L’histoire de la première composition de Paul McCartney et John Lennon : aux origines du plus grand tandem d’auteurs du XXe siècle

Publié le 21 juillet 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Demander quelle fut « la première composition de Paul McCartney et John Lennon », c’est en réalité poser trois questions distinctes, que la littérature beatlesienne confond trop souvent. Première question : quelle est la première chanson écrite par Paul McCartney seul ? Réponse documentée : « I Lost My Little Girl », fin 1956. Deuxième question : quelle est la première chanson écrite par John Lennon seul ? Réponse la plus solide : « Hello Little Girl », en 1957, même si Lennon a évoqué des tentatives antérieures aujourd’hui perdues, dont un mystérieux « Calypso Rock ». Troisième question, la plus délicate : quelle est la première chanson écrite ensemble, la première à mériter la signature « Lennon-McCartney » ? Ici, le consensus des historiens — Mark Lewisohn en tête — désigne « Too Bad About Sorrows », suivie de près par « Just Fun », toutes deux nées dans la foulée de la rencontre de Woolton, entre la fin 1957 et le début 1958.

La difficulté tient à la nature même des sources. Aucune de ces chansons n’a été enregistrée à l’époque de sa composition. Aucune partition n’a été déposée. Ce qui nous reste, ce sont les souvenirs des deux intéressés — recueillis à des décennies de distance, avec les approximations et les enjolivements que cela suppose —, un cahier d’écolier aperçu par le biographe Hunter Davies en 1967, les recherches d’archives de Mark Lewisohn pour son monumental Tune In (2013), et quelques fragments miraculeux captés sur bande en janvier 1969, quand les Beatles en fin de course se sont amusés à rejouer les chansons de leurs quinze ans. C’est à partir de ce puzzle que nous allons reconstituer l’histoire — en signalant honnêtement, à chaque étape, ce qui est établi, ce qui est probable et ce qui relève de la légende.

Sommaire

  • Deux adolescents avant la rencontre : guitares, deuils et premiers accords
    • Paul McCartney : la trompette échangée contre une Zenith
    • Le 31 octobre 1956 : la mort de Mary McCartney
    • « I Lost My Little Girl » : trois accords et un deuil
    • John Lennon : Julia, le banjo et la Gallotone Champion
    • Les Quarrymen : un groupe avant les chansons
    • « Calypso Rock » et « Hello Little Girl » : les premières tentatives de John
  • 6 juillet 1957 : la rencontre de Woolton, matrice de tout le reste
    • Une fête paroissiale ordinaire
    • Le moment décisif : « Twenty Flight Rock »
  • Forthlin Road : l’atelier d’écriture (1957-1959)
    • L’école buissonnière comme méthode de travail
    • « Nez à nez » : la fabrique des chansons
    • Le cahier d’écolier : « Another Lennon-McCartney Original »
  • « Too Bad About Sorrows » : la première composition Lennon-McCartney
    • Ce que disent les sources
    • Janvier 1969 : la résurrection de Twickenham
    • « Just Fun », l’autre candidate
  • Le corpus des premières chansons : inventaire raisonné (1956-1959)
    • « I Lost My Little Girl » (Paul seul, fin 1956)
    • « Hello Little Girl » (John, 1957)
    • « Too Bad About Sorrows » et « Just Fun » (Lennon-McCartney, 1957-1958)
    • « One After 909 » (Lennon-McCartney, vers 1957-1959)
    • « Love Me Do » (Paul, avec John, 1958)
    • « When I’m Sixty-Four » (Paul, vers 1958)
    • « I’ll Follow the Sun » (Paul, vers 1959)
    • « In Spite of All the Danger » (McCartney-Harrison, 1958) : le premier disque
    • « Like Dreamers Do », « Love of the Loved », « Hot as Sun » et les autres
    • « I Call Your Name » et « Michelle » : les cas limites
  • Le mythe des « cent chansons » : ce que dit vraiment la recherche
    • Une affirmation des intéressés eux-mêmes
    • Le correctif de Mark Lewisohn
    • Ce que la perte nous apprend
  • Le pacte de la double signature : « Lennon-McCartney », une décision d’adolescents
    • Un accord d’avant la gloire
    • Une signature qui précède l’œuvre
  • Ce que ces premières chansons doivent à leurs modèles
    • Buddy Holly, l’autorisation d’écrire
    • Les Everly Brothers, l’école de l’harmonie
    • Little Richard, Chuck Berry, Eddie Cochran : le versant électrique
    • Le music-hall et la chanson des parents
  • 15 juillet 1958 : la mort de Julia et le ciment du tandem
  • Postérité : ce qu’il reste aujourd’hui des premières compositions
    • Sur les disques officiels
    • Sur les bandes et à l’écran
    • Dans l’écriture des Beatles eux-mêmes
  • Correctifs factuels
  • Citations choisies
  • Chronologie détaillée : de la Zenith au toit de Savile Row
  • Ce qu’il faut retenir
  • FAQ : la première composition de Lennon et McCartney
  • Glossaire
  • Bibliographie et sources

Deux adolescents avant la rencontre : guitares, deuils et premiers accords

Paul McCartney : la trompette échangée contre une Zenith

James Paul McCartney naît le 18 juin 1942 à Liverpool, dans une famille où la musique est une évidence domestique. Son père, Jim McCartney, employé du négoce de coton le jour, a dirigé dans sa jeunesse un petit orchestre de bal, le Jim Mac’s Jazz Band, et joue du piano d’oreille dans le salon familial. C’est lui qui offre à Paul, pour ses quatorze ans en juin 1956, une trompette — l’instrument roi des orchestres de sa génération. Mais 1956 est précisément l’année où tout bascule en Grande-Bretagne : Lonnie Donegan a lancé la fièvre du skiffle avec « Rock Island Line » en janvier, Elvis Presley déferle sur les ondes avec « Heartbreak Hotel », et un adolescent qui veut chanter ne peut pas le faire avec une trompette vissée aux lèvres.

Paul négocie donc l’échange : il rapporte la trompette chez Rushworth & Dreaper, le grand magasin de musique du centre de Liverpool, et repart avec une guitare acoustique Zenith Model 17, d’une valeur d’environ quinze livres. L’instrument, fabriqué en Allemagne et distribué sous marque britannique, est modeste mais robuste. Reste un obstacle de taille : Paul est gaucher, et la guitare est montée pour un droitier. Après des semaines de frustration, c’est une photographie du chanteur country Slim Whitman, gaucher lui aussi, guitare inversée, qui lui donne la solution : il remonte les cordes à l’envers. Ce détail, que McCartney a raconté d’innombrables fois, n’est pas anecdotique : il fonde le rapport physique si particulier de Paul à l’instrument, cette symétrie miroir qui frappera John Lennon dès leur première rencontre — face à face, leurs guitares se répondaient comme dans un reflet.

Le 31 octobre 1956 : la mort de Mary McCartney

Le 31 octobre 1956, Mary McCartney, infirmière et sage-femme, meurt d’une embolie consécutive à une opération d’un cancer du sein. Elle a quarante-sept ans. Paul en a quatorze, son frère Michael douze. La famille, qui venait d’emménager au 20 Forthlin Road grâce au statut professionnel de Mary — le logement était attribué par la municipalité —, est dévastée. Paul a raconté, avec la culpabilité rétrospective de l’adolescent pris de court, sa première réaction à l’annonce de la maladie puis du décès : une phrase malheureuse sur l’argent que gagnait sa mère, qu’il a traînée comme un remords des décennies durant.

C’est dans les semaines qui suivent ce deuil que Paul s’enferme avec sa Zenith. Sa famille se souvient d’un adolescent devenu obsessionnel, jouant aux toilettes, dans la baignoire, à table, partout. « La guitare a pris le dessus », résumera-t-il. Et c’est là, fin 1956, que naît la première chanson : « I Lost My Little Girl ».

« I Lost My Little Girl » : trois accords et un deuil

La chanson est d’une simplicité désarmante : trois accords — sol, sol septième, do —, une mélodie descendante, et un texte d’une naïveté touchante sur une fille perdue « avec des cheveux qui ne bouclaient pas naturellement ». Dans Many Years From Now, le livre d’entretiens de Barry Miles (1997), McCartney la décrit comme « une toute petite chanson très simple », composée sur la Zenith fraîchement restringuée. Il y a longtemps résisté à l’interprétation psychanalytique évidente — écrire « j’ai perdu ma petite fille » quelques semaines après avoir perdu sa mère —, avant de l’admettre du bout des lèvres : oui, l’inconscient avait sans doute sa part ; non, il n’y avait pensé sur le moment.

