d’eau potable au monde qu’aucune autre organisation ». C’est Harrison qui l’emmène sur le terrain : au Kenya d’abord, sur un site du Millennium Project consacré à la scolarisation des filles — « les problèmes qu’elles rencontraient à l’école, les morts, les viols… des choses effroyables » —, puis une semaine en Éthiopie, « parmi les paysages et les situations les plus incroyables que j’aie connus. Un autre monde, véritablement. »

Le périmètre de la White Feather Foundation, fondée en 2007, est depuis resté volontairement resserré : protection des peuples indigènes, de leurs droits et de leurs terres — d’où l’engagement auprès des Kogis —, eau potable, santé, éducation. « Nous n’avons jamais été une grosse organisation. Je n’en ai jamais voulu. » Julian raconte avoir renoncé aux galas après une unique tentative — « le stress, les sommes englouties rien que pour l’organiser, et les conneries qui vont avec la moitié de ce milieu… j’en ai fini avec ça » — au profit d’un modèle artisanal : les dons du public et des fans, et un pourcentage de tout ce que Julian produit — livres, musique, documentaires. Avec, parfois, des miracles : « Une année, un donateur a mis 500 000. Ça nous a permis de tenir deux ans sur plusieurs campagnes à travers le monde. Chaque centime compte. »

La bourse Cynthia Lennon : réparer au nom de la mère

Restait à inscrire Cynthia dans l’édifice — car, comme le dit Julian dans une formule saisissante, « la White Feather Foundation s’est construite autour de papa, à bien des égards, ou de ce qui m’est arrivé à travers lui. Il fallait que maman en fasse partie. » Ce sera la Cynthia Lennon Scholarship for Girls : des bourses d’études supérieures pour des jeunes filles de pays en difficulté. L’idée est née des rencontres de terrain : « Dans les écoles, beaucoup de filles disaient : je veux devenir médecin ou avocate pour revenir protéger ma famille et ma communauté. Alors je me suis dit : ça, je peux aider. » Difficile de ne pas y lire un hommage en creux à Cynthia Powell, l’étudiante des Beaux-Arts de Liverpool dont la carrière fut engloutie par un mariage à 22 ans et une célébrité qu’elle n’avait pas demandée.

« Touche la Terre » : la trilogie des conversations

Dernier étage de la fusée philanthropique : les livres pour enfants. Là encore, tout part d’une conversation — avec Bart Davis, écrivain américain et ami cher, aujourd’hui disparu, qui travaillait initialement avec Julian sur… ses mémoires. Un jour, devant l’écran où Julian lui présente les projets de la fondation, Davis lâche : « Mais que fais-tu pour les enfants ? » Julian proteste — les chansons comme « Saltwater » leur parlent aussi, les documentaires sont tous publics — mais l’idée fait son chemin : transposer les combats de la White Feather Foundation en histoires simples pour les tout-petits.

La justification que donne Julian est d’une intelligence pédagogique remarquable : il convoque le souvenir de Kensington, « assis entre ta grand-mère et ta mère, un livre ouvert devant toi, le moment du conte avant la sieste ou le coucher — quelque chose de vraiment précieux ». Et il en tire un dispositif à double détente : « Non seulement les enfants apprennent, mais les parents réapprennent — eux qui ont oublié dans quelle crise nous sommes, pour l’eau potable et le reste. L’enfant demande : pourquoi l’eau est comme ça ? Pourquoi n’ont-ils pas d’eau propre ? Et les parents doivent s’engager dans la réponse. Nous ne voulions rien enfoncer dans la gorge de personne : juste démarrer une conversation. »: l’amour, la haine et un dessin d’écolier

« Hey Jude » : le monument et la cicatrice

Impossible, évidemment, d’esquiver la chanson. L’animateur formule joliment le vertige : tant qu’il existera une civilisation, « Hey Jude » existera — et avec elle, une part du récit de Julian. Se souvient-il de la première fois où il a compris que la chanson parlait de lui ? « Non. Pas précisément. C’est seulement plus tard que je l’ai vraiment comprise — sans pour autant m’y reconnaître outre mesure. »

Rappelons les faits, mille fois racontés mais jamais anodins : en juin 1968, Paul McCartney prend sa voiture pour rendre visite à Cynthia et Julian, cinq ans, à Kenwood, au lendemain de la séparation. En route, il improvise une chanson de consolation pour l’enfant : « Hey Jules, don’t make it bad… » — « Jules » deviendra « Jude » pour la sonorité. Enregistrée à Trident fin juillet 1968 avec son orchestre de trente-six musiciens et sa coda-fleuve, la chanson devient le single le plus vendu de l’histoire des Beatles.

