Entretien réalisé par Emmanuel en compagnie du chanteur guitariste Olivier Lolmède et du bassiste Théophile Antolinos
S’il y a bien un concert que j’attendais avec impatience, c’est celui-ci. Alors qu’il fait une chaleur indécente et que M. Derrick Green est en train de donner une interview la table à côté de la notre, nous parvenons à nous sustenter avec une mini brise d’air et quelques bouteilles d’eau déjà chaudes.
Le combo Toulousain est un groupe qui prend le black metal au sérieux sans en recopier les grimaces parfois caricaturales. La base est là : riffs répétitifs, tension froide, héritage scandinave, goût de la transe. Mais cette base est épaissie par du sludge, du hardcore, du post-metal, une culture de la masse sonore, de la durée et de la lenteur au relent cinématographique (Olivier est graphiste, il a donc une vision très claire de la manière d’articuler son propos).
Si l’image d’un « Crowbar copulé avec Gorgoroth » n’est finalement pas qu’une provocation de ma part, il me semble que cela va assez bien avec ce que Mourir fabrique : une musique lourde mais froide, lente mais abrasive, viscérale mais construite. La pesanteur du sludge vient contaminer la répétition black metal. Le riff ne sert plus seulement à attaquer.
La présence de Théophile Antolinos rend ce point encore plus intéressant. Dans Mourir, il est assène une basse lourde ; mais il est aussi connu comme guitariste de BRUIT ≤, formation toulousaine située du côté du post-metal Ce détail n’est pas anecdotique. Il éclaire le rapport de Mourir à la durée, aux couches, à la tension progressive. La lenteur chez eux n’est pas une mollesse. C’est une construction.
Et c’est précisément pour cela que Nous, le venin, annoncé pour le 10 juillet 2026 chez Pelagic Records, devient un disque important à attendre. S’il confirme ce que le concert et les clips laissent entendre (ce que me confirment Olivier et Théo pendant l’interview), il pourrait imposer Mourir comme une vraie proposition : non pas un black metal nostalgique, ni un sludge grimé en noir, mais une forme hybride, lente, post-sludge et black metal, capable de produire autre chose qu’un simple effet de genre.
Mourir ne cherche pas le choc immédiat. Le groupe travaille la contamination lente. Pas le pogo : la transe. Pas la vitesse : l’enfoncement. Pas la mort comme imagerie : mourir comme processus. Explications sous le cagnard !
1. Votre nom, Mourir, est extrêmement simple, presque brutal. Est-ce que cette simplicité est volontaire, en contraste avec une musique très dense, très stratifiée ?
Olivier et Théo :
Oui, il y a cette idée d’un mot très direct. Mourir, c’est simple, presque commun, mais en même temps ça ouvre immédiatement quelque chose. Ce n’est pas forcément un nom qui cherche l’effet compliqué ou ésotérique. Il y a une frontalité. Après, la musique, elle, peut être beaucoup plus dense, plus lente, plus stratifiée. Le contraste nous intéresse : un nom presque évident, et derrière une musique qui travaille davantage sur l’épaisseur, la répétition, l’état dans lequel on met l’auditeur.
2. Votre musique semble moins chercher l’agression immédiate que l’installation d’un état. Est-ce que vous pensez Mourir comme un groupe de black metal, de sludge, de post-metal, ou justement comme quelque chose qui échappe à ces catégories ?
Olivier et Théo :
La base reste black metal, clairement. On vient de là, notamment dans les riffs répétitifs, hypnotiques, avec un héritage du black scandinave des années 1990-2000. Mais il y a aussi autre chose qui entre dedans : du sludge, du hardcore, du post-metal. On n’est pas dans une volonté de faire du black metal pur, ni de cocher toutes les cases d’un style. Ce qui compte, c’est plutôt la tension entre la répétition noire, la lourdeur, et une forme de transe.
l’album à venir « Nous, le venin », annoncé pour le 10 juillet 2026 chez Pelagic Records, semble devoir confirmer ce point : Mourir ne se contente pas d’être “un groupe de black français de plus”. Le disque paraît venir cristalliser cette proposition : une lenteur assumée dans une forme de lourdeur post-sludge,
3. On sent chez vous une base black metal, notamment dans les riffs répétitifs, hypnotiques, mais aussi une lourdeur plus sludge ou hardcore. Est-ce que l’image un peu provocatrice de “Crowbar copulé avec Gorgoroth” vous paraît absurde ou assez juste ?