Trois éléments donnent à « I Lost My Little Girl » un statut à part dans le canon McCartney. D’abord, c’est la chanson zéro, celle par laquelle il découvre qu’écrire est possible — qu’un garçon de Liverpool peut fabriquer une chanson comme d’autres fabriquent une maquette d’avion. Ensuite, elle a survécu : Paul l’a chantée en public lors de son MTV Unplugged du 25 janvier 1991, publiée la même année sur Unplugged (The Official Bootleg), refermant une boucle de trente-cinq ans. Enfin, détail savoureux, c’est John Lennon qui en a laissé la première version enregistrée connue : au cours des sessions Get Back de janvier 1969, c’est John qui s’empare du titre au chant, preuve que la chanson faisait partie de la mémoire commune du tandem — Paul la lui avait montrée dès leurs premières séances de travail.

Précisons d’emblée, car la confusion est fréquente jusque dans des ouvrages sérieux : « I Lost My Little Girl » n’est pas la première composition Lennon-McCartney. Elle est antérieure à la rencontre des deux hommes, écrite par Paul seul, et si elle a parfois été évoquée sous la double signature, c’est par le jeu du pacte de crédit commun que nous détaillerons plus loin. La première composition commune viendra plus tard, et ailleurs.

John Lennon : Julia, le banjo et la Gallotone Champion

John Winston Lennon naît le 9 octobre 1940, sous les bombardements. Son enfance, on le sait, est un roman : un père marin évaporé, une mère fantasque, Julia, qui confie l’enfant à sa sœur Mimi Smith, au 251 Menlove Avenue — la fameuse maison « Mendips ». Mais Julia n’a jamais vraiment disparu du paysage : elle vit à quelques rues de là, et l’adolescent John la retrouve de plus en plus souvent au milieu des années cinquante. Or Julia est musicienne à sa manière : elle joue du banjo et de l’ukulélé, chante les airs des années trente et quarante, et prend au sérieux les enthousiasmes de son fils quand Mimi les juge futiles.

C’est Julia qui apprend à John ses premiers accords — des accords de banjo, transposés sur les quatre cordes aiguës de la guitare, si bien que le premier John guitariste ne joue en réalité que sur quatre cordes. C’est avec elle qu’il déchiffre laborieusement, note à note, « That’ll Be the Day » de Buddy Holly, la première chanson qu’il ait jamais sue jouer en entier — répétant le disque inlassablement sur le gramophone jusqu’à ce que les doigts trouvent les positions. Et c’est autour d’elle que gravite l’histoire de la première guitare de John, une Gallotone Champion, un instrument d’entrée de gamme fabriqué en Afrique du Sud, portant à l’intérieur de la caisse la mention publicitaire restée célèbre : « Guaranteed not to split » — « garantie contre les fentes ». La légende familiale veut que Julia l’ait achetée ; les recherches de Mark Lewisohn suggèrent une réalité plus prosaïque et plus révélatrice : la guitare fut commandée par correspondance, et livrée chez Julia plutôt qu’à Mendips — précisément pour contourner la désapprobation de Mimi. À qui revint la dépense, la question reste ouverte ; ce qui est certain, c’est que la maison de Julia servait de zone franche musicale.

De Mimi, l’histoire a retenu la phrase devenue proverbiale, gravée aujourd’hui sur une plaque à Mendips : « La guitare, c’est très joli, John, mais tu n’en vivras jamais. » Qu’elle l’ait prononcée exactement en ces termes ou qu’elle l’ait polie a posteriori — elle-même en a donné plusieurs versions —, la formule dit bien le climat : à Woolton, en 1956, la guitare est une lubie d’adolescent, pas un destin.

Les Quarrymen : un groupe avant les chansons

Contrairement à Paul, John ne commence pas par écrire : il commence par fonder un groupe. Emporté comme toute sa génération par la vague skiffle — cette musique de fortune jouée sur guitares bon marché, planche à laver et contrebasse en caisse à thé —, il monte fin 1956-début 1957 avec ses camarades de la Quarry Bank High School une formation qui prend le nom de Quarrymen, clin d’œil à l’hymne de l’école. Le répertoire est celui de tous les groupes de skiffle : Lonnie Donegan, des traditionnels américains, et, de plus en plus, le rock’n’roll qu’on attrape à la radio — Elvis, Little Richard, Gene Vincent.

John, à ce stade, invente déjà — mais pas encore des chansons. Faute de comprendre les paroles des disques américains, souvent inaudibles sur les ondes de Radio Luxembourg, il improvise les siennes en concert, remplaçant les couplets qu’il ignore par des vers de son cru, souvent comiques. Cette pratique du remplacement, du détournement, du pastiche instantané est, à bien y regarder, le premier laboratoire d’écriture de Lennon : avant d’écrire des chansons, il réécrit celles des autres. Pete Shotton, son complice de toujours, racontera que John transformait ainsi n’importe quel standard en numéro comique, avec cet aplomb qui faisait sa réputation dans les préaux de Woolton.

« Calypso Rock » et « Hello Little Girl » : les premières tentatives de John

Quelle est la toute première chanson écrite par John Lennon ? Deux titres se disputent l’honneur, et ils ne jouent pas dans la même catégorie documentaire. Le premier est « Calypso Rock », une tentative de 1957 dont il ne reste rien : ni bande, ni paroles, ni mélodie — seulement des mentions dans les souvenirs de l’entourage, au premier rang desquels Pete Shotton. Le titre lui-même est un marqueur d’époque : en 1957, la vogue du calypso, portée par Harry Belafonte, dispute brièvement au rock’n’roll la faveur des hit-parades britanniques, et un adolescent malin tente naturellement la fusion des deux. « Calypso Rock » est donc, au mieux, la première tentative attestée — mais une tentative fantôme.

«://yellow-sub.net/les-beatles/chronologie-biographie/1980-2″ data-wpil-keyword-link= »linked » data-wpil-monitor-id= »48827″>1980 : c’était, disait-il, sa toute première chanson, et elle lui était venue d’un air des années trente que lui chantait sa mère — un de ces refrains de music-hall dont Julia avait le secret. On mesure la charge symbolique : la première chanson de Paul naît de la mort de sa mère ; la première chanson de John naît de la voix de la sienne. Les deux adolescents qui vont se rencontrer en juillet 1957 ont chacun, chevillée à leur premier essai d’auteur, une figure maternelle — perdue pour l’un, bientôt perdue pour l’autre.

Musicalement, « Hello Little Girl » porte aussi l’empreinte de Buddy Holly, dont les enchaînements d’accords simples et le chant hoquetant ont montré à toute une génération que l’on pouvait écrire soi-même ses chansons — Holly est, pour Lennon comme pour McCartney, la figure tutélaire absolue de l’auteur-interprète. La chanson aura d’ailleurs une vraie carrière : les Quarrymen puis les Beatles la joueront sur scène pendant des années, elle figure au programme de la fameuse audition ratée chez Decca le 1er janvier 1962 (version publiée sur Anthology 1 en 1995), et c’est finalement un autre groupe de Liverpool, les Fourmost, qui en fera un succès : offerte par Lennon, produite par George Martin, leur version sort le 30 août 1963 et grimpe jusqu’à la neuvième place des classements britanniques. La première chanson de John Lennon est donc aussi, ironiquement, l’un des premiers tubes que le tandem ait donnés à d’autres.

6 juillet 1957 : la rencontre de Woolton, matrice de tout le reste

Une fête paroissiale ordinaire

Le samedi 6 juillet 1957, la paroisse St Peter’s de Woolton organise sa fête d’été annuelle : procession en ville sur des camions décorés, couronnement de la reine de la fête, stands, fanfare, chiens policiers en démonstration — et, intercalés entre deux animations, les Quarrymen de John Lennon, engagés pour jouer l’après-midi sur une estrade dans le champ derrière l’église, puis le soir dans la salle paroissiale. John a seize ans ; il monte sur scène en chemise à carreaux, cheveux gominés en banane malgré les consignes de Mimi, et massacre joyeusement « Come Go with Me » des Del-Vikings en remplaçant les paroles qu’il ne connaît pas par des improvisations sur le pénitencier — exactement la méthode décrite plus haut.

Dans le public se trouve Ivan Vaughan, quinze ans, ami de John et camarade de classe de Paul McCartney à la Liverpool Institute. C’est lui qui a invité Paul, avec un argument imparable pour un adolescent de quinze ans : la fête est un bon endroit pour rencontrer des filles. Paul arrive à vélo, sa guitare sur le dos. Il regarde les Quarrymen, note que le chanteur invente ses paroles avec un aplomb confondant, et trouve l’ensemble « plutôt bon » — jugement rétrospectif maintes fois cité.

