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En voici l'introduction (dans quelques jours la conclusion):
Nos sociétés, notre monde, sont composés d’individus, d’entreprises, de collectifs, d’états, de groupements d’états, de plus en plus interdépendants, et pourtant de plus en plus divisés.
Une certaine conception du développement, au service d’une croissance économique sans finalité humaine, obéit à la seule loi du profit des propriétaires et des actionnaires. Une certaine idée de la liberté, sous les noms de « libre échange », de « liberté du marché », ou de « concurrence libre et non faussée », permet aux forts de dévorer les faibles. Une certaine démocratie ne peut empêcher la plus grande rupture de tous les temps entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas. Un universalisme libéral, sous le nom de « mondialisation » ou de « globalisation » accroît en réalité l’isolement des individus et la coupure entre les cultures, en cherchant à museler la diversité au bénéfice d’une culture et d’une idéologie capitaliste à visée impériale. Autrement dit, en cherchant à unifier de manière contrainte on aboutit à moins d’unité, à plus de divisions. Une certaine conception de la marche en avant de l’humanité, du progrès, entraîne l’exaspération des divisions : division entre les classes, séparation de l’homme d’avec la nature, rupture du lien social (individualismes, exclusions et violences), division des races, des sexes, des âges, intégrismes et communautarismes religieux (littéralismes, fondamentalismes) et politiques (impérialismes, nationalismes).
Cette contradiction entre interdépendances et divisions est un danger mortel pour le monde, c’est-à-dire la planète et les humains qui l’habitent. Elle entraîne des guerres et des désastres écologiques, la faim et le chômage de masse, et, en découlant, des mouvements de population considérables. Immigration, faim, misère, chômage, vont évidemment ensemble, les plus démunis tentant en émigrant de passer du monde de la faim à un monde où ils espèrent « se vendre » plus facilement car moins chers que les travailleurs locaux, mais qui est en réalité le monde soit du chômage soit du travail contraint. Sans oublier les violences, les conflits, la montée des racismes et de la xénophobie, qu’entraine la conjonction de ces problèmes.
Ces dérives viennent de loin. Certains les font remonter au néolithique, à l’apparition de l’agriculture et de la production marchande, et à la fondation des premières villes. Le néolithique est parfois présenté comme la première étape de l’anthropocène , ère de l’influence prépondérante de l’homme sur ses écosystèmes, parfois comme le capitalocène, ère de la domination du capital - le travail cristallisé en objets, en marchandises, le travail mort - sur le travail vivant.
D’autres penseurs partent du « miracle grec » (Ve siècle av. JC), qui, contre les philosophies fondées sur des cosmogonies (récits mythiques des origines) de la nature, posa les premières philosophies mettant au centre l’homme (les « philosophies de l’Être » : Socrate, Platon , Aristote) . D ’autres encore partent de la rupture judéo -chrétienne qui institua la notion de « peuple élu » autorisant, au nom d’un dieu, la domination d’un peuple sur un autre.
Plus près de nous, la Renaissance, par-delà ses habits flatteurs - l’invention de la boussole ou de l’imprimerie, les découvertes de nouvelles terres, les réformes religieuses de LUTHER et CALVIN et la restauration de la philosophie grecque (au demeurant parfaitement dualiste, coupant l’homme en deux, corps et esprit séparés) - fut d’abord une naissance, celle du capitalisme en Europe et du colonialisme des européens sur le reste du monde.
A toutes les époques, spécialement dans des temps de « kairos » (moment d’un choix décisif impératif), des modes de pensée cherchent à ramener cette complexité du monde à d’abusives simplifications - blanc contre noir, pur contre impur, liberté contre égalité, individu contre société. Ces modes de pensée réductionnistes empêchent de poser la question de la recherche de buts collectifs respectueux de l’humanisation continue de l’homme et d’une organisation sociale propre à atteindre ces buts. La pandémie de la Covid 19 entre 2021 et 2023, en renforçant l’isolement des individus, a renforcé ces idées. Bien que de plus en plus difficile, les dépasser, chercher à voir plus loin, à viser plus haut, s’il le faut à contre-courant, est ainsi de plus en plus nécessaire et en même temps de plus en plus difficile. La foi, dans ses diverses formes, et la religion, au sens positif de « ce qui relie », ne peuvent être ignorées, pas plus aujourd’hui qu’hier.
