« L’animal que donc je suis » de Jacques Derrida

Par Etcetera

Vous serez peut-être surpris de trouver sur ce blog une chronique sur Jacques Derrida. Et, en effet, je n’ai aucune compétence en philosophie. Quand je lis un seul livre de philosophie dans l’année, j’estime avoir déjà fait suffisamment d’efforts et pouvoir retourner à mes lectures poétiques ou romanesques avec joie et entrain.
Mais il se trouve que, grâce à Denis Hamel, qui était en train de le lire, cet essai a attiré mon attention : son titre, sa photo de couverture, son nombre de pages peu important… Tout cela m’a d’abord intriguée puis, rapidement, décidée à le découvrir, à le lui emprunter.

Note pratique sur le livre

Genre : essai philosophique
Editeur : Folio essais
Date de première publication : 2006 (posthume)
Nombre de pages : 219

Présentation par l’éditeur

« Souvent je me demande, moi, pour voir, qui je suis – et qui je suis au moment où, surpris nu, en silence, par le regard d’un animal, par exemple les yeux d’un chat, j’ai du mal, oui, du mal à surmonter une gêne. Pourquoi ce mal ? »
Tel est le point de départ de la réflexion de Derrida : une expérience pourtant quotidienne, celle de la honte qu’il peut éprouver quand, dans sa salle de bains, le regard de son chat le surprend dans son plus simple appareil. Occasion de poser à nouveaux frais la question : quel est le propre de l’homme ?
Si, chez les Grecs, l’homme était au moins un animal raisonnable, Descartes creuse le gouffre : contrairement à l’homme, doté d’une conscience, l’animal s’apparenterait à la machine. Ses réactions aux stimuli du monde seraient des automatismes, produits des lois de l’instinct.
Or, tenter de se voir à travers les yeux d’un chat devient un moyen de retracer les frontières entre Homo sapiens et le règne animal, frontières plus poreuses qu’on ne le croit…

(Source : Site internet de Gallimard)

Ce que j’ai retenu de ce livre

Derrida part d’une expérience autobiographique particulière – le fait de s’être retrouvé nu devant son chat (une petite chatte plus exactement) qui l’a observé avec attention, ce qui lui a d’abord donné honte puis honte d’avoir honte devant ce chat… Cette anecdote, en apparence assez amusante, est pour le philosophe une source de nombreuses réflexions. Il pense à La Genèse, qui établit un lien entre la pudeur et la faute. Toute une analyse sur la nudité s’en suit : l’animal n’est pas considéré comme nu car il est nu, seul l’être humain peut être nu car il ne l’est presque jamais…
Il m’a semblé que l’auteur cherchait à dénoncer toute une tradition philosophique occidentale qui n’a eu de cesse d’opposer l’homme et l’animal, de définir l’homme en tant que maître de l’animal, dominateur, dompteur, très souvent sacrificateur, voire exterminateur de l’animal. Nous exposant le point de vue de Descartes, aux yeux de qui l’animal n’est pas davantage qu’une machine, incapable de dire « je », incapable de penser, donc sans véritable existence (cf. le cogito), Derrida constate avec regrets que la plupart des philosophes importants sont restés par la suite sur cette même ligne cartésienne : Kant, par exemple, chez qui il décèle du sadisme envers les animaux, les philosophes idéalistes en général, ou encore Lévinas pour qui l’animal se contente de « réagir », guidé par ses instincts, tandis que l’homme sait « répondre », guidé par sa conscience.
Derrida pense qu’il faudrait nuancer ces oppositions trop tranchées, qui ne visent qu’à justifier la domination de l’homme sur les autres espèces, même s’il doit tout de même reconnaître qu’il existe un fossé entre les humains et les bêtes.
Derrida conteste que l’on puisse parler de l’animal, au singulier, comme d’une réalité générique : il remarque que, devant la très grande diversité des espèces, les capacités variées des unes ou des autres, on ne peut parler que des animaux, au pluriel, et même des animots – néologisme créé par lui pour nous rappeler que c’est l’être humain qui a donné aux bêtes leurs noms, ainsi que la Bible, plus précisément la Genèse, le souligne.
Contrairement aux autres philosophes avant lui, Derrida considère que l’important n’est pas de savoir si les animaux pensent ni s’ils ont telle ou telle capacité intellectuelle (plus ou moins étudiable par la zoologie ou par l’éthologie) mais de savoir s’ils peuvent souffrir – une question à laquelle tout le monde répondra sans le moindre doute par l’affirmative. C’est donc à notre pitié, à notre compassion, à notre capacité d’humanité, que le monde animal nous appelle. Le philosophe remarque que des mots comme bêtise ou bestialité ne sont jamais utilisés pour qualifier des animaux mais, toujours, pour des humains.
Un livre qui m’a énormément intéressée mais que j’ai néanmoins abandonné vers la page 170 car j’arrivais un peu à saturation, certains passages ou chapitres étant ardus ! J’en aurais tout de même lu un peu plus des trois quarts…

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Un extrait page 90-91

(…)
Que se passe-t-il quand on croise, nu, le regard de ce qu’ils appellent un animal ?
Avant même de commencer à creuser le terrier des mots et d’images depuis lequel, dans ce château, j’oserais m’adresser à vous, j’ai longtemps rêvé. Toutes sortes de scènes possibles, de mondes possibles et impossibles. Je les rêvais, j’en rêvais, tout en me demandant à quoi pouvait ressembler un rêve d’animal et d’abord si l’animal rêve. On sait que l’animal, que certains animaux rêvent. On ne sait rien de leurs représentations possibles mais on sait, pour l’avoir expérimenté, que leur sommeil est traversé par des processus de type onirique. Il a suffi de lever, expérimentalement, certains inhibiteurs, pour enregistrer les moments du rêve. J’aime aussi à regarder dormir ce qu’ils appellent un animal, quand ce vivant respire les yeux fermés, car tout animal n’est pas voyant. Je vous dis «ils», «ce qu’ils appellent un animal », pour bien marquer que je me suis toujours secrètement excepté de ce monde-là et que toute mon histoire, toute la généalogie de mes questions, en vérité tout ce que je suis, pense, écris, trace, efface même, me semble né de cette exception, et encouragé par ce sentiment d’élection. Comme si j’étais l’élu secret de ce qu’ils appellent les animaux. C’est depuis cette île d’exception, depuis son littoral infini, à partir d’elle et d’elle que je parlerai.
J’aime les regarder dormir, comme si j’allais surprendre alors quelque chose d’essentiel. Comme il semble bien, à écouter notre expérience commune, l’observation la plus quotidienne et la plus domestique de nos chiens et chats, les conclusions aussi de bien des zoologistes patentés, que certains animaux rêvent (je viens de rappeler qu’on en a des critères et des signes dits objectifs, voire encéphalographiquement mesurables), la forme générale de certaines questions s’annonce sans tarder. D’une part, si certains animaux rêvent, et non pas tous et non pas tous de la même façon, quel sens y a-t-il, et quel droit, à mettre ce nom au singulier, l’animal, là où une expérience aussi essentielle que le rêve, et donc le rapport entre la conscience, la subconscience, l’inconscient, voire la représentation et le désir, sépare tant d’animaux entre eux, alors qu’elle peut rassembler ce qu’on appelle l’homme et certains animaux ? (…)

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