Olivier et Théo :
Non, ce n’est pas absurde. Même si c’est une image un peu drôle et violente, ça peut assez bien résumer quelque chose. Il y a effectivement cette lourdeur sludge, cette masse très physique, et en même temps un héritage black metal plus froid, plus répétitif, plus hypnotique. Crowbar pour la pesanteur, Gorgoroth pour la tension noire, ça peut fonctionner comme intuition. Ce n’est pas une définition exacte, mais ça dit quelque chose de l’endroit où Mourir peut se situer. La formule est volontairement sale, mais elle touche quelque chose. Mourir n’est pas dans le black metal purement spectral. Il y a du poids, du gras, une matière qui colle au sol. Mais cette lourdeur n’écrase pas simplement, elle insiste et devient hypnotique. C’est peut-être là que le groupe trouve sa singularité.
4. Il y avait au début de Mourir une coloration plus sludge, plus Mastodon, Down, Crowbar. Qu’est-ce qui a basculé pour aller vers quelque chose de plus noir, plus rituel, plus spectral ?
Olivier et Théo :
Au début nous étions plus directement marqué par le sludge, avec des influences comme Mastodon, Down, Crowbar. Avec Mourir, on a déplacé cette base vers quelque chose de plus noir, de plus hypnotique. La lourdeur est restée, mais elle a été travaillée autrement. On est allé vers des riffs plus répétitifs, plus circulaires, plus proches du black metal dans leur manière d’installer un climat. Il ne s’agissait pas de tout effacer, mais de faire muter cette matière vers quelque chose de plus spectral.
5. Théo est aussi lié à BRUIT ≤, projet beaucoup plus post-rock / post-metal dans son approche de la durée, de l’espace et de la montée progressive. Est-ce que cette culture-là joue aussi dans Mourir ?
Olivier et Théo :
Oui, forcément, les parcours de chacun nourrissent le groupe. BRUIT ≤ travaille davantage sur l’espace, la progression, les textures, une forme d’ampleur post-rock ou post-metal. Mourir est plus frontal, plus noir, plus enraciné dans le black, mais il peut y avoir des points de contact : le rapport à la durée, aux couches, au son comme masse, à la façon de faire monter une tension sans forcément tout résoudre immédiatement.
6. Dans vos clips, notamment “Nous, le venin” et “Hubris”, il y a une lenteur très marquée : plans ralentis, gestes suspendus, images presque figées. Est-ce que cette lenteur est un principe central du groupe ?
Olivier et Théo :
Oui, la lenteur est importante. Elle n’est pas seulement visuelle, elle rejoint la musique. Dans les clips, on voulait des tableaux très lents, contemplatifs, étranges. Des images qui ne soient pas simplement illustratives, mais qui prolongent l’état de la musique. Le ralenti permet de faire entrer dans autre chose, dans un climat. On ne cherche pas forcément l’efficacité immédiate ou le montage nerveux. Il y a plutôt cette idée de laisser l’image s’installer, comme le riff s’installe. La lenteur n’est pas un effet de surface. Mourir ne ralentit pas pour faire “cinématographique”. Le ralenti visuel correspond à une logique musicale : laisser un motif agir, laisser une image devenir inquiétante par sa persistance, laisser le temps se distendre. Là encore, l’album à venir devrait être central : il peut confirmer que cette lenteur n’est pas seulement celle des clips, mais bien celle d’une esthétique complète.
