Intitulée De l’ombre à la lumière, cette exposition rassemble plus de 35 oeuvres, avec plusieurs grands formats de 2 mètres sur 2 tout autant que d’autres, de caractère plus intime. Elle s’articule en deux parties principales. Les Dark paintings se déploieront au rez-de-chaussée tandis que les Light paintings occupent le premier étage.
Ce n’est pas parce que d’amples traits noirs sont posés sur des toiles dorées ou argentées que le propos est sombre. Et ce n’est pas davantage parce que les traces sont blanches sur fond blanc qu’elles ne portent pas de message.
Le peintre est aussi un sculpteur-poète. Il ramasse au fil de ses promenades des morceaux d’écorce tombées des arbres comme s’échapperaient des larmes et il les recouvre d’acrylique noir pour les figer dans une expression comparable à un haïku.
Les recouvrir uniformément de peinture permet d’en révéler la poésie formelle. Ce sont pour lui des "oeuvres d’humilité". En s’approchant, on voit encore la tige qui est restée collée sur l’une d’entre elles (troisième photo).
Tout surprend chez Altone Mishino. Il semble venu du bout du monde alors qu’il vit et travaille dans la commune voisine, ce qui ne l’empêche pas de se rendre au Japon deux fois par an. On croit se trouver en face d’œuvres abstraites alors que, même sans en lire le titre, chaque tableau nous parle assez vite. Jusqu’à presque frôler la figuration quand quelqu’un affirme reconnaître le profil d’un visage. L’artiste lui prédit que demain cette personne verra autre chose. Sans doute parce que ses peintures sont comparables à des miroirs qui refléteraient nos pensées les plus profondes, et que celles-ci, par essence, sont variables.
On a le sentiment que la pensée exprimée par Marcel Duchamp en 1965 n'a jamais été aussi juste : "C'est le regardeur qui fait l'œuvre". Et l'artiste nous invite à voir une plume dans Black Feather, La plume noire, Technique mixte sur toile, 80 sur 100 cm, 2025, qui est la dixième oeuvre de la série Elegy qui en compte 17.
Né en 1963 à Paris, il expose depuis 1986 dans le monde entier, de Paris à Moscou en passant par New-York et jusqu'en Chine, à Hong Kong et Pékin. Il a notamment partagé la scène avec Pierre Soulages lors de l'exposition "L'art chez soi" en 2005, ce qui fut une étape importante dans sa carrière.
On peut juste à ce stade apprécier l'opposition, de l'ordre d'un oxymore, entre l'épaisseur du trait et son opacité et l'effet de transparence de l'encre sur la toile composant un fond doré ou argent. On comprend également qu'un lâcher prise s'opère pour mieux restituer l'importance de la matière et que la question de l'achèvement d'un tableau est quasi organique, s'imposant comme la sonnerie d'un réveil.
Interrogé à propos de la signature, l’artiste répond qu’il n’a pas d’a priori mais que s’agissant des Dark paintings il ne trouverait pas d’emplacement pour le faire. Sur les Light paintings c’est variable. Quant aux poèmes ils sont signés sur l’envers. Il ajoute qu’il existe deux types de collectionneurs. Ceux qui souhaitent une signature visible et les autres qui préfèrent qu’elle ne figure qu’au dos de l’œuvre.Altone Mishino ne signe donc pas systématiquement chacune de ses toiles. Mais toutes le sont au verso, et sur le châssis car celui-ci fait pleinement partie de l'oeuvre. Pour les poèmes, il n'appose sa signature qu'au verso.
Nous ne serons pas étonnés d'apprendre qu'il peint sur les toiles posées à plat sur le sol mais nous resterons interrogatifs sur la manière dont il réussit à effectuer son geste sur une longueur de deux mètres … et sachant que la toile est déjà fixée au châssis. Cet art relève sans doute autant de la performance sportive que d'un mouvement chorégraphique, résultat d'une trentaine d'années de pratique. Altone compare le geste fondateur à un saut dans le vide qu’il arrête quand il ressent qu’il ne faut rien ajouter.
Il faut comprendre que sa façon de travailler n’a rien à voir avec la manière de faire de Pollock qui projetait la peinture ou Olivier Debré qui utilisait des brosses aux longs manches et qui pouvait marcher sur la toile. L’avoir tendue auparavant sur le châssis rend cette opération impossible.