Le moment décisif : « Twenty Flight Rock »

Entre les deux prestations, en fin d’après-midi, Ivan Vaughan introduit Paul dans la salle paroissiale où les Quarrymen tuent le temps. La scène qui suit est probablement la plus racontée de toute l’histoire du rock, et pour une fois la légende et les sources concordent pour l’essentiel. Paul emprunte une guitare, la retourne — gaucher oblige —, et joue « Twenty Flight Rock » d’Eddie Cochran : toutes les paroles, sans une hésitation, avec la partie de guitare. Il enchaîne avec « Be-Bop-A-Lula » de Gene Vincent et un pot-pourri de Little Richard, dont il possède le cri suraigu, ce fameux « wooo » emprunté à « Long Tall Sally ». Il montre même aux présents comment accorder une guitare — un savoir-faire qui manquait cruellement aux Quarrymen, lesquels payaient jusque-là un voisin pour le faire.

L’effet sur John Lennon est immédiat et, chose rare chez lui, il l’a toujours reconnu sans détour. Dans le récit qu’il en fera à Hunter Davies pour la biographie autorisée de 1968, il résume le dilemme qui s’est joué ce jour-là en quelques secondes dans sa tête : ce garçon est aussi bon que lui — le prendre dans le groupe, c’est renoncer à régner seul ; ne pas le prendre, c’est se priver du meilleur musicien qu’il ait croisé. « Ça valait le coup d’avoir quelqu’un de meilleur que les gars qui étaient déjà là », dira-t-il en substance. La décision de faire entrer Paul, John l’a formulée dans une phrase souvent citée : c’est ce jour-là que le groupe a cessé d’être sa chose pour devenir une affaire à deux — l’acte fondateur d’un partenariat, avec ce que cela suppose de renoncement à la toute-puissance.

Une quinzaine de jours plus tard, Pete Shotton, croisant Paul à vélo à Woolton, lui transmet l’invitation de John. Paul accepte — après un temps de réflexion resté fameux, car il part en camp scout puis en vacances familiales. Ses débuts officiels avec les Quarrymen ont lieu le 18 octobre 1957 au New Clubmoor Hall de Norris Green : engagé comme guitariste soliste, il rate spectaculairement son solo sur « Guitar Boogie », et comprend ce soir-là que sa place n’est pas à la guitare lead. L’anecdote fait sourire, mais elle a une conséquence historique : renvoyé à la guitare rythmique puis, plus tard, à la basse, Paul investira son ambition ailleurs — dans l’écriture.

Forthlin Road : l’atelier d’écriture (1957-1959)

L’école buissonnière comme méthode de travail

L’écriture à deux ne commence pas sur scène : elle commence dans un salon. Le 20 Forthlin Road, pavillon mitoyen de brique de la banlieue d’Allerton, présente un avantage stratégique décisif sur Mendips : Jim McCartney travaille toute la journée, et la maison est vide dès le matin. John, inscrit à partir de septembre 1957 au Liverpool College of Art, et Paul, toujours élève de la Liverpool Institute — les deux établissements sont voisins, à Hope Street, séparés par un simple mur —, prennent l’habitude de « sécher » les cours de l’après-midi pour se retrouver chez Paul. En anglais, l’expression consacrée est « sagging off », et McCartney l’emploie systématiquement quand il raconte cette période : l’école buissonnière fut, très littéralement, le cadre institutionnel de la naissance du tandem Lennon-McCartney.

Le rituel est bien documenté, car les deux hommes l’ont décrit de façon concordante à des décennies d’intervalle : le bus depuis Hope Street, du thé, des œufs au plat ou des toasts, une pipe bourrée du tabac de Jim en guise de transgression supplémentaire, et deux ou trois heures de guitare dans la petite pièce de devant, face à face. Face à face, au sens propre : Paul gaucher, John droitier, chacun voyait dans l’autre l’image inversée de ses propres mains, comme dans un miroir. McCartney a souvent souligné combien cette disposition facilitait l’apprentissage mutuel — chacun pouvait « lire » les accords de l’autre directement, sans transposition mentale.

« Nez à nez » : la fabrique des chansons

Lennon a donné de ces séances la formule définitive, dans l’entretien de Playboy en 1980 : dans les premières années, dira-t-il, Paul et lui écrivaient « eyeball to eyeball » — les yeux dans les yeux, nez à nez. La formule n’est pas qu’une image : elle décrit un mode de production. Les premières chansons Lennon-McCartney ne sont pas des collages de fragments apportés par l’un et complétés par l’autre, comme le seront tant de titres de la maturité (« A Day in the Life », « We Can Work It Out », « I’ve Got a Feeling ») ; ce sont des improvisations à deux voix, construites en temps réel, accord après accord, vers après vers, chacun corrigeant, prolongeant, moquant ou validant la proposition de l’autre. La compétition y est déjà présente — chacun veut impressionner l’autre —, mais elle est encore entièrement au service de l’objet commun.

Le modèle avoué de ces séances, c’est le duo. 1957-1958, ce sont les années des Everly Brothers, dont les harmonies serrées fascinent les deux garçons — John prend la partie de Phil, Paul celle de Don, ou l’inverse selon les titres —, et de Buddy Holly, dont l’exemple est encore plus décisif : Holly écrit ses chansons, les chante et les joue, avec des lunettes sur le nez, ce qui pour le myope Lennon relève de la révélation existentielle. Écrire ses propres chansons, en 1957, n’a pourtant rien d’évident : l’industrie britannique fonctionne alors sur le modèle de Tin Pan Alley — des auteurs professionnels à Denmark Street, des interprètes qui exécutent. Deux adolescents de Liverpool qui décident que le groupe chantera leurs chansons prennent, sans le formuler ainsi, une décision qui renversera l’économie entière du métier en moins de dix ans.

Le cahier d’écolier : « Another Lennon-McCartney Original »

De ces après-midi, il reste un objet-témoin, presque un objet de culte : un cahier d’écolier dans lequel Paul consignait les chansons au fur et à mesure. Pas de portées ni de notation musicale — aucun des deux ne lira jamais la musique — : les paroles, les grilles d’accords approximatives, et en tête de chaque page une mention qui fait sourire par son mélange d’enfantillage et de prescience : « A Lennon-McCartney Original », puis, les pages s’accumulant, « Another Lennon-McCartney Original » — « un autre original de Lennon-McCartney ». Avant d’avoir publié une seule note, les deux adolescents se comportaient déjà en marque déposée.

Ce cahier n’est pas une légende : Hunter Davies l’a eu entre les mains en 1967, lorsqu’il préparait sa biographie autorisée du groupe, et il en décrit le contenu dans l’ouvrage paru en 1968 — titres, bribes de paroles, présentation. C’est d’ailleurs par Davies que nous connaissons les noms de plusieurs chansons de jeunesse jamais enregistrées. La mémoire du support, en revanche, garde une part d’ombre : combien de cahiers y eut-il exactement, que sont-ils devenus, qu’y figurait-il précisément ? McCartney a raconté que l’essentiel s’était perdu au fil des déménagements et des années — perte que les historiens du groupe rangent parmi les plus cruelles du dossier Beatles, avec les bandes effacées de la BBC.

Un point mérite d’être souligné pour la suite : dès le cahier, la signature est double et l’ordre est fixé — Lennon d’abord, McCartney ensuite. Nous y reviendrons, car cette convention adolescente engagera juridiquement et symboliquement les deux hommes jusqu’à leur mort, et au-delà.

« Too Bad About Sorrows » : la première composition Lennon-McCartney

Ce que disent les sources

Si l’on pose la question en termes stricts — quelle est la première chanson écrite ensemble par John Lennon et Paul McCartney ? —, la réponse la mieux établie tient en quatre mots : « Too Bad About Sorrows ». C’est le titre que les deux intéressés ont l’un et l’autre désigné, à plusieurs reprises et indépendamment, comme le tout premier de leur collaboration ; c’est celui que retient Mark Lewisohn dans Tune In, au terme du travail de datation le plus rigoureux jamais mené sur la période ; et c’est celui qui ouvre, dans la plupart des tentatives de reconstitution du « catalogue perdu », la liste des originaux de Forthlin Road. La datation communément admise le situe à la charnière de 1957 et 1958, dans les premiers mois de travail commun qui suivent l’entrée de Paul chez les Quarrymen.

Que sait-on de la chanson elle-même ? Peu de choses, et c’est précisément ce qui fascine. Le titre — « tant pis pour les chagrins », traduction approximative — annonce une ballade doo-wop teintée d’apitoiement adolescent, et les fragments connus le confirment : un tempo de slow, une mélodie qui descend par paliers sur des harmonies à la Everly Brothers, un texte qui enchaîne chagrins et peines avec la gourmandise mélancolique de la variété de 1957. Aucun enregistrement d’époque n’existe, aucune version studio n’a jamais été mise en boîte, et la chanson ne figure sur aucun disque officiel des Beatles. Elle appartient à cette catégorie spectrale : les œuvres dont l’existence est mieux documentée que le contenu.

