Fiction de médiation culturelle à partir de : Lucia Bru, Aux choses mêmes, MAC’s – Frédéric Neyrat, La condition planétaire, Les liens qui libèrent 2026 – Marion Zilio, La lutte des mondes, PUF 2026 – Mircea Cārtārescu, Le corps, Denoël & D’ailleurs, 2026
Entre les pages d’un catalogue d’art, comme des fleurs séchées, oubliées entre les pages d’un roman sentimental, les restes d’un élan, d’un envol
Dos écorné, croqué, lézardé, patiné. Quand il tire dessus pour l’extraire de la rangée, attention, il fuit, s’épanche, des pages volent, parfois plissées, déjà mélangées, pagination fantaisiste, expérimentale. Il revient souvent à ce catalogue. Il l’use. Comme tous les catalogues dans sa bibliothèque. Objet transitionnel qu’il sonde et démembre – comme on démonte une montre pour comprendre le mécanisme – pour retrouver la vague qui le soulève au sein d’expositions qui le marque. Ici, celle de Lucia Bru au Mac’s. Il y avait été pris d’intuitions, informelles, ces sensations d’élargissement des choses qui sommeillent aux fins fonds cosmiques des arts. Ce genre d’illuminations qui parfois, viennent, du fait de regarder des œuvres. Venir. Œuvres. Cela lui reste étrange. Illuminations qu’il s’était bien garder d’élucider, d’objectiver, d’assigner à telle ou telle cause. Surtout ne pas les refermer. Juste les garder dans un coin de sa tête. Surtout ne pas coloniser ces espaces vierges qui surgissent de la conjonction de certaines images et du désir d’interpréter. Quand il sent, principalement, que la machine à interpréter va s’emballer, à nouveau le ravir. Ainsi, on dit que les épileptiques sentent venir la crise. Une force interprétative est en attente, un don de voyance en latence se rappelle à son bon souvenir. Ça va libérer, de nulle part, du neuf, de l’inédit, du renouveau. Et le faire renaître. Ah ! je suis encore capable de voir, sentir, formuler ! Il doit laisser venir ne rien précipiter. Ne pas reproduire l’erreur historique de la colonisation, d’imposition du même à partir de soi, le seul truc qu’on connaisse un peu, qu’on place au centre de tout. Se savoir plutôt invité dans « un processus d’altérations et de rencontres transformatrices qui ne cessent d’élargir le je au nous, et l’humain au monde ». (MZ) Se sentir invité, déjà, quelle chance, quelque chose arrive. Vivre avec ce processus, un bout de chemin. Ce vivre avec s’exprime, par ailleurs, sinueusement, avec éclipses, dans sa manie d’écrire, jour après jour, depuis son plus jeune âge (entre 10 et 13 ?), écriture mobile ou dispositif qui maintient son esprit et ses sens dans une mobilité intérieure constante, lui épargnant la rigidité de regarder « à partir d’une position, mais aspirant à une position qui est, à jamais, hors de portée. » (MZ, 157) L’écriture alors, au fil des jours et des nuits, au gré des œuvres rencontrées constituant sa raison d’écrire, agit comme une technique de caméléon ou de pieuvre, correspondant à une « participation aux flux du monde, tels un caméléon ou une pieuvre qui se transforme en le touchant ». (p.185) Le tangible-indicible du hors de portée dans le miroir de l’écriture.