Pour son dédicataire, le monument a longtemps été un fardeau : « C’est devenu davantage une entrave et un problème pour moi, en essayant de traverser la vie et d’être un artiste original — parce qu’il n’y avait pas seulement papa, il y avait aussi « Hey Jude », McCartney. C’était la première chanson dont les gens me parlaient. » Puis vient la formule qui restera de cet entretien, d’une honnêteté chirurgicale : « Je la comprends, et elle est magnifique. Le fait qu’il ait écrit quelque chose sur cette période très, très difficile — j’en suis reconnaissant. Mais c’est aussi un rappel brutal du moment où papa est parti, du début de la douleur qui a profondément meurtri ma mère pour le reste de sa vie — et moi aussi, dans une certaine mesure. Alors oui : j’ai une relation d’amour-haine avec cette chanson. Je la comprends. Mais gardez-la pour vous. » Le trait d’humour final — lancé dans un éclat de rire — n’efface pas la blessure ; il la rend simplement vivable.

« Lucy in the Sky » : « C’est Lucy, dans le ciel, avec des diamants. Littéralement. »

Sur l’autre chanson-totem de son enfance, Julian est plus léger — et tout aussi définitif. Lucy Vodden, on l’a dit, fut sa meilleure amie de maternelle, « entre trois et cinq ans » : « Nous étions des fauteurs de troubles. Elle était partante pour toutes les bêtises, et je l’entraînais — même à cet âge-là. ». Réponse de l’enfant, passée à la postérité : « C’est Lucy, dans le ciel, avec des diamants. Littéralement. »

Et le LSD, dont l’acronyme prétendument codé fit couler tant d’encre après la sortie de « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band » en 1967 ? « Il l’a clairement démenti un million de fois, et moi aussi. ».

« Imagine » avec Nuno Bettencourt : briser le tabou pour l’Ukraine

« J’avais juré de ne jamais la faire »

De toutes les chansons de son père, Julian n’en a jamais repris qu’une seule — et il fallut une guerre pour l’y résoudre. «. » Nous sommes au printemps 2022 ; l’invasion de l’Ukraine bouleverse la planète, et l’organisation Global Citizen prépare sa mobilisation « Stand Up for Ukraine ». Julian est à Las Vegas avec sa manageuse Rebecca Warfield quand l’appel arrive : pourrait-il faire « quelque chose de spécial » ? «: mon Dieu, qu’est-ce que je viens de dire ? Mais c’était suffisamment important. »

Une certitude s’impose immédiatement : « Je ne peux pas la faire comme papa. Pas au piano. Il faut que ce soit brut, nu. » Le partenaire idéal s’impose tout aussi vite : Nuno Bettencourt, le virtuose portugais-américain d’Extreme, avec qui Julian venait d’enregistrer pendant le confinement une reprise de « Karma Police » de Radiohead pour une autre cause caritative — « j’adore notre version, et l’étrange vidéo maison qu’on a réussi à bricoler ». L’arrivée chez Nuno, dans son minuscule studio de toit à Los Angeles, réserve une surprise : « Je lui dis : je me suis dit que tu saurais la jouer. Il me répond : non, je n’ai jamais essayé. Ah. Mais il avait pensé à des renversements d’accords différents, pour cette approche plus brute que je voulais. J’ai dit : j’adore. Pareil, mais différent. » Deux heures de travail, trois prises de chant assemblées : « Un soupir de soulagement. Je me suis dit : ça va être honnête. Ça va être vrai. »