Janvier 1969 : la résurrection de Twickenham

Le miracle documentaire vient de la fin de l’histoire, non de son début. En janvier 1969, réunis aux studios de cinéma de Twickenham puis dans leur studio de Savile Row pour le projet Get Back — répéter et enregistrer en direct, caméras allumées en permanence —, les Beatles tuent les temps morts en fouillant leur mémoire commune. Et dans ces heures de bandes captées par les Nagra de l’équipe de tournage, les chansons de Forthlin Road remontent une à une à la surface : « Too Bad About Sorrows », précisément, dont John et Paul chantent quelques mesures complices ; « Just Fun » ; « Because I Know You Love Me So » ; « Won’t You Please Say Goodbye » ; « Fancy My Chances with You », que le montage de Peter Jackson pour The Beatles: Get Back (2021) a offert au grand public dans une scène irrésistible où John et Paul, nez à nez au micro comme douze ans plus tôt dans le salon d’Allerton, redeviennent pour trente secondes les adolescents du cahier d’écolier.

Ces fragments de janvier 1969 sont, pour l’historien, une source inespérée à double titre. D’abord, ils constituent les seuls enregistrements existants de plusieurs de ces chansons : sans eux, « Too Bad About Sorrows » ne serait qu’un titre sur une liste. Ensuite, ils valent authentification : quand John et Paul, en 1969, retrouvent ensemble et sans effort paroles et harmonies d’une chanson de 1957, ils démontrent que ces titres furent réellement écrits, réellement répétés, réellement partagés — que le catalogue perdu n’est pas une fanfaronnade rétrospective. La boucle a d’ailleurs une élégance de scénario : le projet Get Back, conçu comme un retour aux sources du groupe, s’est achevé sur le toit de Savile Row avec « One After 909 » — une autre chanson de Forthlin Road, la seule de cette veine que les Beatles aient finalement publiée, sur Let It Be en 1970. Le dernier concert des Beatles s’est refermé, sans que personne l’ait tout à fait prémédité, sur l’une des premières chansons que John et Paul aient jamais écrites.

« Just Fun », l’autre candidate

Immédiatement derrière « Too Bad About Sorrows », toutes les sources placent « Just Fun » — deuxième composition commune selon la chronologie généralement admise, quasi jumelle de la première par le ton et la facture. Là encore : ballade adolescente, harmonies à deux voix, texte sur l’amour pris ou non au sérieux — les fragments chantés en 1969 laissent entendre un couplet où l’on jurait que « ce n’était que pour rire ». Là encore : aucun enregistrement d’époque, aucune publication officielle, une survie purement mémorielle jusqu’aux bandes de Twickenham. Certains commentateurs ont, au fil des ans, proposé d’inverser l’ordre des deux titres, la datation fine restant hors de portée ; mais le témoignage convergent de Lennon et de McCartney — qui citaient l’un comme l’autre « Too Bad About Sorrows » en premier — fait autorité, et Lewisohn n’a pas trouvé matière à le contredire.

Le corpus des premières chansons : inventaire raisonné (1956-1959)

. En voici l’inventaire raisonné, titre par titre, avec pour chacun ce que l’on sait de sa date, de son auteur principal et de son destin.

« I Lost My Little Girl » (Paul seul, fin 1956)

La chanson zéro, détaillée plus haut. Antérieure à la rencontre, écrite par Paul seul, montrée à John dès les premières séances. Chantée par John aux sessions de janvier 1969 ; chantée par Paul à l’Unplugged de 1991. Jamais enregistrée en studio par les Beatles.

« Hello Little Girl » (John, 1957)

La première chanson achevée de Lennon, née d’un air chanté par Julia. Au répertoire de scène des Quarrymen puis des Beatles ; jouée à l’audition Decca du 1er janvier 1962 (publiée sur Anthology 1) ; offerte aux Fourmost, dont la version atteint la 9e place britannique en 1963. C’est, des chansons de cette période, celle qui a connu la carrière commerciale la plus immédiate.

« Too Bad About Sorrows » et « Just Fun » (Lennon-McCartney, 1957-1958)

Les deux premières compositions communes, détaillées plus haut. Survivantes uniquement par les fragments de janvier 1969.

« One After 909 » (Lennon-McCartney, vers 1957-1959)

Le cas le plus singulier du corpus : une chanson de Forthlin Road qui a fini sur un album officiel des Beatles — douze ans après sa composition. Écrite pour l’essentiel par John, dans la veine des « railroad songs » américaines que le skiffle avait remises à la mode, elle fait partie des tout premiers originaux du tandem ; Paul l’a toujours rangée parmi « les premières chansons que nous ayons jamais écrites ». Les Beatles la travaillent sérieusement en studio dès le 5 mars 1963 — la même séance que « From Me to You » — mais la jugent indigne de publication : John dira plus tard qu’il avait toujours trouvé les paroles inachevées, tout en gardant pour la chanson une tendresse particulière. Ressuscitée en janvier 1969 dans l’esprit « retour aux sources » du projet Get Back, elle est jouée sur le toit du 3 Savile Row le 30 janvier 1969 — c’est cette version qui figure sur Let It Be (1970), tandis que la tentative de 1963 paraîtra sur Anthology 1 (1995). Aucune autre chanson au monde ne peut se prévaloir d’avoir été écrite par deux lycéens en 1957-1958 et créée en concert sur un toit de Londres pour le dernier concert du plus grand groupe de l’histoire.

« Love Me Do » (Paul, avec John, 1958)

Oui : le premier single des Beatles est une chanson d’écolier. Paul en écrit l’essentiel en 1958, à seize ans, pendant les après-midi d’école buissonnière — il l’a dit sans ambiguïté : « Love Me Do », c’est lui « séchant les cours, à écrire à la maison ». John y apporte sa contribution, généralement située dans la partie médiane, et surtout, en 1962, l’harmonica inspiré de « Hey! Baby » de Bruce Channel qui donnera au titre sa couleur définitive. Quand la chanson sort en single le 5 octobre 1962, elle a donc quatre ans d’existence — un détail que le public de l’époque ignore totalement, et qui fait de la discographie officielle des Beatles, dès sa première note, un exercice d’archéologie de Forthlin Road.

« When I’m Sixty-Four » (Paul, vers 1958)

Autre survivance spectaculaire : la mélodie de « When I’m Sixty-Four », le pastiche music-hall de Sgt. Pepper (1967), date des années Forthlin Road — Paul l’a composée au piano familial vers ses quinze ou seize ans, en pensant au répertoire de son père. Les Beatles de l’ère Cavern la dégainaient en concert, en version instrumentale, quand l’ampli tombait en panne ou que la sono rendait l’âme. Les paroles définitives — Vera, Chuck et Dave, le chalet à l’île de Wight — attendront 1966 et l’approche des soixante-quatre ans de Jim McCartney. Neuf ans séparent la mélodie de son enregistrement : le catalogue de jeunesse a servi de réserve stratégique bien au-delà des débuts.

« I’ll Follow the Sun » (Paul, vers 1959)

Ballade écrite par Paul adolescent au 20 Forthlin Road — il a raconté l’avoir composée dans la pièce de devant, guitare en main, en regardant par la fenêtre après une grippe. Les Beatles l’exhument en octobre 1964, dans l’urgence de boucler Beatles for Sale : la chanson d’adolescent, légèrement réécrite, s’y glisse sans que rien ne trahisse son âge. C’est l’exemple parfait de la « soudure invisible » entre le corpus de jeunesse et le canon officiel.

« In Spite of All the Danger » (McCartney-Harrison, 1958) : le premier disque

Au chapitre des premières fois, ce titre occupe une place à part : c’est la première composition originale que les futurs Beatles aient jamais gravée sur disque. Au milieu de l’année 1958 — la date traditionnellement avancée est le samedi 12 juillet 1958, même si les spécialistes, Lewisohn en tête, appellent à la prudence sur le jour exact —, les Quarrymen (John, Paul, George Harrison, le pianiste John « Duff » Lowe et le batteur Colin Hanton) s’offrent pour quelques shillings une séance chez Percy Phillips, qui exploite un petit studio d’enregistrement au sous-sol de sa maison du 38 Kensington, à Liverpool. Deux faces : « That’ll Be the Day » de Buddy Holly — évidemment — et un original, « In Spite of All the Danger », ballade doo-wop lorgnant vers Elvis, écrite par Paul, créditée « McCartney-Harrison » parce que George en signe le solo de guitare. Un seul exemplaire du 78 tours est pressé ; il circule de main en main entre les membres du groupe, une semaine chacun, avant de dormir vingt-trois ans dans un tiroir de Duff Lowe — jusqu’à ce que Paul le lui rachète en 1981, le fasse restaurer et presser en copies pour ses proches. Le monde entier ne l’entendra qu’en 1995, sur Anthology 1. Notons la leçon d’attribution : la première chanson enregistrée n’est pas une Lennon-McCartney — preuve que la double signature, à l’été 1958, n’avait pas encore la force d’évidence qu’on lui prête rétrospectivement.