Laisser flotter le sens
C’était précisément cette matérialité immatérielle, en ses innombrables cristaux, qui l’avait englobé, à travers quoi il sentait sa matière grise à nouveau irriguée des « flux du monde » et de leur lot d’inédit, d’inconnu crypté. Des formes sur de vastes étagères. Méta-étagères. Bibliothèque de formes, chacune infinie comme un livre qui contient d’autres livres qui contiennent d’autres livres. Collection de concepts en trois dimensions qui l’invite à jouer avec ce qui les fait interagir entre eux. À partir de quoi, regardant, comparant, imaginant manipuler les objets, les caresser, les étudier sous toutes les coutures, il compose des assemblages, des montages, des collages de formes, d’autres agencements, d’autres rangements, d’autres expositions. Mentalement, virtuellement, parce que dans les musées, on ne peut pas toucher. Les formes, exposées là, se réfléchissent l’une l’autre, comme autant de facettes d’un cerveau qui jauge le mobilier d’un monde précédant les formes, facettes en miroir qui, à la manière d’un télescope surpuissant – d’une puissance toute poétique –, captent l’espace insondable qui les joint autant qu’il les éloigne l’une de l’autre. Leur proximité performative cisèle une faculté réfléchissant et diffractant le vide matriciel, et au-delà. Permet de pressentir d’où viennent, peut-être, les formes, d’où elles émergent, d’où elles naissent, de quels systèmes elles sont les satellites, les comètes. Elles esquissent là un miroir des abîmes. (De même que l’ensemble des éléments du langage forment un vaste télescope polymorphe en orbite dans l’au-delà de la langue.) Que regarder, que sentir devant ces choses posées-figées dans l’espace muséal, sculptures-antennes, paraboliques ? « Il s’agit toujours de laisser flotter le sens sans finalité opérante, sans que quelque chose soit nécessairement déchiffré. » (MZ) Oui mais comment ça se vit, comment en tirer du plaisir, saisir la chance de pouvoir regarder ça ? Il n’a cessé de tisonner ce questionnement, sans y penser vraiment, organiquement : en triturant, obsessionnel, le catalogue. Comme une limite qu’il revient malaxer pour dégager des pistes, des projections, des réponses. Il le feuillette, le matin, ou tard le soir, avant le sommeil, comme on tourne les pages d’un imagier. Sauf que l’imagier fixe les choses, inculque la loi du langage, les liaisons obligées entre mots et objets.
Virtuellement , jouer avec les sculptures, dans leur jus amniotique, devenir soi-même cette lumière d’en-dedans où éclosent les formes
Lui sautent aux yeux, en premier, des règles inégales, alignées, vierges, des équerres en pagaille, une volonté d’étalonner l’espace. Plutôt, un espace. Elles ressemblent autant à des objets trouvés, sans fonctionnalité imparable, qu’à des instruments de mesure orthodoxes, univoques, autoritaires. Droites, équerres, cubes évoquent en une composition infinie – parce qu’incluant, outre les exemplaires exposés, leurs familles, la déclinaison de leurs variantes, invisibles, réparties dans la totalité du cosmos – une diversité de manière de mesurer et, par-là, une plasticité des régimes de subjectivité. Une libération des régimes de subjectivité. Les pages volantes étalées sur la grande table, il les mélange comme jeu de carte, les combine, les recombine, celle-ci avec celle-là, puis avec cette autre, concentré, méditatif, ses bras, ses mains sélectionnent, éloignent, trient, rapprochent, en transe mécanique, comme membres d’automates, essayant d’épuiser les possibilités d’agencement. Fasciné par cette activité de feuilleter, du feuilletage. Il chiffonne certaines pages, les roule en boule, puis les déplie, les étale, les frotte, les masse pour estomper la marque des pliures qui aiguise son sens de la lecture divinatoire, orienté vers ces espaces vivants, en mouvement, entre les œuvres, si bien sondés par les photographies. Les œuvres y sont restituées évoluant dans leur jus amniotique, dans cette lumière d’en-dedans. Touillant les feuilles, les images, s’oubliant, au point d’avoir l’impression, à la fin, quand ça commence à tourner à vide, d’être en train de passer un test. Parviendra-t-il à remettre les pages en bon état et dans le bon ordre, à faire émerger le sens caché des images ? « Ainsi agissent, parfois, en rêve, les mains des endormis. » (MC, 85)
Dans les réserves d’une archéologie futuriste
