Hier soir, dans le métro ligne 2, la fille assise en face de moi pleurait devant son téléphone. Discrètement, mais elle pleurait. J'ai jeté un œil à son écran : une mini-série verticale. Une jeune femme dans un studio parisien, une valise, une lettre de licenciement.
Ce que cette fille ne savait pas, ou savait très bien, c'est que l'actrice qu'elle regardait n'existe pas.
Fang Taozi, l'héroïne qui n'a jamais respiré
La série s'appelle La fille qui s'est fait virer (被裁掉的女孩). Elle cartonne partout sur les réseaux chinois depuis quelques semaines.
L'histoire est simple. Fang Taozi (方桃子) vient d'une petite ville de province. Elle perd son boulot. Elle décide de tenter sa chance comme mannequin à Paris. Voilà. Rien de révolutionnaire sur le papier.
Sauf que tout est généré par IA. Le décor, les vêtements, la lumière, le visage de l'héroïne, ses micro-expressions. Tout.
Et c'est là que ça devient troublant. Vous pouvez juger par vous-même, la série est visible sur YouTube ici. Regardez trois minutes et dites-moi si vous auriez deviné.
Pourquoi celle-là marche alors que les autres non
Jusqu'ici, les mini-séries IA chinoises étaient surtout critiquées. Répétitives, bâclées, des visages qui glissent, des mains à six doigts, des scénarios recyclés cent fois. J'en parlais il y a peu, la production tourne à un rythme industriel : plus de 400 titres sortis par jour, dans une machine décrite par plusieurs enquêtes sur l'ampleur du phénomène.
Fang Taozi change la donne pour une raison précise : le personnage est attachant. Ce n'est pas une prouesse technique, c'est un personnage. Elle a des hésitations, une façon de baisser les yeux, une voix un peu fatiguée. On oublie la machine et on suit l'histoire.
Les spectateurs chinois le disent eux-mêmes dans les commentaires : au bout de dix minutes, on arrête de chercher les défauts. Et ça, c'est un cap. La barre vient de monter d'un cran pour tout le secteur.
Ce n'est pas un hasard non plus. La Chine a investi des sommes énormes dans ces outils, et ça finit toujours par se voir quelque part. J'en parlais dans mon article sur pourquoi la Chine est devenue un leader technologique.
La télé nationale s'y met aussi
Jusqu'à présent, les séries IA vivaient sur Douyin et Kuaishou. Du format court, vertical, non officiel. Le genre de contenu qu'on regarde dans le métro, justement.
Ça vient de changer. Anhui TV diffuse Le récit de l'étang aux fleurs de pêcher (桃花潭记), une série historique située sous les Ming, présentée comme la première production chinoise de format moyen entièrement réalisée par IA et diffusée sur une chaîne satellite nationale. Le thème choisi n'est pas anodin : le patrimoine culturel. La diffusion a déclenché un débat énorme.
Passer du téléphone à la télé du salon, ce n'est pas un détail. Ça veut dire que la technologie a été validée par les canaux officiels. Et quand un canal officiel valide quelque chose en Chine, le reste suit vite.
Pendant ce temps, acheter une carte SIM devient compliqué
Changement de sujet, mais pas tant que ça.
Il fut un temps où on achetait une carte SIM à n'importe quel coin de rue en Chine. Un kiosque, un vendeur, trente secondes, c'était réglé. Ça s'est arrêté il y a plus de dix ans avec l'enregistrement obligatoire sous vraie identité.
Depuis le 1er août 2026, nouveau tour de vis. China Mobile, China Telecom et China Unicom ne vendent plus de cartes en ligne que via leurs propres applis et leurs propres sites. Tous les revendeurs tiers sont coupés. Or c'est exactement là que les gens trouvaient les forfaits pas chers. Les fameuses offres à 19 yuans pour 200 Go, qui viennent de disparaître, venaient de ces circuits parallèles.
La raison officielle est la fraude. Des cartes achetées en gros servaient à créer des milliers de comptes et à monter des arnaques téléphoniques. C'est vrai, et le problème est réel.
Mais dans la vraie vie, ce que les gens retiennent, c'est que leur forfait va coûter plus cher. Sur Weibo, le sujet a tourné pendant des jours et l'ambiance n'était pas à la reconnaissance.
Deux nouvelles, une même logique
Ces deux histoires n'ont rien à voir en apparence. Une série IA d'un côté, des cartes SIM de l'autre.
Pourtant elles racontent la même chose : le web chinois se referme sur des circuits contrôlés. Le contenu passe par des plateformes validées. La connexion passe par les applis des trois opérateurs. Le grand marché informel qui faisait le charme et le bordel de l'internet chinois disparaît petit à petit.
Pour un expat, ça se sent au quotidien. Tout passe par les mêmes tuyaux, comme je le racontais en décrivant ma vie sur WeChat. Un compte, une appli, une identité vérifiée, et tout le reste dessus.
Pour les marques, c'est un autre calcul. Si les séries IA deviennent aussi bonnes, la question du placement produit dans du contenu généré va arriver très vite. Marketing Chine a publié un tour d'horizon utile sur les grandes tendances du marketing digital en Chine si vous voulez creuser ce côté-là.
Ce que j'en pense, honnêtement
Je ne sais pas quoi ressentir devant Fang Taozi.
D'un côté je trouve ça beau. Une petite équipe raconte une histoire qui aurait coûté une fortune à tourner, avec des décors parisiens qu'ils n'auraient jamais pu se payer. C'est une porte qui s'ouvre.
De l'autre, je pense aux figurants, aux petites actrices, aux techniciens. Le métier va se réduire, c'est mathématique.
Et puis il y a la fille du métro. Elle pleurait pour un personnage qui n'a jamais existé, joué par personne, dans une ville où l'équipe n'a probablement jamais mis les pieds. Est-ce que ça rend l'émotion moins vraie ? Je n'ai pas la réponse.
Ce que je sais, c'est qu'il y a deux ans, cette question ne se posait même pas.
Vous avez regardé des mini-séries IA chinoises ? Vous vous êtes fait avoir ? Venez raconter ça dans le groupe Amoureux de la Chine sur Facebook, on en discute pas mal en ce moment.
Xiao Ou