« Like Dreamers Do », « Love of the Loved », « Hot as Sun » et les autres

Le reste du corpus attesté se répartit entre chansons recyclées, chansons offertes et chansons perdues. «: « Winston’s Walk » (avec son clin d’œil au deuxième prénom de John), « Thinking of Linking », dont Paul a raconté qu’elle démarquait un slogan publicitaire, « Looking Glass », « Keep Looking That Way », « That’s My Woman », « Years Roll Along », « Because I Know You Love Me So », « Won’t You Please Say Goodbye », « Fancy My Chances with You »… Autant de titres dont il ne reste, au mieux, que quelques secondes chantées en riant dans un studio de Twickenham, et qui composent en creux le portrait d’un atelier : beaucoup de ballades sentimentales, des pastiches, des exercices de style — la gamme complète d’un apprentissage.

« I Call Your Name » et « Michelle » : les cas limites

Deux titres illustrent enfin la porosité entre l’atelier de Forthlin Road et le canon des années soixante. «. Quant à « Michelle », son ossature remonte à un instrumental que Paul jouait vers 1959 dans les soirées d’étudiants du milieu art-school, en affectant l’allure d’un existentialiste français, pastiche de rive gauche compris ; il faudra attendre 1965, une suggestion de John d’en faire une vraie chanson et l’aide de Jan Vaughan — l’épouse d’Ivan, professeure de français — pour que le pastiche adolescent devienne « Michelle, ma belle » et décroche, comble de l’ironie, le Grammy de la chanson de l’année 1967. D’un bout à l’autre de leur carrière commune, Lennon et McCartney n’ont cessé de puiser dans la malle aux chansons de leurs quinze ans.

Le mythe des « cent chansons » : ce que dit vraiment la recherche

Une affirmation des intéressés eux-mêmes

« Nous avions écrit une centaine de chansons avant d’être connus » : l’affirmation revient, sous des formes voisines, dans la bouche de Paul McCartney comme dans celle de John Lennon, dès les premières interviews de la Beatlemania. Elle a servi d’argument promotionnel — voyez comme ces garçons sont prolifiques —, puis de socle à la légende dorée de Forthlin Road. Le chiffre rond, la période floue (« avant d’être connus » : avant Hambourg ? avant Parlophone ? avant 1963 ?), l’absence de liste : tout invite l’historien à la prudence.

Le correctif de Mark Lewisohn

Mark Lewisohn, dont Tune In (2013) constitue l’examen le plus minutieux jamais mené des années de formation, ramène le chiffre à des proportions plus modestes : en croisant le cahier vu par Hunter Davies, les souvenirs recoupés des intéressés et de leur entourage, les fragments de 1969 et les chansons effectivement réapparues par la suite, on parvient à une vingtaine de titres attestés pour la période 1957-1959 — une trentaine en comptant large et en incluant les instrumentaux et les tentatives inachevées. C’est déjà considérable pour deux adolescents sans le moindre modèle local d’auteur-compositeur ; ce n’est pas cent.

D’où vient l’écart ? De trois mécanismes bien identifiés. Le premier est l’inflation mémorielle ordinaire : les séances d’écriture furent nombreuses, toutes ne produisirent pas une chanson achevée, mais toutes comptèrent dans le souvenir. Le deuxième est un glissement de période : si l’on étend le décompte jusqu’à 1962 — Hambourg, le Cavern, les chambres d’hôtel —, en incluant tout ce qui fut esquissé sans être terminé, le total grimpe et le chiffre de cent devient moins fantaisiste. Le troisième est rhétorique : « cent » ne veut pas dire cent, mais « beaucoup » — c’est un chiffre de conteur, et Lennon comme McCartney furent d’excellents conteurs de leur propre histoire. L’historien retiendra donc la formule prudente : un corpus attesté d’une vingtaine de chansons achevées, un corpus revendiqué de l’ordre de la centaine, et entre les deux, la part irrécupérable de ce qui s’écrivit dans un salon d’Allerton sans témoin ni magnétophone.

Ce que la perte nous apprend

Paradoxalement, la disparition du corpus est elle-même une information. Elle rappelle qu’en 1958, personne — pas même les intéressés — n’imaginait que ces chansons vaudraient un jour quelque chose : on n’archive pas ce qui n’a pas de valeur. Elle souligne aussi la fonction réelle de ces premiers titres : des exercices, des gammes, un apprentissage par la pratique. McCartney l’a formulé avec lucidité : ces chansons leur ont appris à écrire des chansons, et c’était leur seul office. Le tandem qui composera « She Loves You » en une après-midi de 1963 est le produit direct de ces centaines d’heures de travail sans enjeu — ce que la littérature sur l’expertise appellerait, bien plus tard, la pratique délibérée.

Le pacte de la double signature : « Lennon-McCartney », une décision d’adolescents

Un accord d’avant la gloire

De toutes les décisions prises dans le salon de Forthlin Road, la plus lourde de conséquences ne fut pas musicale mais contractuelle — au sens le plus artisanal du terme : un accord verbal entre deux mineurs. John et Paul conviennent, dès les débuts de leur collaboration, que tout ce que l’un ou l’autre écrira portera la double signature, quelle que soit la part réelle de chacun. Le cahier d’écolier en témoigne : « A Lennon-McCartney Original », dès 1957-1958, sur des chansons dont certaines étaient l’œuvre d’un seul. Le modèle avoué est celui des grands tandems de métier — Rodgers et Hammerstein, Leiber et Stoller, Goffin et King — dont les noms accolés valaient marque de fabrique.

Paul a résumé l’esprit de l’accord d’une formule restée célèbre, en substance : « Nous avons conclu ce marché quand nous avions quinze ans. »; que Paul en ait conçu, des décennies plus tard, le regret que l’on sait — jusqu’à la tentative avortée d’inverser les crédits de certains titres dans les années 2000 — montre que le pacte d’adolescents n’a jamais cessé de travailler la relation.

Une signature qui précède l’œuvre

Il faut mesurer l’étrangeté de la chose : la marque « Lennon-McCartney » a existé avant les chansons qui l’ont rendue célèbre. Quand « Love Me Do » sort en octobre 1962, la signature a déjà cinq ans d’existence privée ; elle a été apposée sur des dizaines de titres que personne n’entendra jamais. En ce sens, la première composition de Lennon et McCartney n’est pas seulement une chanson : c’est une raison sociale. Les deux adolescents qui écrivaient « Another Lennon-McCartney Original » en tête de page ne consignaient pas des chansons — ils fondaient, sans le savoir, ce qui deviendra le catalogue d’édition le plus précieux de l’histoire de la musique enregistrée, celui-là même dont la valse des propriétaires (Dick James, ATV, Michael Jackson, Sony) occupera les pages économiques pendant un demi-siècle.

Ce que ces premières chansons doivent à leurs modèles

Buddy Holly, l’autorisation d’écrire

Si un seul nom devait résumer l’influence fondatrice, ce serait Buddy Holly. Non pour une raison de style — encore que les enchaînements de trois accords et les mélodies en paliers des premières Lennon-McCartney lui doivent beaucoup —, mais pour une raison de principe : Holly démontrait qu’un jeune homme ordinaire, à lunettes, pouvait écrire, chanter et jouer ses propres chansons avec son propre groupe. « That’ll Be the Day » est la première chanson que John ait apprise en entier, celle que Julia l’aida à déchiffrer ; c’est aussi, on l’a vu, la face A du premier disque des Quarrymen chez Percy Phillips. Et lorsqu’en 1960 il faudra trouver un nom définitif au groupe, c’est en pensant aux Crickets de Holly que naîtra le jeu de mots « Beatles ». La filiation ne saurait être plus explicitement revendiquée.

Les Everly Brothers, l’école de l’harmonie

Le deuxième pilier, ce sont les Everly Brothers, dont « Bye Bye Love » et « Wake Up Little Susie » inondent les ondes britanniques précisément en 1957, l’année de la rencontre. Don et Phil Everly offrent aux deux adolescents un modèle immédiatement praticable : deux voix, deux guitares acoustiques, des harmonies en tierces. Les ballades de Forthlin Road — « Too Bad About Sorrows » et « Just Fun » en tête, à en juger par les fragments de 1969 — sont des exercices d’imitation everlyenne, et l’empreinte restera audible jusque dans « Please Please Me » (que John concevra d’abord comme une ballade à la Roy Orbison, autre parrain) et « If I Fell ». Chanter à deux voix serrées autour d’un même micro : la posture scénique emblématique des Beatles de 1963 est née dans le salon d’Allerton, entre 1957 et 1959.

