C’était ça ou mourir

Publié le 25 septembre 2026 par Adtraviata

Présentation de l’éditeur :

Après l’embrasement de son quartier de Port-au-Prince, Jonas n’emporte presque rien avec lui en quittant Haïti : un diplôme, un cahier de poèmes, la photo de sa mère. Toute une vie dans un sac plastique. Se réfugiant d’abord en République dominicaine, puis au Brésil et au Mexique, ce professeur d’histoire franchit les frontières tantôt à bord d’un autobus surchauffé, tantôt en affrontant les profondeurs de la jungle. À chaque étape des visages surgissent, des corps tombent, des solidarités se nouent puis se brisent. Dans l’espoir d’atteindre le Canada et le peu de famille qu’il lui reste, Jonas se retrouve aux portes des États-Unis, seul face aux agents de l’ICE et d’une administration prête à tout pour mener sa chasse aux migrants.
Avec la trajectoire de Jonas, c’est une cartographie intime de la survie qui se dévoile. Aussi contemporain qu’universel, ce roman raconte les migrations au présent — non comme un concept, mais comme une expérience physique : marcher, avoir faim, se blesser, rire devant l’horreur pour ne pas abandonner. Thélyson Orélien y déploie une écriture foisonnante, traversée d’humour et de poésie, une langue d’exil qui s’apprend « sans grammaire, sans dictionnaire, juste avec les os et la peau ».

J’ai lu ce premier roman il y a quelques semaines déjà et j’avoue m’être sentie un peu démunie pour parler de cette pépite. Et voilà que la polémique s’enflamme cette semaine autour du livre (qui a donc déjà reçu le prix du roman Fnac et figure sur quatre listes de prix pour cet automne) et de son auteur censé s’être fait aider par une intelligence artificielle. Je n’y crois absolument pas, je ne peux pas y croire, peut-être suis-je aveuglée par cette lecture éblouissante mais je ne peux y croire quand même. (Il est impossible que Olivier Nora, encore aux manettes de cette rentrée littéraire, ait pu se laisser abuser quand il a dessiné les couleurs de la rentrée Grasset ???)

Le narrateur Jonas Dorléon nous embarque dans son terrible périple d’exil et d’errance après l’embrasement de son quartier de Carrefour-Feuille en Haïti, un pays livré à la violence et aux gangs. Pour tout viatique, ce professeur d’histoire-géographie n’emporte qu’un sac plastique Carrefour contenant un slip de rechange, une photo de sa mère, un recueil poétique de René Depestre et un carnet dans lequel il griffonne lui-même de la poésie. Nous allons le suivre au plus près de sa fuite, à travers douze pays, d’Haïti au Canada, en passant notamment par le Brésil, dans le désert, la jungle, la mer, les villes. En accompagnant Jonas, nous comprenons intimement que l’exil, c’est bien sûr la faim, le froid mais c’est surtout une série de pertes, d’abandons, traversés par la dignité intangible de Jonas, conforté par la mémoire de sa mère et de sa grand-mère et par la solidarité que manifestent envers et contre tout les exilés rencontrés en chemin. On est bien dans notre époque, avec la terrible police des frontières aux Etats-Unis, l’ICE de Trump, avec la lenteur inhumaine de l’administration, avec les camps immondes de réfugiés, jusqu’à l’accueil au Canada. Dès le début, le rire est un exutoire à la violence de l’arrachement, politesse du désespoir, ironie contre le destin. Et bien sûr, la langue, l’écriture orale, imagée, poétique de Thélyson Orélien accompagne, illustre, sublime ce parcours d’exil, ce roman plein d’humanité.

A chacun de se faire sa propre idée désormais.

« J’ai ri pendant que ma maison flambait, pendant que la voisine lançait des seaux d’eau dans le vide, pendant que les petits criaient « Maman! », comme si leur mère avait le pouvoir d’arrêter les balles qui fusaient tout autour. J’ai ri, parce que je savais que, si je ne riais pas, j’allais hurler, me pisser dessus, ou courir droit vers une balle, pour en finir une fois pour toutes. Et j’étais trop lâche pour mourir dignement. »

« Un soir, à la télévision, un commentateur a lancé d’un ton assuré, presque distrait : « Tous les demandeurs d’asile ne sont pas de vrais réfugiés. Certains profitent du système. » Le mot m’a heurté comme une pierre. Profiter. J’ai senti ma salive se coincer dans ma gorge, mon souffle hésiter. Profiter de quoi, exactement ? De l’exil ? De l’attente ? De cette vie suspendue où chaque geste doit être justifié ? Je me suis demandé s’il savait ce que c’était que de vivre sans pays. S’il mesurait le coût intime de l’aide qu’on reçoit quand on a déjà été professeur, citoyen, homme debout. S’il avait déjà vendu ses chaussettes pour tenir une semaine de plus. S’il avait dormi sous un camion. Traversé une jungle. Transporté ses morts dans un sac plastique.
Non. Il ne savait pas. Mais il parlait, il parlait. Et moi, je me taisais. J’étais protégé du danger, mais pas de l’ignorance. »

« La jungle m’avait avalé, oui. Elle m’avait mâché lentement, sans colère, sans intention, comme elle le fait avec tout ce qui la traverse. Elle avait gardé un peu de moi – des forces, des illusions, une certaine légèreté – et elle avait relâché le reste comme on relâche un corps, laissant sur lui une cicatrice qu’on ne voit pas mais qui ne disparaît jamais. Une marque invisible, logée quelque part entre la peur et la lucidité.
Je n’étais pas sorti vainqueur. J’étais sorti vivant.
J’étais prêt pour le prochain enfer. »

« Mon sac, c’est mon autobiographie par objets. Il raconte plus que mes mots. Il dit que j’ai encore un savon – donc un peu de dignité. Il dit que j’ai gardé la photo de ma mère – donc encore un peu de mémoire. Il dit que j’ai lu Depestre – donc que je crois encore à la beauté. Et il ne ment pas. Il ne contient rien de superflu. Pas de téléphone. Pas de bijoux. Pas de papiers officiels. Juste ce qu’il faut pour ne pas devenir un animal. »

Thélyson ORELIEN, C’était ça ou mourir, Grasset, 2026