Il se revoit souvent déambuler devant ces grandes étagères, comme à l’intérieur d’un incubateur, d’une couveuse de formes à venir. Ca se superpose aux souvenirs de réserves de musées ethnographiques où s’alignent vieilles poteries, tessons, vaisselles brisées, faïence brillante dont on ne s’explique pas (encore) l’usage. Sauf qu’ici, ce sont les fruits de fouilles tournées vers le futur, attestant la pratique d’une archéologie prospective. Il n’a mémorisé qu’une partie de ce qu’il a vu ainsi archivé. Il a été marqué par des « encoignures », antiques ou actuelles, rustiques ou raffinées, articulations éparses d’une construction en cours, entre passé, présent, futur, esquissant l’hypothétique première armature, première cellule d’un espace habité. Des « encoignures » débris, trouvées, ou absorbées par un cerveau, assimilées, réinventées et finalement re-fabriquées mains. Des angles accolés, en connivence ou en collision, déclinaisons de volumes en « bifurcations ». Des cornières fossiles. Des cornières futuristes. En attente de ce qui viendra s’y loger, y prendre appui. Autour de ces traces d’une structure imaginaire, il a glané, en vrac, une multitude de formes que ses ressassements tentent d’inscrire dans une organisation raisonnée. Des parallélépipèdes , chus du vide, mystérieux, ou en pépinières, multipliés ; errant solitaires ou agglutinés en cellule familiale. Des lingots d’or changés en plomb, alchimie inversée. Des empreintes, des moulages du foisonnant monde de l’informe. Des papiers rustiques marqués par des poids, céramique suave en forme de motte de beurre, qui y ont séjourné, qui y ont sué, laissé échapper l’âme. Périmètres de ce qui a été là. Auréoles géométriques et idées réduites à leurs nervures, design épuré revendiquant des fonctionnalités fantômes. Des prototypes en gésine. Tables ou tabourets aux pieds dansant, adaptés à toute instabilité planétaire, forces de gravitations alternatives. Des gabarits approximatifs, sans finalité arrêtée. Tout ce qui est solide a l’air souple, irradié d’agentivité plastique. Tout ce qui est souple flirte avec une irrésistible raideur lumineuse., cassante, mais la cassure figurant un possible moment fécond. Un potentiel. Des éboulis, amas de galets pigmentés. Des monticules coniques de grains cosmiques, comme détachés de la surface granuleuse de poteries tronquées. Des céramiques-meringues. Des céramiques-éponges, imbriquées l’une dans l’autre. Ou rassemblées en communauté de lobes pulmonaires ou cérébraux. Des collections de stylets. Des paniers vides, comme flottants. Une cage souple enveloppant une tombe cubique, cendrée ; des angles abrités à l’intérieur d’angles plus larges ; un cube mou sur une serviette ; un pavé sur une demi-lune. Un subtil jeu de pierre-papier-ciseaux entre matières, consistances, formes, présences et absences.
Résurgence stellaire et parapet perdu dans le temps profond
Semblable aux résurgences irrépressibles de rivières souterraines, une force mystérieuse bouillonne au ralenti, au sol, un archipel gélatineux, de cette matière qui enveloppe les pontes de tortues, où un geyser cataleptique répand des brassées de grêle. Entrailles concassées de glaciers. Coulée de brillants mal dégrossis. Résurgence scintillante de voie lactée. De cette parure en expansion continue ruisselle des traînées de petits cubes, de la taille de dés, de ces dés qui servent à questionner le devenir, à édifier des architectures imaginaires, par jeu, par fantasme, par besoin de bâtir des ailleurs, à partir de ses limites. Postes avancés. Connaître ses limites ? Mais à quoi correspond cette connaissance, que connaître de ces limites ? A part une impression, une sensation qu’au-delà de telle pointe, telle falaise, ce qui est capté n’a pas de nom, relève de ce qui manque, a été perdu, avant même sa naissance, mais intègre son patrimoine de choses perdues. Cette perte qui le leste. Sans qu’il sache pourquoi. Les limites, c’est un fragment de parapet, entre papier mutant et bêton brut, érodé, friable, fatigué, stratifié par l’usure, boursouflé par l’activité de coquillages qui s’y sont incrustés, épousant le relief de l’érosion aléatoire. Un fragment enfoui, inlocalisable. Un bout de fondation en orbite intergalactique. Un reste de bunker explosé gravitant dans les abysses. Ce quelque part à partir de quoi aller scruter l’invisible, tenter d’y discerner ce qui vient, ce qui a eu lieu. Vestiges de pensées anciens. Morceau de ruine originelle. Organique. Témoin d’un obscur drame. Moulages parcellaires du Rivage des Syrtes dans la tête de Gracq. Une butée interne à partir de quoi se cristallise ce genre d’intuition merveilleuse : « Plus on creuse dans les profondeurs de la