Cinquante bougies à piles sur Hollywood Boulevard

Restait le clip — « il faut faire une fichue vidéo », gémit rétrospectivement Julian. Le hasard fait bien les choses : il travaille alors à des mixages Atmos aux studios Capitol de Hollywood, et repère le légendaire Studio A, vide, avec son piano à queue. L’idée : le piano en arrière-plan, entouré de bougies, « en signe de respect pour la version originale » — clin d’œil au film blanc et au piano de Tittenhurst Park, 1971. Refus catégorique de la sécurité incendie : pas de flammes dans le studio. « Rebecca a dû descendre Hollywood Boulevard acheter cinquante à cent fausses bougies à piles. On les scotchait aux pieds de micro et aux stands de guitare pour les disposer dans la pièce. » Le plan d’ouverture, filmé de dos pour retarder l’identification, et la caméra tournoyante s’inspirent — Julian le confesse en riant — du clip de Sting « dansant avec les chandeliers », c’est-à-dire « Wrapped Around Your Finger ». Cinq prises, un montage bouclé dans la nuit par l’équipe de Nuno, et la vidéo est diffusée en première mondiale sur la plupart des grands réseaux d’information en avril 2022. Bilan de l’intéressé, sobre : « J’ai eu le sentiment de rendre justice. Je n’essayais rien de prouver. Je faisais la bonne chose, pour la bonne occasion. »

Le musicien qui ne lit pas la musique : Herbie Hancock et la magie du non-savoir

L’un des passages les plus savoureux de l’entretien touche au rapport paradoxal de Julian à son instrument. Non seulement il avoue ne pas être « un musicien pratiquant » — « je peux ne pas toucher un piano pendant un an, une guitare pendant deux » —, mais il pousse la confession plus loin : il ne sait ni lire ni écrire la musique, et oublie littéralement ses propres chansons sitôt enregistrées. « Quand j’écris une chanson, je l’écris, je l’enregistre et je la laisse partir. À moins d’être en tournée mondiale — ce qui ne m’est pas arrivé depuis des décennies —, je n’ai aucune idée de comment je l’ai jouée. Je dois demander à des amis musiciens comment je joue mes propres morceaux. »

Vient alors l’anecdote en or massif. Il y a une trentaine d’années, dans son home-studio des collines de Los Angeles, Julian — grand admirateur de Keith Jarrett — compose de longues pièces instrumentales « de vingt minutes, assez orchestrales, folles ». Un jour, Herbie Hancock en personne se retrouve chez lui. Le géant du jazz écoute, s’arrête net : « Jules, c’est quoi cet accord ? » — « On pourrait penser qu’Herbie saurait. Il m’a dit : je n’arrive pas à l’identifier. J’ai répondu : moi non plus, je ne peux pas te le dire ! » Sentence de Hancock : « Jules, tu dois apprendre à lire et écrire la musique. » Et réponse de Lennon, qui vaut tous les manifestes : « Écoute : si je savais faire ça, la magie serait perdue pour moi. J’aime ne pas savoir ce que je fais. Pareil pour la photo. Pareil pour tout. Je suis un chanceur qui s’en est sorti sur quelques coups — je me surprends moi-même la moitié du temps. Chaque jour est une courbe d’apprentissage. »

On notera que cette esthétique du non-savoir est, au fond, l’héritage paternel le plus pur : John Lennon non plus ne lisait pas la musique, revendiquait son statut de « primitif » face aux musiciens de conservatoire, et confiait volontiers ses idées d’arrangement en images plutôt qu’en termes techniques — qu’on songe à sa demande à George Martin de sonner « comme le Dalaï Lama chantant au sommet d’une montagne » pour « Tomorrow Never Knows ». Chez les Lennon, l’instinct est une méthode.

