“ La plupart des auteurs s’accordent pour dire que le concept est apparu à l’époque moderne et vise principalement l’émancipation sociale, économique, culturelle et politique des peuples africains, diaspora comprise [...] De telles perspectives remontent à l’Antiquité, mais la pensée et l’action panafricanistes apparaissent surtout comme une réaction à la dispersion moderne des Africains découlant de la Traite transatlantique de captifs déportés vers les Amériques et ailleurs, de la fin du XVè siècle àJ’ai rencontré Hakim Adi il y a bientôt trois ans à l’occasion du Festival Parole Indigo qui se déroule chaque année au mois de novembre en Arles. Peut-être devrais-je parler au passé pour ce festival singulier construit comme autour de la circulation du livre du Sud vers le Nord. Le thème de cette année-là portait sur le panafricanisme avec ce qui se fait de mieux sur ce sujet : Giulia Bonacci, Amzat Boukary-Yabara et Hakim Adi. Homme austère et réservé l’historien britannique est l’auteur d’un ouvrage remarquable Pan-Africanism : A History (Bloomsburry p la fin XIXè siècle. “ (P.17)
J’ai terminé la lecture de cet ouvrage, il y a plusieurs mois. Et j’avoue qu’il a chamboulé pas mal d’idées préconçues que je traînais avec moi depuis des années, il a donné de sacrés savates à mon ignorance sur le panafricanisme ou plutôt les panafricanismes. Or s’il y a bien une idéologie, un mouvement à analyser pour comprendre l’histoire des communautés africaines depuis ses intéractions brutales avec l’Occident par l’entremise de la traite négrière Atlantique, puis la colonisation, carburant de la Révolution industrielle, c’est le panafricanisme. Si j’ai une lecture biaisée de mouvement, de ce courant, c’est avant tout parce qu’il s’articule en réaction au modèle capitaliste. Dans les négriers, les captifs qui lançaient des mutineries malgré la barrière de la langue et pour certains payaient de leur vie ont probablement constitué les premières poches du panafricanisme, d’une réaction, d’un mouvement de résistance. En Amérique du Sud, des mouvements de marrons vont rapidement se mettre en place au travers de quilombos comme celui de Palmarès au nord-est du Brésil, sur un siècle. Ces révoltes furent nombreuses. La plus grande rupture dans ce contexte esclavagiste est la révolution haïtienne entre 1791 et 1804.
J’ai beaucoup blablaté. Mais cette introduction ne représente pas vraiment l’entrée en matière de l’ouvrage d’Hakim Adi qui se lance sur une toute autre période, un siècle après la déculottée donnée aux armées napoléoniennes par les indépendantistes haïtiens. Il insiste sur les premières conférences “panafricaines”. En particulier celle de 1900 initiée par Sylvester-Williams, Trinadien formé aux États Unis. Cette conférence est la première d’une longue série, avec des fortunes diverses en termes d’organisation quand on peut imaginer la complexité de rassembler physiquement dans un même lieu plusieurs leaders, activistes au début du siècle dernier. D’ailleurs, je n’ai pas cessé de réfléchir sur ce point en pensant à la facilité avec laquelle, aujourd’hui, on peut “connecter”. Privilège dont notre génération use très peu. Poser ces conférences panafricaines en début de son essai, c’est une manière poser un cadre de la théorie et de la pratique. C’est user des grands événements pour construire cette case des idées qui dépassent les limitations de la langue, de la géographie. Le diplomate et écrivain Haïtien Bénito Sylvain au service de la couronne éthiopienne est déjà présent.
L’un des principaux objectifs de la conférence (Londres) était de démontrer que les Afro descendants étaient capables de dénoncer eux-mêmes les injustices qu’ils subissaient. (p.55)
J’ai sauté la description faite par Hakim Adi des précurseurs des courants panafricains antérieurs au XIXè siècle pour ne pas surcharger cet article.
Il y a une séquence qui m’a impressionné, c’est l’attention portée au garveyisme. Une forme de panafricanisme différente, construite comme une véritable organisation des masses, au contraire de l’élitisme des conférences panafricaines et de la conception du NAACP de W.E.B. Du Bois. Marcus Garvey est un journaliste et homme d’affaires venu de Jamaïque. Il est à l’initiative de l’UNIA, cette association gigantesque dont les premières bases auront été posées dans toutes les Caraïbes et en Amérique centrale hispanophone. Les actions de l’UNIA vont s’étendre ensuite aux États-Unis, puis en Afrique.
Quand on finit ce livre, on se pose la question de savoir si un autre Noir a déployé autant de talent pour rassembler diaspora afro-descendante et le continent. L’impact de l’UNIA sera exceptionnel, concret. Il faut juste imaginer qu’à son apogée, avec son organe de presse, Negro world, l’UNIA diffusait grace aux marins noirs sur les navires marchands diffusaient sur les ports des espaces soumis à la colonisation européenne des journaux. C’est l’une des spécificités de la démarche d’Hakim Adi et d’Amzat Boukari-Yabara : nous donner une perspective panafricaine du cours de l’histoire. De Garvey, on retient souvent les images caricaturales de ses tenues d’apparat.Ses actions vers le continent Africain, subversives ont été masquées, effacées. Le garveyisme a été une menace pour le colonialisme.
Communisme et Panafricanisme
A partir des années 20, dans le prolongement de la révolution bolchévique, le Komintern de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques va s’intéresser de près au mouvement panafricain. La stratégie vise à accompagner progressivement les luttes de libération des peuples soumis au capitalisme, au colonialisme et à l’impérialisme occidentaux. Moscou va séduire pendant plusieurs décennies les intellectuels afro-américains, caribéens, africains. Hakim Adi nous fournit des pièces du puzzle qui nous manque pour comprendre cette singularité de l’action soviétique, de cette fascination des élites noires pour l’alternative que l’URSS représentait. C’est aussi toute la complexité de l’engagement africain dans des partis communistes en Europe de l’Ouest. Les Soviétiques ne sont pas cependant des angéliques. Ils contribueront à réduire la portée des Garveyistes qui, sans que cela ne soit dit explicitement par l’auteur, porte le sens d’un combat porté pour et par les Afro-descendants.
Ce qui se passe dans l’entre-deux-guerres va se poursuivre à la fin du second conflit mondial. A la lecture de tous ces épisodes, je comprends mieux certains personnages de la littérature de Richard Wright, du moins le contexte dans lequel ils évoluaient, comme dans le fameux Native son, traqués par un système capitaliste et viscéralement raciste souhaitant neutraliser la supposée cinquième colonne communiste par le biais des militants Noir-Américains. Je mesure la menace qu’a pu représenter les élites noires dans ce contexte d’opposition idéologique.
Hakim Adi, Une histoire du panafricanisme