Des voix dans le vent

Publié le 15 septembre 2026 par Adtraviata

Quatrième de couverture :

Au dix-septième étage d’un hôtel new-yorkais, Danilo Aracki ne dort pas vraiment. Des ombres jouent avec les néons, des voix chuchotent, grondent, murmurent leur histoire. Pour qu’elle ne tombe pas dans l’oubli. Danilo se souvient et assemble le puzzle des destinées de ses ancêtres à travers lqu’il n’est pas seul dans la chambre. Les lumières multicolores des es tourments du XXè siècle. La tragédie est juste là, derrière la porte, mais l’histoire est aussi faite de légendes. Comme si pour lutter contre l’exil, pour renouer avec ses racines, le mythe et la magie des contes populaires étaient aussi nécessaires.
Entre rêve et réalité, la saga des Aracki se dessine, et avec elle, celle des Balkans. Le temps d’une nuit, d’un souffle, les voix racontent.

Les escapades européennes de Cléanthe nous mènent ce mois-ci dans les Balkans. Comme j’essaye de sortir des livvres de ma PAL à cette occasion, j’ai choisi, sur la foi de la quatrième de couverture, ce roman de Grozdana Olujic (qui, nous dit aussi la quatrième, est une grande dame des lettres serbo-croates).

J’ai eu un peu de mal à entrer dans cette lecture, sans doute à cause de sa dimension fantastique (les fantômes de ses ancêtres, de sa soeur, qui visitent Danilo exilé à New-York) mais aussi de la structure « en spirale » du récit : on nous donne une information sur laquelle on revient quelques pages plus tard pour y ajouter de nouveaux éléments, et ainsi de suite jusqu’à obtenir une vision plus complète. Les rêves ont autant d’importance que les fantômes qui hantent Da anilo, endormi à côté d’une femme inconnue. Ils se souvient ainsi de son enfance à Karanovo, de son arrière-grand-père Mihailo qui menait grand train et revint de Vienne dans un cercueil, le corps lardé de coups de couteau, de son grand-père Luka, médecin qui périt en rattrapant une grenade qui allait tuer des enfants du village, de son père Stevan, seul échappé d’un train qui emmenait sa compagnie à Auschwitz, et des femmes de sa famille, certaines belles et ensorcelantes, sa mère Natalija et sa soeur Veta, morte dans les eaux glacées de la Tisa. A travers ces personnages, se dessinent des destins souvent tragiques, mystérieux pour le petit Danilo qu’on surnommait Petit Rouquin, car on se demandait de qui il tenait ces cheveux roux. Le roman conte surtout les péripéties de Karanovo durant la seconde guerre mondiale, avec l’occupation allemande, la faim, les persécutions contre les Juifs, l’exil de la famille Aracki dans la maison des marais, la destruction de la maison familiale, Danilo réfugié dans un orphelinat où il nouera des amitiés pour la vie. On comprend que son frère aîné Petar a tiré son épingle du jeu à la fin de la guerre et retrouvé son petit frère à l’orphelinat avant de disparaître, sans doute condamné aux travaux forcés pour non conformité avec le nouveau régime (il faut comprendre qu’il s’agit de celui de Tito car il n’y a aucune référence historique précise). Danilo fera lui aussi des études de médecine, il s’orientera vers la psychiatrie et s’exilera aux Etats-Unis, toujours à la recherche de Petar, qui n’apparaît jamais dans ses rêves et est peut-être encore vivant quelque part.

« Peut-être ne sommes-nous que de la poussière dans le ciel, des voix dans le vent… » (p.136)

Je m’attendais à découvrir davantage l’histoire précise de l’ex-Yougoslavie à travers ce roman et à en apprendre plus sur le régime de Tito, mais j’en suis pour mes frais, il n’y a que quelques allusions éparses. Cela dit, je ne me suis pas laissé abattre par mes difficultés du début et cette structure en spirale ne manque pas d’intérêt. Elle participe à la narration en fragments superposés, à l’ambiance fantastique liée aux fantômes familiaux, aux rêves récurrents, à la fin surprenante et tout aussi mystérieuse du roman. En résumé, une part un peu frustrante et une part intéressante dans cette lecture.