Reste que Julian n’a rien d’un blasé : « Je suis toujours starstruck. Toujours. » Devant Nuno en concert, devant Steve Vai en interview, devant Herbie : « Les gens qui jouent et qui chantent, je suis en admiration. Je m’estime très chanceux de pouvoir faire ce que je fais, quand je le fais — et d’avoir plusieurs exutoires créatifs entre lesquels circuler. Après trente ou quarante ans de musique et de face-à-face avec l’industrie, j’ai été si heureux de trouver la photographie, d’être derrière l’appareil et de savourer ce processus sans… tout le reste. » Quant à ses écoutes du moment, elles passent par la radio californienne KCRW et son flux « Eclectic 24 » — « ils passent les nouveaux artistes les plus inattendus du monde entier, comme BBC 6 » — qui lui a fait découvrir notamment Victoria Canal, « qui a décollé depuis ». Son aveu générationnel fera sourire : « Le Top 20, je ne peux pas le supporter. Je ne crois pas que beaucoup de gens le supportent, à part les adolescents. »

Et maintenant ? Mémoires non linéaires, galeries virtuelles et un braquage à Guam

La dernière ligne droite de l’entretien dessine l’agenda chargé d’un homme qui se définit lui-même, sans se faire prier, comme un « workaholic » : « Je ne peux pas rester sur une plage. Je m’agite. J’ai besoin de créer. » Et qui, ce soir-là même, filait inaugurer une exposition.

Le grand chantier, ce sont les mémoires. « J’ai signé un contrat il y a environ cinq ans, mais j’étais trop occupé pour m’y mettre. » Surtout, Julian refuse l’exercice convenu : « Je n’ai jamais voulu du truc linéaire traditionnel — je suis né ici, voici mes parents. Je voulais trouver une manière créative d’aborder le processus, en faire davantage un livre de storytelling, sur les trucs délirants qui me sont arrivés au fil des ans. Des choses insensées — comme être braqué sous la menace d’une arme à Guam. Du bon et du mauvais. Il y aura des informations familiales aussi, évidemment. Mais c’est plus une conversation, vraiment. » Il laisse même planer un mystère : « Il y a des choses que j’espère voir sortir de ce livre, mais je ne peux pas encore en parler. »

L’innovation la plus excitante concerne l’articulation entre le texte et l’image. Frustré par les contraintes d’espace des cahiers photo des mémoires classiques, Julian a fait développer, dans le sillage de ses expositions muséales, des galeries virtuelles reproduisant à l’identique les espaces réels : « Je vais faire un couloir virtuel avec vingt portes, s’il y a vingt chapitres. Derrière chaque porte, une salle d’exposition avec les centaines, voire les milliers de photos de cette période. » Une extension numérique du livre pensée comme un geste d’inclusion — et fidèle à sa foi de photographe : « Parfois, une image vous en dit plus que tout ce que vous avez besoin de savoir. » À quoi l’animateur répond par l’adage attendu — une image vaut mille mots — que Julian corrige d’un sourire : « Et même davantage. »

Au sortir de cette heure de conversation, une évidence s’impose : l’homme qui fut si longtemps présenté comme « le fils de » — écrasé par un prénom chanté par des stades entiers, spolié par l’industrie, tenu en lisière de l’héritage — a construit, pièce par pièce, une œuvre et une vie qui n’appartiennent qu’à lui. Photographe collectionné, philanthrope obstiné, documentariste primé, musicien réconcilié avec ses fantômes au point d’avoir enfin osé « Imagine » : Julian Lennon n’a plus rien à prouver — et c’est peut-être pour cela qu’il n’a jamais été aussi intéressant à écouter. « Je ne m’arrêterai pas de sitôt, conclut-il. Je n’en vois pas l’intérêt. » Nous non plus.