7. Beaucoup de groupes extrêmes utilisent le clip ou la scène comme une surenchère : stroboscopes, montage nerveux, violence visuelle. Vous semblez faire presque l’inverse. Est-ce que vous cherchez davantage la transe que le choc ?
Olivier et Théo :
Oui, c’est plus proche de la transe que du choc. On ne veut pas forcément pousser les gens au pogo ou les agresser visuellement avec des stroboscopes. Ce qui nous intéresse, c’est de créer une immersion. Les images sont diffuses, lentes, parfois presque immobiles. Elles doivent aider à entrer dans le rythme du groupe, pas seulement ajouter du spectaculaire. On cherche davantage un état de concentration, presque de contemplation, qu’une réaction immédiate sans noyer l’auditeur dans des blast beat mi-tempo ou ultra rapides.
8. Comment travaillez-vous avec Grégoire sur les vidéos ? Est-ce que les images naissent après la musique, ou est-ce que vous avez dès le départ une vision plastique, presque cinématographique, de ce que doit être Mourir ?
Olivier et Théo :
Les clips ont été réalisés avec Grégoire, qui est réalisateur à Paris. Il y avait évidemment des contraintes, notamment budgétaires, mais justement ces contraintes ont aussi orienté l’esthétique. On a travaillé sur l’idée de tableaux, de plans très lents, de scènes contemplatives et étranges. L’image n’arrive pas comme un simple habillage après coup. Elle sert à prolonger la musique, à donner une autre porte d’entrée dans le morceau. Ce qui compte, c’est que le visuel participe au rythme général de Mourir.
9. Vos projections (lorsqu’il y en a) sur scène ne semblent pas décoratives. Elles accompagnent la musique comme une extension du rythme, presque comme une porte d’entrée dans le morceau. Est-ce que le visuel fait partie intégrante de Mourir ?
Olivier et Théo :
Oui, le visuel fait partie du projet. Les projections ne sont pas là seulement pour remplir le fond de scène. Elles accompagnent la musique et peuvent aider le public à entrer dans notre temporalité. Mourir, ce n’est pas seulement une suite de morceaux joués frontalement. Il y a une volonté d’installer un climat, et l’image permet ça. Elle donne une densité supplémentaire à ce qui se passe sur scène.
10. Le black metal est souvent encombré par ses codes : satanisme, croix inversées, 666, folklore de la transgression. Comment vous situez-vous par rapport à cet héritage ? Est-ce que vous cherchez à l’utiliser, à le détourner, ou à vous en dégager ?
Olivier et Théo :
On ne cherche pas à faire un black metal sataniste ou postural. Évidemment, il y a des signes qui appartiennent à cette culture : la croix inversée, le 666, tout un vocabulaire visuel. Mais on ne veut pas que Mourir s’ancre dans cette dynamique ( à ce moment-là, l’album de Marduk Dark Endless tombe de mon sac… Synchronicité ?! et l’immense Derrick Green doté de crocks nous passe devant zen comme un moine bouddhiste !).
Ce ne sont pas des slogans. Ce sont plutôt des éléments d’une grammaire visuelle, des signes qui peuvent être utilisés, détournés, déplacés. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas la provocation pour la provocation. C’est ce que ces signes peuvent produire dans un climat plus large.
11. Chez Mourir, la mort ne semble pas seulement être un thème frontal ou morbide. On a plutôt l’impression d’un travail sur la disparition, l’usure, la mémoire, le temps qui se dilate. Est-ce que c’est une lecture qui vous parle ?
Olivier et Théo :
Oui, cette lecture peut nous parler. Mourir, ce n’est pas forcément seulement parler de mort au sens frontal ou spectaculaire. Il y a aussi quelque chose de plus lent : la disparition, l’effacement, l’usure, le temps. La musique fonctionne beaucoup par répétition, par couches, par installation. La mort peut être moins un événement brutal qu’un processus, quelque chose qui travaille lentement. C’est aussi pour ça que la lenteur, l’image ralentie et la répétition sont importantes.
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