Marie-Paule Belle allait devenir pour moi une de ces exceptions parce que je me rendis vite compte qu’il y avait de la vraie musique et d’assez bons textes dans son programme.
Avant de le constater, je pris place sans conviction sur un des sièges réservés à la presse, près de la scène. Je sortis un de ces appareils anciens et robustes qui servaient à l’époque à photographier les matchs de ballon dans les grands stades, un équipement peu discret mais silencieux et qui permettait surtout d’éviter l’emploi du flash. Je pensais « craquer » tranquillement quelques photos et somnoler jusqu’à la fin, bien à l’abri des regards dans l’obscurité de la salle car je n’avais aucune envie de me montrer, premièrement parce que j’étais de mauvaise humeur et secondement parce que je m’étais permis d’arriver dans une tenue peu élégante encore aggravée par une barbe de trois jours qui caractérise les adeptes du style branchouille et les journaleux déprimés (j’étais ce soir-là dans la deuxième catégorie).
De toute manière, je n’aime pas apparaître mal rasé en public (j’ai d’ailleurs connu un vieux collègue qui ne venait pas travailler lorsque son rasage n’était pas parfait!), ce que je ne pouvais évidemment moi-même me permettre.
Toujours de mauvais poil, je profitai d’un enchaînement entre deux chansons pour cadrer le visage de Marie-Paule Belle. Elle aperçut l’objectif braqué sur elle et commença par me faire de grands signes depuis la scène en ajoutant : « Coucou ! Mais il est là le petit journaliste ! Il a l’air timide ! » (Je n’avais pas trente ans à l’époque). Je la vis avec effroi se déplacer dans ma direction après être descendue de scène avec l’agilité d’une gazelle. Elle s’assit alors sur mes genoux en continuant ses facéties pendant quelques instants qui me semblèrent interminables et me laissèrent pétrifiés parce que nous étions enveloppés du halo d’un puissant projecteur et qu’elle pouvait ainsi constater que « le petit journaliste » avait une barbe de détective privée en faillite, tout cela bien sûr accompagné d’un tonnerre d’applaudissements dans la salle. La chanteuse me fit une bise et finit par remonter sur scène.
La semaine qui suivit, et même un peu plus, dans la rue ou lors des réunions que je couvrais, on ne cessait de me demander « mes impressions » . J’étais devenu « le petit journaliste » sur qui la fougueuse Marie-Paule Belle s’était reposée quelques instants. Ce n’était pas pour me déplaire, mais j’ai vraiment regretté de ne pas avoir été rasé de près ce soir-là.