Chronologie express : Julian Lennon en dates

  • 8 avril 1963 — Naissance de John Charles Julian Lennon à Liverpool, fils de John Lennon et Cynthia Powell.
  • 1966-1967 — Le dessin « Lucy in the Sky with Diamonds », inspiré par sa camarade Lucy O’Donnell, donne son titre à la chanson de « Sgt. Pepper » (1967).
  • Juin 1968 — Paul McCartney compose « Hey Jules », future « Hey Jude », en allant réconforter Cynthia et Julian après la séparation.
  • Vers 1974 — Découverte du Polaroid SX-70 chez son père à New York ; observation d’ovni revendiquée à bord d’un 747 de la TWA. John rapporte la sienne le 23 août 1974.
  • Octobre 1984 — Sortie de « Valotte » (Charisma/Atlantic), produit par Phil Ramone ; clips réalisés par Sam Peckinpah ; nomination aux Grammys.
  • 1991-1992 — « Saltwater » (album « Help Yourself »), n°1 en Australie ; à Adélaïde, l’aînée mirning Iris remet à Julian la plume blanche.
  • 1998 — « Photograph Smile » ; concert avec l’Orchestre philharmonique de Hong Kong.
  • 2006-2007 — Sortie de « Whaledreamers » ; création de la White Feather Foundation.
  • Septembre 2009 — Décès de Lucy Vodden ; Julian publie le single caritatif « Lucy » contre le lupus.
  • Septembre 2010 — Première exposition photo, « Timeless », à la Morrison Hotel Gallery de New York (ancien espace du CBGB), sous le mentorat de Timothy White.
  • 1er juillet 2011 — Séance photo dans l’intimité de Charlene Wittstock, dix minutes avant son mariage civil avec le prince Albert II de Monaco.
  • 2015 — Décès de Cynthia Lennon à Majorque, le 1er avril.
  • 2017-2019 — Trilogie jeunesse « Touch the Earth », « Heal the Earth », « Love the Earth », avec Bart Davis.
  • Avril 2022 — Première reprise publique d’« Imagine », avec Nuno Bettencourt, pour « Stand Up for Ukraine » de Global Citizen.
  • Septembre 2022 — Album « Jude » (BMG), mixé par Spike Stent.
  • Septembre 2024 — Publication du livre de photographies « Life’s Fragile Moments ».
  • 2026 — Rétrospectives muséales, EP « Four Songs » annoncé pour août, mémoires en cours d’écriture.

FAQ

Pourquoi Julian Lennon a-t-il une relation « d’amour-haine » avec « Hey Jude » ?
Parce que la chanson, écrite par Paul McCartney pour le consoler lors du divorce de ses parents en 1968, est à la fois un geste de tendresse dont il se dit reconnaissant et « un rappel brutal » du départ de son père et de la douleur infligée à sa mère Cynthia. Elle a aussi longtemps entravé sa quête d’identité artistique : c’était « la première chanson dont les gens lui parlaient ».

Quelle est la photographie la plus importante de Julian Lennon ?
«: la leçon de perspective qui a transformé sa manière de photographier.

« Lucy in the Sky with Diamonds » parle-t-elle de LSD ?
Non, selon John Lennon lui-même, Paul McCartney et Julian, qui le redit dans cet entretien : le titre vient mot pour mot de la description que fit Julian, enfant, d’un dessin représentant sa camarade de classe Lucy O’Donnell — « c’est Lucy, dans le ciel, avec des diamants ». Lucy, devenue Lucy Vodden, est morte du lupus en 2009 ; Julian lui a dédié un single caritatif.

Qu’est-ce que la White Feather Foundation ?
La fondation humanitaire créée par Julian Lennon en 2007, née d’une plume blanche remise par une aînée du peuple aborigène mirning — écho d’une promesse de John Lennon, qui avait dit à son fils qu’il lui ferait signe après sa mort « sous la forme d’une plume blanche ». Elle soutient les peuples indigènes, l’accès à l’eau potable, la santé et l’éducation, notamment via la bourse Cynthia Lennon pour les filles.

Julian et Sean Lennon sont-ils proches ?
Très proches, selon Julian : ils se parlent chaque semaine, souvent en FaceTime. Julian balaie les rumeurs de rivalité entretenues par la presse — « des conneries absolues » — et raconte avoir accompagné une tournée de Sean en Europe de l’Est, où il prit le portrait « Lennon » qui figure dans son livre. Les deux frères évoquent un projet commun, sans calendrier.

Pourquoi Julian Lennon a-t-il repris « Imagine » ?
Il avait juré de ne jamais la chanter, « sauf fin du monde ». L’invasion de l’Ukraine en 2022 l’a fait changer d’avis : à la demande de Global Citizen, il en a enregistré une version dépouillée, voix et guitare, avec Nuno Bettencourt, filmée aux studios Capitol — entourée de fausses bougies, la réglementation incendie interdisant les vraies.

