Quatrième de couverture :
Mary est âgée, sa santé se dégrade. Elle décide de passer ses derniers jours à Bruny, île de Tasmanie balayée par les vents où elle a vécu ses plus belles années auprès de son mari, le gardien du phare. Les retrouvailles avec la terre aimée prennent des allures de pèlerinage. Entre souvenirs et regrets, Mary retourne sur les lieux de son ancienne vie pour tenter de réparer ses erreurs. Entourée de Tom, le seul de ses enfants à comprendre sa démarche, un homme solitaire depuis son retour d’Antarctique et le divorce qui l’a détruit, elle veut trouver la paix avant de mourir. Mais le secret qui l’a hantée durant des décennies menace d’être révélé et de mettre en péril son fragile équilibre. (…)
En ces temps de fortes chaleurs, partons pour l’île Bruny, une île de Tasmanie battue par les vents, du cap de laquelle on peut partir tout droit vers l’Antarctique. C’est là que Mary Mason a vécu de longues années, jeune « rebelle » (on comprendra plus tard pourquoi) envoyée en punition chez son oncle et sa tante, où elle a découvert une vie équilibrée au grand air et où elle a rencontré Jack, son mari et père de ses trois enfants, devenu gardien du phare de l’île. C’est là que, désormais âge et gravement malade, elle décide de venir finir sa vie dans un petit chalet où un garde forestier passera régulièrement prendre de ses nouvelles. Au grand dam de ses enfants, surtout sa fille qui voudrait la placer en maison de retraite, Mary, bien décidée à ne pas retourner sur le continent, emporte avec elle ses souvenirs et une lettre brûlante dont elle voudrait se débarrasser mais n’y parvient pas.
Le roman alterne entre un récit à la troisième personne qui suit Mary dans ses derniers jours sur l’île et dans ses souvenirs de jeunesse et de femme mariée, son couple d’abord très uni avec Jack puis l’éloignement des corps et sa reconquête qui a donné naissance à leur troisième enfant, et un récit à la première personne, qui n’est autre que Tom, le troisième enfant. Celui-ci est solitaire, très attaché à sa chienne Jess, il peine à nouer des relations avec les autres, on sent qu’il a le coeur brisé et des rêves inassouvis. Il raconte son mariage avec Debbie, la longue campagne de deux étés et un hiver qu’il a menée en Antarctique en tant que « diéséliste », la difficile réadaptation à la vie en Tasmanie et l’échec de son couple dont il peine à se remettre. Peut-être y a-til enfin un espoir de faire renaître ce coeur gelé avec la jeune Emma, qui passe son temps entre le continent et la base antarctique, sans parvenir, elle non plus, à vivre loin de la banquise et des manchots. Tom est le seul, avec sa nièce Jacinta, à accepter, non sans appréhension, que sa mère finisse sa vie sur l’île mais il se sent déjà dévasté à l’idée de perdre sa mère. Pendant ce temps, Mary revisite les lieux de son histoire avec l’aide de Léon, le jeune garde forestier. Les secrets de Mary et de Tom vont se révéler peu à peu au gré des balades sur les plages et les falaises.
J’ai beaucoup aimé ce roman et ses personnages principaux, Mary si malade mais si déterminée à rester sur l’île, à ne pas se laisser enfermer, Tom si profondément blessé par la vie, si peu apte à revivre pleinement mais qui retrouvera la paix par des chemins qu’il n’avait pas imaginés. Bon, j’avoue, j’avais deviné le secret de Mary avant la fin (mais pas celui de Tom) mais cela n’a pas gâché mon plaisir de lecture. J’ai aimé l’histoire de cette famille, j’ai aimé cette balade en Tasmanie et en Antarctique (à bord d’un navire brise-glace, évidemment), battue par les vents et les vagues du cap Bruny, aveuglée par l’infiniment blanc de la banquise. C’était un dépaysement parfait pour cet été.
« Certes, la vie au phare n’avait pas été facile. L’isolement était en soi une épreuve. Sur le cap, il n’y avait pas d’autres enfants. L’éclairage à la cuisine était à peine suffisant pour faire ses devoirs. Les produit frais étaient rares. Pas de visiteurs en hiver. Un climat sujet aux tempêtes. Toutefois, s’ils étaient perdants sur le plan de l’agrément, ils étaient formidablement gagnants sur celui de la simplicité et de la proximité avec la nature. Le ciel et la mer à l’infini. La pêche. Les randonnées. Les pique-niques sur la plage. Un espace immense rien que pour eux. À ce souvenir, le cœur de Mary fondait. »
« Elle fit une pause pour regarder la mer avec l’horrible sensation d’avoir une éponge dans la poitrine.
Elle avait intérêt à rentrer à l’abri du vent. Une fois sur la plage, c’était autre chose que de regarder par la fenêtre de la maison. East Cloudy Head ressemblait à un énorme morceau de roche brisée qui s’était soulevé de terre et pointait vers le pôle Sud. De l’autre côté de la baie, les falaises de dolérite grise de West Cloudy Head étiraient leurs profils bossus se terminant par des écueils. Les vagues affluaient du sud-ouest et l’horizon était barré par une bande courbe gris acier.
Un goéland géant vola au-dessus d’elle, tendit le cou pour la regarder puis s’éleva en planant dans un courant aérien. Les embruns chatouillaient sa peau que le sel picotait. Ici, elle était chez elle – l’air, le sel sur ses joues. La vie coulait de nouveau dans ses veines, une vraie vie. Elle était peut-être à l’article de la mort, mais elle se jura de continuer jusqu’au bout à vivre plutôt que d’être « naphtanalisée » dans une maison de retraite. »
« La cinquième photo, je l’ai prise au milieu des immenses icebergs près de la base Davis. J’explorais la zone en ski quand, marquant une halte, je levai les yeux vers les élégantes arabesques que dessinaient ces géants de glace sur le ciel pur. Dans leur ombre bleue, il n’y avait pas de vent. Rien ne bougeait. Un calme absolu. Et dans ce vide sonore, j’avais entendu le son du silence. Mon âme avait été instantanément sous sa coupe. Sous la coupe de l’Antarctique. »
« Et moi, je fais ce que je fais toujours en cas de crise – je me retire dans le silence et me tourne vers la nature pour y puiser des forces – le vol d’un oiseau, les jeux de la lumière sur l’eau, le son du vent dans les feuilles. »
« Je revois papa au phare, ses épaules minces, son visage long à l’expression sérieuse. Je ne me rappelle pas avoir eu avec lui une seule conversation sur un sujet autre que trivial. Je me souviens surtout de sa démarche pressée et saccadée quand il remontait la colline vers le phare, de ses silences à table, de mon désir de lui plaire. Il extériorisait très peu ses sentiments ; je me disais qu’il avait sûrement plein de secrets et qu’il devait exister un sésame qui m’y donnerait accès. Adolescent, j’étais frustré de ne pouvoir communiquer avec lui. Plus tard, j’ai renoncé et je me suis replié sur mon monde intérieur. C’est lui qui m’a enseigné le silence. »
Karen VIGGERS, La mémoire des embruns, traduit de l’anglais (Australie) par Isabelle Chapman, Le Livre de poche, 2016 (Les Escales, 2015)
Et voilà une première participation au Pavé de l’été chez Sybilline et une étape de plus pour le Book trip en mer de Fanja.