MARX penseur de la religion comme opium du peuple et TEILHARD DE CHARDIN penseur du milieu divin, partagent - paradoxalement diront certains - une même confiance en l’homme, et nous fournissent, avec d’autres, des outils pour ce dépassement. L’unité des communautés humaines, de l’humanité entière et la poursuite de l’humanisation de l’homme lui-même peuvent être restaurées par un mouvement de dépassement vers un plus grand que soi, un mouvement de « transcendance dans l’ici-bas » dans lequel peuvent se retrouver les marxistes - généralement athées mais pas toujours - et les croyants - parfois aussi marxistes mais pas souvent.
Régis DEBRAY soutient que, pour que la société fasse corps il lui faut une référence à quelque chose de plus haut et de plus grand qu’elle : un mythe fondateur (« le grand Israël »), un héros (le « Che » pour Cuba), une idée (celle de la « république » pour la France de 1789), une constitution (considérée comme sacrée, quasiment dictée par dieu, pour les USA). Même dans nos sociétés laïcisées une forme de transcendance est ainsi constitutive du lien social, ce qui implique rupture de ce lien si cette transcendance disparaît. Et Régis DEBRAY de prendre l’exemple des Etats-Unis et de l’Union européenne : alors que les américains ont le sentiment de vivre dans un espace consacré, un sanctuaire, l’Union européenne n'a ni frontières précises (géographiques, historiques ou culturelles) ni doctrine commune, ni mythe fondateur. Ce qu’il résume cruellement : Il y a un RÊVE américain alors qu’il n’y a qu’une BANQUE européenne. En France (mais également dans d’autres pays d’Europe et du monde) les deux sources de transcendance qui ont structuré les sociétés pendant un demi-siècle, la source religieuse avec l’Eglise catholique et la source « terréniste » (de « terre », néologisme teilhardien qui dit bien ce qu’il veut dire) avec le Parti communiste, sont très affaiblies, ce qui explique en partie les dérives et les blocages de notre vie collective.
Cette forme de transcendance, ce n’est pas la transcendance, c’est une transcendance, c’est pour reprendre la formule de Pierre TEILHARD DE CHARDIN, l’attrait d’un plus grand que soi, un principe de résistance, d’invention, de dépassement des conditions objectives. Dans une lettre à sa cousine Marguerite TEILLARD-CHAMBON, Pierre TEILHARD DE CHARDIN décrit ainsi sa vision du monde : "Ce qui me passionne dans la vie c'est de pouvoir collaborer à une œuvre, à une Réalité plus durable que moi…La mort venant me toucher laisse intactes ces choses, ces idées, ces réalités plus solides et plus précieuses que moi-même". Transcendance en pleine immanence, comme la transcendance dans l’ici-bas du marxiste Ernst BLOCH.
Nous ne voulons pas abandonner à dieu, hypothèse sur laquelle nous ne nous prononçons pas, un territoire où il n’est manifestement pas seul et où il ne saurait l’être sans danger. TEILHARD dit que dieu n’est pas un grand propriétaire administrant ses terres. Le territoire du « plus grand que soi », de l’idéal, de la cause qui nous dépasse, ne peut être refusé à ceux qui lui donnent un autre nom que « dieu », et même un autre nom que « transcendance ». Dieu est la transcendance des chrétiens ou des musulmans, le communisme tel que défini par MARX, négation de la négation de l’essence humaine qu’est la propriété privée, est la transcendance des marxistes. Jean JAURÈS cherchait un principe de liberté et d’union, liberté et union de l’être humain et de l’humanité tout entière, liberté et union dont nous pensons qu’elles sont à la base de la pensée de MARX comme de celle de TEILHARD.