Little Richard, Chuck Berry, Eddie Cochran : le versant électrique

Le troisième affluent est le rock’n’roll pur : Little Richard, dont Paul possède le cri et dont il proposera très tôt des pastiches originaux (la veine qui donnera « I’m Down » en 1965 s’ouvre dès cette époque) ; Chuck Berry, dont les récits ferroviaires et automobiles nourrissent « One After 909 » ; Eddie Cochran enfin, dont « Twenty Flight Rock » fut, littéralement, le sésame de la rencontre. Le corpus de Forthlin Road, tel qu’on peut le reconstituer, respecte d’ailleurs assez fidèlement la répartition du répertoire de scène de l’époque : une majorité de ballades et de medium doo-wop, quelques rockers, des instrumentaux — le portrait exact d’un juke-box de 1958 réécrit de l’intérieur.

Le music-hall et la chanson des parents

On aurait tort, enfin, de négliger l’affluent le moins avouable pour des rockers : la chanson d’avant le rock. « Hello Little Girl » naît d’un air des années trente chanté par Julia ; « When I’m Sixty-Four » est écrite en pensant au répertoire de Jim McCartney et du Jim Mac’s Jazz Band ; et McCartney n’a jamais caché sa tendresse pour la variété de music-hall qui baignait Forthlin Road. La double hélice qui structurera toute l’œuvre des Beatles — modernité électrique américaine d’un côté, mémoire mélodique britannique de l’autre — est en place dès les toutes premières chansons. C’est même, sans doute, ce qui distingue d’emblée Lennon-McCartney de tous les groupes de skiffle de Liverpool : eux n’imitaient pas seulement l’Amérique ; ils la croisaient, sans y penser, avec la chanson de leurs parents.

15 juillet 1958 : la mort de Julia et le ciment du tandem

Un an presque jour pour jour après la rencontre de Woolton, le 15 juillet 1958, Julia Lennon est renversée et tuée par une voiture sur Menlove Avenue, à quelques mètres de Mendips, alors qu’elle quitte la maison de Mimi. Le conducteur est un policier stagiaire en dehors de son service ; il sera acquitté. John a dix-sept ans. Il vient de perdre, pour la seconde fois et cette fois définitivement, la mère qu’il était en train de retrouver — celle qui lui avait appris ses premiers accords, celle dont un air de music-hall avait engendré sa première chanson.

Pour l’histoire qui nous occupe, ce drame a une conséquence directe et immense : il scelle le lien entre John et Paul. Les deux garçons partagent désormais la même blessure exacte — la mère morte à l’adolescence —, et tous deux l’ont dit avec des mots presque identiques : ce deuil commun fut un lien que personne d’autre ne pouvait comprendre. McCartney a raconté leurs larmes partagées ; Lennon, à sa manière plus abrupte, a reconnu que Paul fut l’un des rares devant qui il n’eut pas à faire semblant. L’écriture à deux, qui était jusque-là un jeu et une ambition, devient aussi, sans que le mot soit jamais prononcé dans le salon d’Allerton, une consolation. On se gardera de réduire l’œuvre au deuil ; mais on notera que le tandem d’auteurs le plus fécond du siècle s’est construit entre deux orphelins de mère, et que ses deux chansons matricielles — « I Lost My Little Girl », « Hello Little Girl » — parlent l’une et l’autre, sous le masque de la bluette, d’une figure féminine perdue ou invoquée. Dix ans plus tard, « Julia » (1968) et « Let It Be » (1970), où « Mother Mary comes to me », refermeront le cercle à visage découvert.

Postérité : ce qu’il reste aujourd’hui des premières compositions

Sur les disques officiels

Le bilan discographique du corpus 1956-1959 est plus riche qu’on ne le croit. Sur disques des Beatles : « One After 909 » (Let It Be, 1970 ; version 1963 sur Anthology 1, 1995), « Love Me Do » (single, 1962), « When I’m Sixty-Four » (Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, 1967), « I’ll Follow the Sun » (Beatles for Sale, 1964), « I Call Your Name » (EP Long Tall Sally, 1964), « In Spite of All the Danger » et « Hello Little Girl » (Anthology 1, 1995), « Like Dreamers Do » (Anthology 1, 1995), « Michelle » pour son ossature (Rubber Soul, 1965). Chez les autres : « Hello Little Girl » par les Fourmost (1963), « Love of the Loved » par Cilla Black (1963), « Like Dreamers Do » par les Applejacks (1964), « Catcall » par le Chris Barber Band (1967). En solo : « Hot as Sun » et « Teddy Boy » sur McCartney (1970), « I Lost My Little Girl » sur Unplugged (The Official Bootleg) (1991). Pour un atelier d’adolescents censément englouti, la moisson est spectaculaire.

Sur les bandes et à l’écran

Les fragments de janvier 1969 dorment pour l’essentiel dans les archives Nagra du projet Get Back, largement documentées par la littérature spécialisée et partiellement révélées au grand public par le film Let It Be (1970) puis, de façon beaucoup plus généreuse, par The Beatles: Get Back de Peter Jackson (2021), où l’on voit et entend John et Paul ressusciter leurs chansons d’écoliers. Le 78 tours de Percy Phillips, lui, est aujourd’hui la propriété de Paul McCartney — vraisemblablement le disque le plus précieux au monde entre les mains d’un particulier. Quant au 20 Forthlin Road et à Mendips, ils appartiennent au National Trust, qui les fait visiter comme on visite les maisons natales des écrivains : le salon où furent écrites « Too Bad About Sorrows » et « Love Me Do » est un lieu de mémoire officiel de la nation britannique — consécration que ni Jim McCartney ni Mimi Smith n’auraient osé imaginer.

Dans l’écriture des Beatles eux-mêmes

La postérité la plus profonde est ailleurs : dans la méthode. Le face-à-face de Forthlin Road a fixé pour treize ans les règles du jeu Lennon-McCartney — l’émulation comme moteur, la correction mutuelle comme contrôle qualité, la signature commune comme pacte. Même lorsque, à partir de 1965-1966, l’écriture « nez à nez » cédera la place à des chansons composées séparément puis soumises à l’autre, le réflexe restera : chacun écrira pour le jugement de l’autre, avec l’autre en ligne de mire — John cherchant l’assentiment mélodique de Paul, Paul redoutant l’ironie de John. Les historiens du groupe, d’Ian MacDonald à Walter Everett, ont montré que cette structure d’émulation, née dans le salon d’Allerton, est restée le ressort central du catalogue jusqu’à « The End » — et l’on peut soutenir que la séparation de 1970 fut, entre autres choses, la fin de ce contrat de lecture réciproque signé par deux adolescents dans un cahier d’écolier.

Correctifs factuels

Correctif factuel n° 1 — « I Lost My Little Girl » n’est pas une chanson Lennon-McCartney. On lit fréquemment que la première chanson du tandem serait « I Lost My Little Girl ». C’est doublement inexact : la chanson date de la fin 1956, soit plusieurs mois avant la rencontre du 6 juillet 1957, et elle est l’œuvre de Paul seul. Si elle a pu être évoquée sous la double signature, c’est par application rétroactive du pacte de crédit commun. La première composition réellement commune est « Too Bad About Sorrows » (1957-1958).

Correctif factuel n° 2 — « Love Me Do » n’est pas la première chanson écrite par les Beatles. Premier single publié (5 octobre 1962), « Love Me Do » est souvent présentée comme l’acte de naissance de l’écriture Lennon-McCartney. En réalité, elle fut écrite pour l’essentiel par Paul en 1958, au sein d’un corpus qui comptait déjà plusieurs titres antérieurs — « Too Bad About Sorrows », « Just Fun », « One After 909 » notamment. Première publiée ne signifie pas première écrite.

Correctif factuel n° 3 — Le premier enregistrement original n’est pas signé Lennon-McCartney. « In Spite of All the Danger », gravée chez Percy Phillips à l’été 1958, est créditée McCartney-Harrison : Paul pour la chanson, George pour le solo. C’est la seule chanson jamais publiée sous cette signature. Par ailleurs, la date précise de la séance — traditionnellement le 12 juillet 1958, trois jours avant la mort de Julia — reste discutée par les spécialistes ; l’année 1958 et le lieu (38 Kensington, Liverpool) sont, eux, certains.

Correctif factuel n° 4 — Les « cent chansons » sont un chiffre de légende. L’affirmation, répétée par les intéressés, d’une centaine de chansons écrites avant la célébrité ne résiste pas à l’examen : la recherche (Lewisohn, Tune In) établit un corpus attesté d’environ vingt à trente titres pour 1957-1959. Le chiffre de cent mélange chansons achevées, ébauches et souvenirs dilatés, sur une période étendue jusqu’en 1962.