Terre, plus on découvre que sa géologie est cosmologiquement constituée par une mémoire plus-que-terrestre, la mémoire des événements célestes qui ont sculpté la terre. » (p.61) Ces concrétions géo-organiques sans âge, promontoires qui aimantent ses méditation du temps, interagissent avec les vastes membranes agitées d’une brise cosmique, reflétant les infinies nuances du vide, transformant les murs en alliage d’eau et de brise, perturbent tous ses repères spatio-temporels : « la profondeur du temps n’est pas seulement immense et intense, elle révèle – négativement, en creux – ce qui n’a pas été enregistré, ce qui manque et manquera toujours à la mémoire de la Terre. En ce sens, ce qui est profond n’est pas seulement ce qui remonte très loin dans le temps, mais aussi ce qui a été perdu dans le temps. Cette perte signale une profondeur du temps qui ne peut être exprimée par la différence des strates, une sorte d’inconscient géologique creusant de l’intérieur l’objet-Terre de la géologie, l’empêchant d’être pleinement visible et maîtrisable par la science. » (p.73)
Géologie subjective et membranes neuronales, cosmiques, d’un manuscrit illisible en son miroir, vif-argent sculptural
Ce qu’il perçoit au loin – en lui, autour de lui –, travaillé par ce que dégage, non pas les œuvres, mais à travers elles, le travail-recherche de Lucia Bru, sa manière d’explorer les liens au temps, à l’espace, à la Terre, au cosmos, d’en extraire des pièces à convictions, une géologie subjective, ce sont les répercussions « d’une sorte de volcanisme astronomique interrompant la temporalité de la terre et la régénérant, puis s’effaçant du temps de la Terre pour lui permettre d’obtenir son temps singulier. Ce temps est propre à la Terre, c’est un temps géologique ; et en même temps ce n’est pas son propre temps puisqu’il est astronomique. C’est un temps qui aliène la Terre, qui la rend autre pour qu’elle puisse être elle-même. » (p.81) Ce temps qui aliène, qui rend autre pour être soi-même, il s’y égare, face aux miroirs qui ne reflètent pas, passivement, inertes, leur vis-à-vis, selon l’attente des humains. Ils sont organiques. Ils captent et altèrent ce qu’ils absorbent. (Ils reflètent la laitance spirituelle et ténébreuses reliant l’ensemble sculptural, les ondes qui courent entre les fétiches design.) A leur surface, bougent, se métamorphosent, des ombres d’étoiles, d’axones géants en liberté. Ils avalent l’opacité située au-delà du visuel, cela-même qui rend visibles les formes, les vies, les matières. Ils deviennent trous noirs puis lumière sombre en fusion. Instables, toujours en mouvement. Le réeln’y est jamais posé, toujours fuyant. Stratification éclatée, vif-argent. En jouant avec ce qu’ils montrent, escamotent, font revenir ensuite de nulle part, tout en se déplaçant dans la salle blanche, effectuant une sorte de chorégraphie dictée par les miroirs, et alors ses gestes et mouvements lui semblent renvoyer un écho de son travail d’écriture, lui reviennent quelques lignes bouleversantes de Cārtārescu, se débattant dans le manuscrit de son « livre illisible » : « Car mon manuscrit fait de membranes vivantes, superposées, collées, trempées les unes dans les autres, reprend fidèlement la stratification de mon cerveau, il est la carte en cellulose du treillis de neurones formant l’icône du monde sous la voûte de mon crâne. Et au-dessus du parterre de mon manuscrit, qui en reflète fidèlement chaque boucle, point et rature, s’étend le grand manuscrit stellaire, la poussière de neurones gigantesques, interconnectés, sous la voûte du crâne de Dieu. Ainsi, les trois écritures (neurones, lettres et étoiles) se retrouvent accolées comme les lentilles dans l’objectif d’un appareil d’optique, et elles permettraient, grâce à cette vision partant de tous les endroits du corps, de voir ta propre vie. […] Parce que le manuscrit enveloppe mon écorce cérébrale et que la voûte étoilée enveloppe mon manuscrit, et que chaque mot se rattache, en haut comme en bas, à un neurone et à une étoile. » (p.53) Les miroirs deviennent surfaces d’expériences tactiles, pour le coup absolument immersives, avec l’illisible, l’insaisissable, l’informe, il y aperçoit effaré et charmé, le sens en sa labilité absolue, sauvage, diamant brut liquide, toujours enfui, vierge de tout extractivisme, hologrammes rupestres, s’échappant à jamais de sa silhouette dansante, déformée, décomposée, disparue. Ténèbres filantes, fulgurances éblouissantes. Cet ancrage stellaire dont sa vie dépend, sans rien de fixe.
Pierre Hemptinne