Nous voulons poser, à travers notamment les exemples de TEILHARD et de MARX, la question des rapports entre marxistes, ou communistes, et croyants que nous pensons être non la seule mais une question fondamentale pour la cohésion de la société demain. Etant entendu qu’il faut entendre par « marxistes » tous ceux pour lesquels MARX est une référence incontournable quant aux conditions de l’émancipation humaine, même si elle n’est pas la seule, et par croyants ceux qui espèrent en quelque chose qui n’est pas d’abord déductible de la matière, un « au-delà » du monde, philosophique ou divin, pour lesquels TEILHARD peut être un phare, même s’il n’est pas le seul. Etant entendu aussi que les communistes et les marxistes, ne sont pas une famille unique mais des groupes parfois éloignés les uns des autres par leurs interprétations différentes, contradictoires ou antagonistes, de la pensée de MARX, notamment quant au sens purement matérialiste ou plus nuancé de ses positions philosophiques. Même remarque pour TEILHARD qui a donné lieu à des lectures bien différentes, acceptables ou non par des marxistes, compte tenu du sens - purement spiritualiste ou plus nuancé que tel ou tel « teilhardien » donne à la vision du monde du Père.
Jusqu’ à ce jour, ni le christianisme ou une autre religion ni le communisme sous sa forme marxiste avec ses diverses variantes ou sous ses formes anciennes, non marxistes, n’ont tenu leurs promesses de libération humaine.
Tant que le transcendant est postulé extérieur et supérieur aux hommes, la religion impose à ces derniers un ordre social et moral qui leur ôte toute responsabilité dans l’organisation de leur vie.
Tant que le marxisme est réduit à un matérialisme simpliste, mécanique, positiviste, l’homme se trouve déterminé en tout par ses conditions d’existence et ne peut créer du neuf.
Tant que les institutions des religions et du communisme - églises et partis - se présentent comme apportant de l’extérieur une science et une conscience aux hommes réels, ceux-ci demeurent prisonniers de ces structures.
Il faut rappeler qu’en se séparant des Jeunes hégéliens, MARX a refusé de faire de la religion sa préoccupation principale. Car la « religion » que combat prioritairement MARX à partir de 1844, n’est plus celle qui obsède Bruno BAUER et ses amis. La « religion » à combattre désormais, c’est le capital, qui a trop souvent mis dieu à son service comme « opium » pour soulager les douleurs de ceux qu’au nom du saint marché il exploite et opprime. L’ennemi ce n’est plus ce faux dieu, cette hypostase du vrai dieu qu’est le capital lui-même. Le programme de MARX propose de rompre, non avec « la » religion mais avec la religion du capital, le « monothéisme du marché ».
Il faut aussi rappeler que communisme et marxisme ne sont pas synonymes, le communisme ayant pris selon la période historique, la civilisation ou le pays, des formes et des contenus différents. Le communisme français (le PCF) présente par exemple des caractères idéologiques particuliers provenant de son histoire : un rationalisme hérité des Encyclopédistes, un jacobinisme issu de la révolution de 1789, un internationalisme allié au sens de la nation né des luttes anticoloniales, du soutien à l’Union soviétique et des combats antifascistes. Par exemple encore, il y eut avant MARX un communisme religieux et il y a actuellement en Chine un communisme ayant agrégé des principes confucéens (tradition, respect des anciens, bienveillance, éthique, valorisation du devoir).
La grandeur du marxisme et du christianisme, mais aussi de l’islam et du bouddhisme, tient dans ce qu’ils ont les uns et les autres quitté les sphères de l’esprit pour prendre chair dans l’histoire. Que des ouvriers communistes réalisent leur idéal en élevant un barrage sur le Dniepr ou le Yangzi Jiang, que des maçons chrétiens jettent vers leur dieu les flèches de la cathédrale de Chartres, que des artistes musulmans décorent somptueusement la mosquée de Cordoue, que des bonzes s’immolent pour protester contre la guerre américaine au Vietnam, qu’est-ce d’autre ici et là que la manifestation d’un même « plus grand que soi » ?
Alain RAYNAUD, auteur, administrateur du blog