Correctif factuel n° 5 — La guitare de John et les largesses de Julia. La légende veut que Julia ait offert à John sa première guitare, la Gallotone Champion « Guaranteed not to split ». Les recherches de Lewisohn nuancent : l’instrument fut commandé par correspondance et livré chez Julia — pour échapper à la vigilance de Mimi —, sans que l’on puisse établir avec certitude qui régla la facture. De même, la célèbre phrase de Mimi (« tu n’en vivras jamais ») est authentique dans son esprit, mais sa formulation exacte a varié au fil des récits de Mimi elle-même.

Citations choisies

Les citations ci-dessous, traduites de l’anglais par nos soins, sont données avec leur source ; les originaux figurent dans les ouvrages et entretiens cités en bibliographie.

« C’était en fait ma toute première chanson. » — John Lennon à propos de « Hello Little Girl », entretien avec David Sheff, Playboy, septembre 1980. Lennon y précise que la chanson lui venait d’un air que chantait sa mère.

« Une toute petite chanson très simple. » — Paul McCartney à propos de « I Lost My Little Girl », dans Barry Miles, Many Years From Now, 1997.

« Nous écrivions nez à nez, les yeux dans les yeux. » — John Lennon sur la méthode des premières années, Playboy, septembre 1980 (« eyeball to eyeball » dans l’original).

« Séchant les cours, à écrire à la maison » — Paul McCartney sur la genèse de « Love Me Do », propos repris dans The Beatles Anthology, 2000.

« Une autre composition originale de Lennon-McCartney » — mention portée en tête des pages du cahier d’écolier de Forthlin Road, décrite par Hunter Davies, The Beatles: The Authorized Biography, 1968.

« Il était aussi bon que moi. » — John Lennon sur sa première impression de Paul à Woolton, propos rapportés par Hunter Davies, 1968.

« La guitare, c’est très joli, John, mais tu n’en vivras jamais. » — Mimi Smith, formule aujourd’hui gravée à Mendips, dont Mimi a donné plusieurs variantes au fil des ans.

Chronologie détaillée : de la Zenith au toit de Savile Row

  • 9 octobre 1940 — Naissance de John Winston Lennon à Liverpool.
  • 18 juin 1942 — Naissance de James Paul McCartney à Liverpool.
  • Janvier 1956 — « Rock Island Line » de Lonnie Donegan lance la vague du skiffle en Grande-Bretagne.
  • Juin 1956 — Jim McCartney offre une trompette à Paul pour ses quatorze ans ; Paul l’échange peu après chez Rushworth & Dreaper contre une guitare Zenith Model 17, qu’il restringue pour gaucher.
  • 31 octobre 1956 — Mort de Mary McCartney. Dans les semaines qui suivent, Paul compose sa première chanson, « I Lost My Little Girl ».
  • Fin 1956 – début 1957 — John Lennon fonde les Quarrymen à la Quarry Bank High School ; Julia lui a appris ses premiers accords sur des positions de banjo.
  • 1957 — Premières tentatives d’écriture de John : « Calypso Rock » (perdue), puis « Hello Little Girl », inspirée d’un air chanté par Julia.
  • 6 juillet 1957 — Fête de la paroisse St Peter’s de Woolton : Ivan Vaughan présente Paul McCartney à John Lennon. Paul joue « Twenty Flight Rock », « Be-Bop-A-Lula » et du Little Richard.
  • Vers le 20 juillet 1957 — Pete Shotton transmet à Paul l’invitation à rejoindre les Quarrymen.
  • 18 octobre 1957 — Débuts de Paul avec les Quarrymen au New Clubmoor Hall (solo raté sur « Guitar Boogie »).
  • Fin 1957 – 1958 — Début des séances d’écriture au 20 Forthlin Road : « Too Bad About Sorrows » (première composition commune), « Just Fun », « One After 909 », « Love Me Do », premières pages du cahier « A Lennon-McCartney Original ».
  • Vers 1958 — Paul compose la mélodie de « When I’m Sixty-Four » au piano familial.
  • Été 1958 (date traditionnelle : 12 juillet) — Les Quarrymen enregistrent chez Percy Phillips, 38 Kensington : « That’ll Be the Day » / « In Spite of All the Danger » (McCartney-Harrison), un seul exemplaire 78 tours.
  • 15 juillet 1958 — Mort de Julia Lennon, renversée sur Menlove Avenue. Le deuil commun soude John et Paul.
  • Vers 1959 — « I’ll Follow the Sun », « Hot as Sun », « Cayenne », « Catswalk » ; ossature instrumentale de la future « Michelle ».
  • 1er janvier 1962 — Audition Decca : les Beatles y jouent trois originaux de la période, « Hello Little Girl », « Like Dreamers Do », « Love of the Loved ».
  • 5 octobre 1962 — Sortie du premier single, « Love Me Do » : une chanson écrite quatre ans plus tôt à Forthlin Road.
  • 5 mars 1963 — Première tentative studio de « One After 909 » à EMI, écartée.
  • 1963-1964 — Les chansons de jeunesse offertes font des tubes : « Hello Little Girl » (Fourmost, n° 9 UK), « Love of the Loved » (Cilla Black), « Like Dreamers Do » (Applejacks) ; « I Call Your Name » enregistrée par les Beatles.
  • Octobre 1964 — « I’ll Follow the Sun » enregistrée pour Beatles for Sale.
  • Décembre 1966 — Enregistrement de « When I’m Sixty-Four » pour Sgt. Pepper.
  • Janvier 1969 — Sessions Get Back (Twickenham puis Savile Row) : résurrection de « Too Bad About Sorrows », « Just Fun », « Because I Know You Love Me So », « Fancy My Chances with You », « Won’t You Please Say Goodbye », « I Lost My Little Girl » (chantée par John).
  • 30 janvier 1969 — Concert du toit : « One After 909 », chanson de Forthlin Road, au programme du dernier concert des Beatles.
  • 1970 — « One After 909 » paraît sur Let It Be ; « Hot as Sun » et « Teddy Boy » sur McCartney.
  • 1981 — Paul McCartney rachète à John « Duff » Lowe l’unique 78 tours de Percy Phillips.
  • 25 janvier 1991 — Paul chante « I Lost My Little Girl » à MTV Unplugged (publication sur Unplugged (The Official Bootleg)).
  • 1995Anthology 1 publie « In Spite of All the Danger », « Hello Little Girl » et « Like Dreamers Do » (versions 1958 et 1962).
  • 2013 — Mark Lewisohn, Tune In : datation et inventaire critiques du corpus de jeunesse.
  • 2021The Beatles: Get Back de Peter Jackson montre au grand public John et Paul rejouant leurs chansons d’écoliers.

Ce qu’il faut retenir

Trois réponses, donc, à la question du titre. La première chanson de Paul McCartney : « I Lost My Little Girl », fin 1956, trois accords sur une Zenith restringuée pour gaucher, dans l’ombre du deuil de Mary. La première chanson de John Lennon : « Hello Little Girl », 1957, née de la voix de Julia et de l’exemple de Buddy Holly. La première composition Lennon-McCartney : « Too Bad About Sorrows », écrite nez à nez dans le salon du 20 Forthlin Road à la charnière de 1957 et 1958, jamais publiée, sauvée de l’oubli par trente secondes de complicité captées en janvier 1969.

Mais la vraie réponse dépasse les titres. La « première composition » de Lennon et McCartney, c’est le tandem lui-même : une méthode (le face-à-face), un pacte (la double signature), une ambition (écrire soi-même ce que le groupe chantera) — trois inventions d’adolescents qui, en une décennie, allaient déplacer le centre de gravité de la musique populaire mondiale de Denmark Street et du Brill Building vers les groupes eux-mêmes. Tout ce qui suivra — les 180 et quelques chansons du catalogue Lennon-McCartney, la révolution de l’auteur-interprète, l’idée même qu’un groupe de rock est d’abord une écriture — tient en germe dans un cahier d’écolier où deux garçons de Liverpool, entre un thé et des œufs au plat, notaient fièrement : « Another Lennon-McCartney Original ».

FAQ : la première composition de Lennon et McCartney

Quelle est la toute première chanson écrite par Paul McCartney ?
« I Lost My Little Girl », composée fin 1956, quelques semaines après la mort de sa mère Mary, sur sa première guitare, une Zenith Model 17 restringuée pour gaucher. Trois accords (sol, sol septième, do), un texte d’adolescent. Paul l’a chantée publiquement à MTV Unplugged en 1991 ; John Lennon en avait chanté une version lors des sessions Get Back de janvier 1969.