« Mais lui aussi se souvient d’eux. Il d’essaye les habitudes de ses ancêtres dans ses propres habitudes, il découvre leurs angoisses dans les siennes, ils devinent leurs traits sur son visage ; à travers la lecture de l’almanach de Karanovo, il cherche à déterminer ce qui subsiste en lui de Toma Arambasa, de Siméon Prelagi, de Mihailo qui, né sous une bonne étoile, accrut le patrimoine des Aracki dans des proportions inimaginables, du docteur Luka Aracki pour qui la gloire et la fortune étaient sans intérêt, tout comme elle laissait indifférent le fils de Luka est père de Danilo, Stevan, bel homme et joueur dont les étoiles avaient déterminé la destinée. Enfin, au sommet de l’arbre généalogique, il y avait le premier Aracki qui, arrivé des régions subcarpatiques, s’était endormi dans de profondes et noires forêts, puis réveillé à la confluence du Danube et de la Tisa où il avait construit une maison qui n’est plus et ne sera plus s’il ne trouve pas un nouvel Aracki pour bâtir une nouvelle demeure familiale.

Et le voici, lui, avec tous les souvenirs que lui ont laissé les histoires qui subsistent de Karanovo, les photos de famille, les lettres découvertes dans les ruines quand, vers la fin de la guerre, Karanovo a cessé d’exister, quand les enfants trouvés dans les caves et les greniers ont été dirigés vers le foyer d’orphelins au bord même du marécage, à Jasenak...

Tout cela n’est jamais que la somme des fragments qui composent sa vie, l’existence de tout homme sur terre où les choses les plus insignifiantes peuvent jouer un rôle clé, assurer le salut ou infléchir un destin vingt ans et quelques plus tard. » (p. 77)

« Qui sait ce qui surgirait s’il remontait l’arbre généalogique jusqu’aux sombres forêts subcarpatiques ? Il sonderait le cheminement et les habitudes de tous ceux qui, comme le premier Aracki, allèrent à l’aventure, guerroyèrent, pillèrent, violèrent : des Celtes, des Huns, des Turcs, des Slaves jusqu’aux arrière-arrière-grands-parents oubliés, côtés paternel et maternel. Que découvrirait-il dans leurs existences et coutumes, quoi d’autre lui échapperait ? Qu’ils étaient des criminels dissimulés ou des saints ? Qu’ils étaient… quoi? » (p. 91)

« Pendant des milliers d’années, des armées et des emblèmes traversèrent Belgrade : la croix, le croissant, l’étoile de David, l’étoile à cinq branches, la faucille et le marteau, puis le drapeau tricolore frappé de l’aigle blanc bicéphale. Et lors de ces perpétuels changements, Belgrade fut détruite et reconstruite des dizaines de fois. Tantôt à l’est, tantôt à l’ouest. Partout et nulle part ! D’abord peuplement celte, Singidunum romaine, puis Alba Greca, elle fut enfin Belgrade ouverte tant aux tempêtes de sable soufflant de la mer Pannonienne desséchée qu’aux vents glacés de Sibérie sifflant à vous glacer les os. » (p. 277)

« Il lui faudrait pourtant bien jeter l’ancre quelque part, fonder un nouveau foyer. Au bout du compte, seules restent la famille et la terre, telle était la conviction du taciturne Luka, mais aussi de Mihailo, de Toma avant lui, et d’on ne sait combien d’autres area qui avant Mihailo et Toma qui reconstruisaient ce qui avait été détruit et espéraient que, cette fois, cela tiendrait bon. » (p. 285)

Grozdana Olujic, Des voix dans le vent, traduit su serbo-croate (Serbie) par Alain Cappon, Editions Gaia, 2013

C’était donc mon escapade européenne du mois de septembre.