ET SI NOTRE PRATIQUE SPIRITUELLE NE MARCHAIT PAS ?
Le retour de stage, on sait tous le raconter : l'ouverture, la clarté, cette impression rare que les choses se mettent enfin en place. Il est beaucoup plus difficile d'avouer qu'après des années d'engagement, on ne sait pas très bien si sa vie en a été transformée.
Surtout quand d'autres semblent franchir un palier à chaque séminaire.
Alors on continue, on s'inscrit au niveau suivant en espérant y trouver la pièce manquante, et le doute s'installe en silence : est-ce que j'avance, ou est-ce que je me suis attaché à l'idée d'avancer ?
Les milieux spirituels ont une réponse toute prête à l'absence de résultats : vous ne pratiquez pas assez, vous n'avez pas lâché prise, vos résistances bloquent le processus. C'est parfois juste, car un travail réel demande du temps et de la rigueur.
Mais cette réponse a un défaut de fond : elle rend la méthode infaillible. Quand ça marche, c'est grâce à l'enseignement ; quand ça ne marche pas, c'est la faute de l'élève.
La tradition chinoise est sur ce point d'un pragmatisme rafraîchissant. Elle parle de gōngxiào 功效, l'efficacité.
Gōng 功, c'est l'effort patient, le travail de l'artisan sur sa matière. Xiào 效, c'est l'effet produit, ce qui se vérifie à l'épreuve des faits. Ensemble, ils posent une question simple : ce que j'investis produit-il quelque chose de réel, et que faut-il ajuster ?
Dans les arts taoïstes, cette question ne trahit pas le chemin, elle en fait partie.
Une pratique qui nourrit la vitalité doit se voir dans le corps, pas seulement dans le bien-être ressenti pendant le cours. Un travail sur l'esprit se mesure à nos réactions ordinaires : l'attention, la patience, la façon dont on encaisse l'imprévu.
Vingt minutes de calme parfait sur un coussin, suivies d'un emportement à la première contrariété, ce n'est pas un progrès. C'est une pause.
Quand la stagnation dure, elle mérite quelques questions franches.
Est-ce que je pratique avec rigueur, ou est-ce que je répète une routine devenue confortable ?
La méthode convient-elle encore à mon tempérament, à ce que je vis aujourd'hui ? Et ne suis-je pas en train de demander à la méditation de régler ce qui relève d'une décision, d'une conversation difficile ou d'un médecin ?
Évaluer sa pratique n'a rien d'une défiance.
Puis en parler à son enseignant, faits à l'appui. De son côté, un enseignant qui entend « ça ne m'aide pas » devrait y voir une information précieuse plutôt qu'une attaque. C'est souvent l'angle de la transmission qui doit s'ajuster, pas l'élève qui est en faute.
Un artisan qui travaille le même bois depuis quinze ans sans que rien ne prenne forme ne se dit pas qu'il manque de foi. Il regarde son outil, son geste, sa matière. Puis il change quelque chose.
Rester fidèle à une méthode qui ne nous transforme pas, c'est parfois de l'habitude, parfois de la loyauté, parfois la peine d'admettre des années sans retour.
Mais du gōng sans xiào, ce n'est plus une pratique, c'est une routine.
Quinze ans d'engagement ne sont pas perdus parce qu'on ose les évaluer. Ils risquent par contre de le devenir quand on refuse de le faire.
Bonne pratique et réflexion
Fabrice Jordan
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