Quelle est la toute première chanson écrite par John Lennon ?
« Hello Little Girl », écrite en 1957, inspirée d’un air des années trente que lui chantait sa mère Julia — Lennon l’a confirmé dans son entretien à Playboy en 1980. Une tentative antérieure, « Calypso Rock » (1957), est totalement perdue. « Hello Little Girl » fut jouée à l’audition Decca de 1962 et devint un tube des Fourmost en 1963.

Quelle est la première composition commune de Lennon et McCartney ?
« Too Bad About Sorrows », une ballade écrite ensemble au 20 Forthlin Road à la charnière de 1957 et 1958, suivie de près par « Just Fun ». Ni l’une ni l’autre n’a jamais été publiée officiellement : seuls des fragments chantés par John et Paul en janvier 1969 en conservent la trace sonore.

Pourquoi dit-on parfois que « Love Me Do » est leur première chanson ?
Parce que c’est leur premier single publié (5 octobre 1962). Mais « Love Me Do » fut écrite pour l’essentiel par Paul dès 1958, pendant les après-midi d’école buissonnière à Forthlin Road, et plusieurs compositions communes lui sont antérieures. Première publiée ne signifie pas première écrite.

Qu’est-ce que le cahier « Another Lennon-McCartney Original » ?
Un cahier d’écolier dans lequel Paul notait, dès 1957-1958, les paroles et accords des chansons écrites avec John, chaque page portant la mention « A Lennon-McCartney Original » puis « Another Lennon-McCartney Original ». Le biographe Hunter Davies l’a consulté en 1967 ; il documente la double signature avant toute célébrité. L’essentiel s’est ensuite perdu.

Combien de chansons Lennon et McCartney ont-ils écrites avant d’être célèbres ?
Eux-mêmes ont parlé d’une centaine ; la recherche (Mark Lewisohn, Tune In) établit un corpus attesté d’environ vingt à trente titres achevés pour 1957-1959. Le chiffre de cent mélange chansons finies, ébauches et exagération de conteurs.

Quelle est la première chanson originale enregistrée par les futurs Beatles ?
« In Spite of All the Danger », gravée à l’été 1958 (date traditionnelle : 12 juillet) dans le studio domestique de Percy Phillips à Liverpool, sur un unique 78 tours. Elle est créditée McCartney-Harrison — Paul pour la chanson, George pour le solo — et non Lennon-McCartney. Paul a racheté le disque en 1981 ; le titre paraît sur Anthology 1 en 1995.

Des chansons de cette période figurent-elles sur les albums des Beatles ?
Oui, et plus qu’on ne le croit : « One After 909 » (écrite vers 1957-1959, jouée sur le toit en 1969, publiée sur Let It Be), « Love Me Do », « When I’m Sixty-Four » (mélodie de 1958), « I’ll Follow the Sun », « I Call Your Name », et l’ossature de « Michelle ». En solo, « Hot as Sun » figure sur McCartney (1970).

Où ont été écrites les premières chansons Lennon-McCartney ?
Essentiellement dans le salon du 20 Forthlin Road, à Allerton (Liverpool), la maison de la famille McCartney, vide en journée — John et Paul séchaient les cours pour s’y retrouver. La maison appartient aujourd’hui au National Trust et se visite.

Quel rôle la mort de leurs mères a-t-elle joué dans le tandem ?
Mary McCartney meurt le 31 octobre 1956, Julia Lennon le 15 juillet 1958. Ce deuil partagé, survenu pour chacun à l’adolescence, a soudé les deux garçons — ils l’ont dit l’un et l’autre — et court en filigrane de leurs premières chansons jusqu’à « Julia » (1968) et « Let It Be » (1970).

Glossaire

Skiffle — Genre musical britannique du milieu des années cinquante, dérivé du folk et du blues américains, joué sur des instruments de fortune (guitare bon marché, planche à laver, contrebasse en caisse à thé). Popularisé par Lonnie Donegan, il fut la porte d’entrée musicale de toute la génération des Beatles.

Quarrymen (The) — Groupe de skiffle fondé par John Lennon fin 1956-début 1957 avec des camarades de la Quarry Bank High School, dont le nom s’inspire de l’hymne de l’école. Paul McCartney y entre en octobre 1957, George Harrison début 1958. Matrice directe des Beatles.

Sagging off — Expression anglaise pour « sécher les cours ». Désigne dans la geste beatlesienne les après-midi d’école buissonnière que John et Paul passaient à écrire au 20 Forthlin Road.

Eyeball to eyeball — « Les yeux dans les yeux, nez à nez » : formule de John Lennon (Playboy, 1980) décrivant la méthode d’écriture en face-à-face des premières années du tandem.

20 Forthlin Road — Pavillon de la famille McCartney à Allerton (Liverpool), lieu d’écriture des premières chansons Lennon-McCartney. Propriété du National Trust depuis 1995.

Mendips — Surnom de la maison de Mimi Smith, 251 Menlove Avenue, où John Lennon a grandi. Également propriété du National Trust.

Gallotone Champion — Première guitare de John Lennon, modèle d’entrée de gamme fabriqué en Afrique du Sud, portant la mention « Guaranteed not to split » (« garantie contre les fentes »).

Zenith Model 17 — Première guitare de Paul McCartney, acoustique obtenue en 1956 chez Rushworth & Dreaper en échange de sa trompette, et restringuée pour gaucher.

Audition Decca — Séance d’essai des Beatles chez Decca Records le 1er janvier 1962, à l’issue de laquelle le label les refusa. Trois originaux de la période Forthlin Road y furent joués : « Hello Little Girl », « Like Dreamers Do », « Love of the Loved ».

Sessions Get Back — Répétitions et enregistrements de janvier 1969 (studios de Twickenham puis Apple, Savile Row), filmés en continu, d’où proviennent les seuls enregistrements connus de plusieurs chansons de jeunesse, et le concert du toit du 30 janvier 1969.

Percy Phillips — Opérateur d’un studio d’enregistrement domestique au 38 Kensington, Liverpool, où les Quarrymen gravèrent en 1958 leur unique 78 tours : « That’ll Be the Day » / « In Spite of All the Danger ».

Tin Pan Alley / Denmark Street — Désignation du système éditorial traditionnel où des auteurs professionnels écrivaient pour des interprètes. Le modèle que l’auto-écriture de Lennon-McCartney allait rendre obsolète.

Bibliographie et sources

  • Mark Lewisohn, The Beatles – All These Years, Volume One: Tune In, Little, Brown, 2013. — La référence absolue sur la période 1956-1962 : datation du corpus de jeunesse, examen critique du chiffre des « cent chansons », circonstances de la rencontre de Woolton et de la séance Percy Phillips.
  • Hunter Davies, The Beatles: The Authorized Biography, Heinemann, 1968. — Seule biographie autorisée du groupe ; témoignage direct sur le cahier « Another Lennon-McCartney Original » et recueil des souvenirs de Woolton auprès des intéressés, à chaud.
  • Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, Secker & Warburg, 1997. — Mémoires de McCartney par entretiens : genèse de « I Lost My Little Girl », rituel de Forthlin Road, pacte de la double signature.
  • David Sheff, All We Are Saying: The Last Major Interview with John Lennon and Yoko Ono (entretien Playboy, septembre 1980), St. Martin’s Press, 1981. — Lennon chanson par chanson : « Hello Little Girl », la méthode « eyeball to eyeball », « One After 909 ».
  • The Beatles, The Beatles Anthology, Cassell, 2000. — Récits croisés des quatre Beatles sur Woolton, les Quarrymen et les premières chansons.
  • Ian MacDonald, Revolution in the Head: The Beatles’ Records and the Sixties, Fourth Estate, 1994 (éd. révisées 1997, 2005). — Analyses chanson par chanson, notamment des titres de jeunesse publiés tardivement.
  • Walter Everett, The Beatles as Musicians: The Quarry Men through Rubber Soul, Oxford University Press, 2001. — Analyse musicologique du corpus, y compris des compositions de la période Quarrymen.
  • Philip Norman, John Lennon: The Life, HarperCollins, 2008 ; Paul McCartney: The Biography, Weidenfeld & Nicolson, 2016. — Biographies individuelles, utiles sur Julia, Mimi et le contexte familial.
  • The Beatles, Anthology 1, Apple/EMI, 1995. — Sources sonores : « In Spite of All the Danger », « Hello Little Girl » et « Like Dreamers Do » (Decca, 1962), « One After 909 » (EMI, 1963).
  • Peter Jackson (réal.), The Beatles: Get Back, Disney+, 2021. — Images des résurrections de janvier 1969 (« Fancy My Chances with You », etc.).
  • Paul McCartney, Unplugged (The Official Bootleg), Parlophone, 1991 ; The Lyrics: 1956 to the Present (avec Paul Muldoon), Allen Lane, 2021. — Versions et commentaires de première main sur « I Lost My Little Girl » et les chansons de jeunesse.