Que prépare Julian Lennon actuellement ?
Ses mémoires — un récit volontairement non linéaire, prolongé par des galeries photo virtuelles (une « porte » par chapitre) —, un EP de quatre titres intitulé « Four Songs » bâti sur des démos anciennes restaurées grâce aux technologies de séparation audio popularisées par le « Get Back » de Peter Jackson, ainsi que de nouvelles expositions et projets documentaires.


Glossaire

  • Polaroid SX-70 : appareil photo pliant à développement instantané lancé en 1972, objet culte des années 1970 ; premier contact de Julian avec la photographie, chez son père.
  • Astrid Kirchherr (1938-2020) : photographe allemande, compagne de Stuart Sutcliffe, autrice des premiers portraits iconiques des Beatles à Hambourg.
  • Charisma Records : label britannique fondé par Tony Stratton-Smith (Genesis, Peter Gabriel), qui signa Julian Lennon sur démos anonymes en 1983-84.
  • Phil Ramone (1934-2013) : producteur multi-récompensé (Billy Joel, Paul Simon, Sinatra), maître d’œuvre de « Valotte ».
  • Muscle Shoals : petite ville d’Alabama abritant des studios légendaires où fut en partie enregistré « Valotte ».
  • Sam Peckinpah (1925-1984) : cinéaste américain (« La Horde sauvage »), réalisateur des deux seuls clips musicaux de sa carrière pour Julian Lennon.
  • Mirning : peuple aborigène de la Grande Baie australienne, « peuple des baleines », à l’origine de la remise de la plume blanche.
  • Kogis : peuple indigène de la Sierra Nevada de Santa Marta (Colombie), soutenu par la White Feather Foundation pour le rachat de ses terres ancestrales.
  • charity: water : ONG de Scott Harrison dédiée à l’accès à l’eau potable, partenaire d’inspiration de la fondation de Julian.
  • Spike Stent : mixeur britannique de premier plan (U2, Björk, Madonna), mixeur de l’album « Jude ».
  • MAL / démixage : technologies de séparation de sources audio développées autour du documentaire « Get Back » de Peter Jackson, utilisées par Julian pour restaurer ses vieilles démos.
  • Global Citizen : organisation internationale de plaidoyer à l’origine de la campagne « Stand Up for Ukraine » (2022).
  • KCRW Eclectic 24 : flux radio californien de découvertes musicales, écoute de chevet de Julian Lennon.

Sources et bibliographie

  • Entretien vidéo de Julian Lennon (transcription intégrale) autour de « Life’s Fragile Moments », 2024-2026 — source primaire du présent article.
  • Julian Lennon, « Life’s Fragile Moments », teNeues, 2024.
  • Cynthia Lennon, « John », Hodder & Stoughton, 2005 — pour le contexte du mariage, du divorce et de la vie à Kenwood.
  • Mark Lewisohn, « The Complete Beatles Chronicle », Hamlyn — pour la chronologie « Hey Jude » (Trident, juillet-août 1968) et l’iconographie Kirchherr.
  • Ian MacDonald, « Revolution in the Head », Vintage — pour l’analyse de « Hey Jude » et « Lucy in the Sky with Diamonds ».
  • Barry Miles, « Paul McCartney: Many Years From Now », Secker & Warburg, 1997 — pour la genèse de « Hey Jude » et le témoignage de McCartney sur « Lucy ».
  • May Pang, « Loving John » / documentaire « The Lost Weekend: A Love Story » — pour les retrouvailles père-fils de 1974 et l’observation d’ovni du 23 août 1974.
  • Peter Doggett, « You Never Give Me Your Money », Bodley Head, 2009 — pour le contexte successoral et l’après-Beatles.
  • whitefeatherfoundation.com — historique de la fondation, bourse Cynthia Lennon, trilogie jeunesse.
  • Archives de presse : sortie de « Valotte » (1984), exposition « Timeless » (Morrison Hotel Gallery, 2010), mariage princier de Monaco (juillet 2011), campagne « Stand Up for Ukraine » (avril 2022), album « Jude » (BMG, 2022).