« Building » de Léonore Confino

Par Etcetera

Quoi de mieux qu’une pièce de théâtre sur les difficultés et les absurdités du monde du travail avant de s’accorder quelques vacances – forcément bien méritées et accueillies avec allégresse ?

Pièce de théâtre contemporaine, écrite par une dramaturge née en 1981, il est appréciable que le texte soit précédé d’une interview de l’autrice, très éclairante sur sa propre expérience du monde du travail et sur ses intentions d’écriture.

Je remercie Thierry Roquet d’avoir attiré mon attention sur ce livre que je ne connaissais pas – un judicieux conseil !

Présentation de l’autrice par l’éditeur

Léonore Confino est autrice, comédienne. Quand, en 2010, elle écrit Building, elle n’a publié qu’une seule pièce, Ring, une suite de duos sur le couple et ses impasses. Building va tout de suite avoir du succès. Un coup d’essai ? Un coup de maître en tout cas.

Note pratique sur le livre

Éditeur : L’Œil du prince
Genre : Théâtre
Date de publication initiale : 2010; réédition en 2018
Nombre de pages : 116

Quatrième de couverture

Un building. Une entreprise. 13 étages. 32 employés. Une journée. Hôtesses, comptables, agents d’entretien, cadres, directeurs de ressources humaines, chargés de communication s’agitent, déjeunent, coachent, prospectent ou brainstorment au rythme intempestif des crashs d’oiseaux contre leurs baies vitrées. Une ascension vers la chute…

Mon avis

Comédie grinçante, Building nous transporte depuis le parking du sous-sol jusqu’au 13e étage d’une entreprise nommée Consulting Conseil, dont la fonction, selon les dires de son patron, est de « conseiller des conseillers dans une logique transversale de management ». Si les discours de ce président-directeur-général, filandreux et pleins d’une langue de bois soporifique, forment à la fois le début et la fin de cette pièce de théâtre, c’est sans doute pour nous montrer le côté cyclique, indéfiniment répétitif, de la vie en entreprise et, aussi, le fait que le sommet de la hiérarchie constituera toujours l’alpha et l’oméga de tout ce qui est décidé dans ce building. Un patron extrêmement bizarre, néanmoins, que l’on retrouve parfois, à un étage ou à un autre, égaré, en pleine errance, à la recherche de l’ascenseur qui le mènera tout en haut du building, à son 13e étage : preuve qu’il ne connaît absolument ni les locaux ni les employés sur lesquels il règne !
Une violence sous-tend les rapports entre les personnages, parfois purement verbale, comme dans la séance de brainstorming où l’on se traite allègrement de pourriture et d’ordure sous prétexte de libres associations d’idées. D’autres fois, cette violence est physique, les personnages lui donnent libre cours avec même une dose de sadisme, comme dans la scène de l’entretien d’embauche, particulièrement savoureuse, ou dans la scène avec les deux agents de nettoyage manipulés par un coach perfide (cf. extrait ci-dessous).
Les relations hommes-femmes, dans cette entreprise, semblent particulièrement toxiques, marquées par du harcèlement sexuel ou moral, des manœuvres de séductions, toutes sortes de rapports de force.
On sent que l’autrice s’est inspirée de ses expériences professionnelles diverses et variées et que son sens de l’observation est développé à un point aigu : ce qu’elle nous montre est à la fois risible et criant de vérité – bien que très cruel !
Souvent, les répliques ne sont composées que d’un seul mot – des dialogues très rythmés, très vifs, qui s’échangent du tac au tac – ce qui renforce le côté efficace et percutant des scènes.
Je comprends que cette pièce ait remporté un grand succès car le public a pu y reconnaître des situations quotidiennement subies, des souffrances au travail dont beaucoup de gens n’ont pas l’occasion de parler. Cette pièce constitue sans doute une catharsis, un exutoire, une sorte de reconnaissance pour ces salariés habitués au silence. Et comme, en plus, l’autrice parvient à faire rire avec des situations ingérables dans la vie, la jubilation est d’autant plus forte.
Une très bonne pièce !

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Un extrait page 75-76

Étage 8

Sanitaires.

AGENT NETTOYAGE 1

On est là pour faire le ménage nous, on a rien à dire.

COACH

On a toujours un petit quelque chose à dire. Surtout quand depuis des mois, des années, on amasse une mallette lourde de ressentiments. Il faut un jour les classer dans un tiroir, mais pour atteindre cet objectif, vous devez avant tout la décadenasser cette mallette. C’est ce que je vous propose d’accomplir au cours de ces séances qui sont généreusement offertes par votre direction.

AGENT NETTOYAGE 2

On a rien demandé.

COACH

On ne peut demander une chose dont on ignore avoir besoin. Par exemple monsieur Buchoux, si je saisis l’instant, je sens que vous auriez besoin d’exprimer un sentiment à M. Groulet.

AGENT NETTOYAGE 1

Éventuellement, ouais.

COACH

Je me mets à votre écoute. Quand vous voulez…

AGENT NETTOYAGE 1

Dans les chiottes ? Je… je le fais là ? Je vous le dis ?

COACH

À son attention. Oui. Je vous y encourage. Une précision : évitez de dire «tu m’as fait mal ». Préférez la formule : «j’ai mal que tu m’aies fait cela ». Vous exprimez non pas une donnée objective mais votre sensibilité.

AGENT NETTOYAGE 1

Et si, mettons, c’est pas des mots mais des gestes qui viennent ?

(…)

**

Bonnes vacances !

Je vous retrouve ici le 1er septembre, si vous voulez bien !