L’acte est sans doute énergivore. Voilà probablement pourquoi il ne l'entreprend que lorsque le désir de peindre devient si fort qu'il est inéluctable. Le nom de l'oeuvre est alors déjà imprimé dans son cerveau, même s'il refuse que ce soit une contrainte. Entre temps, et parce qu'il ne s'arrête jamais, il fait du fusain et de l'encre.
Comme "pinceaux " il préfère de plus en plus des outils professionnels, plus larges et d’ailleurs moins coûteux. Il lui est arrivé de recycler des violines, qui correspondent à un type d’ardoise, mais aussi des cartons froissés qui seront utilisés comme des pinceaux pour tracer des lignes ou faire des aplats.
Le séchage est une étape cruciale qui dure de trois à quatre semaines et qui doit s’effectuer hors poussière et sans ventilation alors que le solvant est toxique. Elle impose donc des contraintes pour préserver la santé alors que le peintre vient régulièrement suivre l’évolution des tableaux. Car la rencontre est toujours complexe entre le goudron (émulsion grasse) et l’encre (émulsion aquatique).
Le temps de séchage peut prendre plusieurs semaines pendant lesquelles l’artiste retourne à l’atelier tous les jours. Il peut encore jouer sur la construction des lignes et des formes, sur l’écoulement du bronze, son inclusion. Ce n’est qu’une fois parfaitement secs qu’ils peuvent enfin être vernis, surtout pas avant parce que cela produirait des effets désastreux.
A propos du quadriptyque (Elegy XV, The Dawn of Dark times, L'aube des temps sombres, Technique mixte sur toile, 200x200cm, 2025) on peut deviner deux combattants s’opposer sur la toile. Il souligne que nous vivons une époque de conflit qu'il symbolise sous les traits de deux judokas qui s'empoignent. Il les voit comme l'incarnation d'un contrepoint à l'IA qui arrive en galopant.Un autre jour, c'est un rassemblement de corbeaux sur un arbre dénudé, dans
le parc Ueno à Tokyo, qui a fait naitre le désir de composer un tableau où les oiseaux se confondraient avec les branches Le tableau s’intitule. Dark birds.L’exposition se poursuit à l’étage avec les Light paintings qui surprennent de prime abord. L’artiste commence par enduire la toile avec du blanc de titane. Plus tard, c’est le blanc de mercure qui sera apposé. La poudre de bronze est travaillée comme de la peinture.Le spectateur verra par exemple des étendues neigeuses sans se douter d’un risque réel pour la santé. Les émulsions étant très liquides et toxiques, elles imposent de travailler fenêtres fermées à l’abri de la moindre poussière.
Nous avons tous retenu que chaque trait résulte d’une très longue observation et d’une forte réflexion. Rien n’est improvisé. Tout est pensé et il est époustouflant que certains tableaux soient le résultat d’un geste unique.
La venue de ce peintre s’inscrit dans la volonté de la ville d’exposer des artistes exigeants en donnant aux visiteurs les clés pour les comprendre, notamment à travers des temps de médiation.Il a été décidé d’aller plus loin afin de sensibiliser les plus jeunes à toutes les disciplines artistiques, notamment arts plastiques, sculpture, modelage. Le Conseil municipal a voté hier la création d’une Ecole municipale des arts qui s’installera dans ce Pavillon. Elle sera dédiée aux 6-11 ans et sera ouverte les mercredis et samedis, d’abord pour une année à titre expérimental. Reste à espérer qu’à l’instar de ce qui se fait pour le sport, les familles inscriront leurs enfants. N’Hésitez pas trop car el nombre de places n’est sans doute pas illimité. Et surtout profitez de l’été pour venir expérimenter ici ce chemin de l’ombre vers la lumière.De l'ombre à la lumièreJusqu'ai 7 août 2026 Pavillon des Arts et du Patrimoine - 98 rue Jean Longuet - 92290 Châtenay-MalabryEntrée libre, du mardi au samedi de 14 à 18 heuresEt de 10 à 12 h 30 les mercredis, jeudis et samedisSite internet : http://www.mishino.com