En attendant de le découvrir le Palais Galliera propose d'explorer Un vestiaire à soi, Féminités dissidentes au 19ème siècle qui -derrière un titre qui de toute évidence évoque Virginia Woolf- met en lumière un phénomène encore largement méconnu : l’appropriation, par les femmes des codes vestimentaires masculins.
Deux silhouettes sont présentées de dos, presque identiques, homme et/ou femme, dans une ambiguïté voulue pour inviter à repenser les frontières entre les genres dont on avait grandement peur (mais les temps ont-ils changé ?) qu'il devienne impossible de séparer les hommes des femmes, ce qui se traduisait par une façon un peu méprisante de considérer cette "petite dame de fin de siècle" qui inquiète et qui, donc, devient l'ennemie des hommes.
Marine Kisiel, commissaire de l'exposition, a rappelé en introduction qu'à moins d'une permission de travestissement en bonne et due forme comme l'obtint par exemple la peintre animalière Rosa Bonheur, les femmes n'ont eu officiellement le droit de porter des vêtements masculins qu'en … 2013.J'ai d'ailleurs raconté plusieurs mésaventures personnelles qui me sont réellement arrivées (alors que je suis née au XX° siècle) dans une nouvelle intitulée Je m'habille comme je veux, pantalon ou jupe !
L'usage avait malgré tout commencé à être toléré depuis 1909 à condition que "la femme tienne par la main un guidon de bicyclette ou les rênes d’un cheval". C'est donc évidemment surtout des jaquettes et costumes d'amazone qui sont montrés dans cette exposition.L’anglomanie a transformé les garde-robes. C'est peut-être historiquement la redingote, tout d’abord liée à l’équitation (riding coat), qui est empruntée aux hommes chez qui elle s’impose peu à peu en tant que vêtement de jour. Elle gagne vers 1780 les modes féminines : avec son corsage ajusté, boutonné devant comme le modèle masculin.
La proximité des costumes féminin et masculin est particulièrement forte sous le Directoire et le Consulat, soit entre 1795 et 1804. La vogue des longues robes blanches fluides appelant des vêtements de dessus plus épais, le châle (shawl) et le spencer deviennent incontournables. Ce dernier, une petite veste courte avec ou sans revers, apporte chaleur et structure sous des dehors très masculins : construit selon les méthodes des tailleurs, il est souvent taillé dans des étoffes robustes (velours et lainages) et orné de garnitures d’inspiration volontiers militaire.
Une grande table témoigne que les tailleurs travaillaient à plat. on en a gardé l'expression être assis en tailleur car jusqu'au XIX° siècle, pour confectionner et coudre les vêtements à la main, ils ne travaillaient pas sur des chaises traditionnelles, mais s'installaient directement sur une grande table de travail ou sur des tapis, les jambes croisées et repliées sous eux. A l'inverse les couturières travaillaient debout, sur mannequin.
Le parcours commence par un Spencer, vêtement dont on doit le nom à Lord Spencer qui en lança la mode, dit-on, après avoir brûlé les pans de son habit. Celui qui est exposé est présenté sur une robe de mannequinage, expression que l'on retrouvera régulièrement et signifiant l'art et la technique consistant à installer, rembourrer et mettre en valeur un vêtement sur un mannequin d'exposition.
Courte veste à manches longues, le spencer représente une alternative au châle dans le vestiaire des femmes du Directoire et de l'Empire. Vêtement souvent sombre, porté sur les robes légères que la période affectionne, il s'en distingue par sa double origine, masculine et britannique. Porté en amazone ou sur des toilettes de ville, le spencer emprunte aux techniques des tailleurs, et à leur vocabulaire formel, sa construction, son col haut et ses revers.
Viennent ensuite les vêtements portés par les amazones. Composée d’un corsage et d’une longue jupe déployée une fois en selle, dissimulant un pantalon, l’amazone retient de l’art des tailleurs ses composantes les plus essentielles :
Elle porte une culotte collante que les femmes cachaient habituellement sous leurs longues jupes d'amazone. La jaquette du musée de Bath, exposée à proximité, est un exceptionnel exemplaire du début du XVIII° siècle.
Portant au quotidien costume d'amazone, haut-de-forme et cheveux courts, les "Ladies of Langollen" suscitent une production d'images et de bibelots dès le XIX° siècle et dont ce biscuit de la seconde moitié du
siècle en est un exemple.Juste à droite des chapeaux, on peut voir deux costumes d'amazone, vers 1890, provenant de La Belle Jardinière, Paris, 2 rue du Pont-Neuf, composés d'un corsage en drap de laine noir, boutons recouverts de satin de soie noir, doublure en sergé de soie gris ou noir, baleines, agrafes métalliques sur une jupe en drap de laine noir.
La jupe de l’amazone cache un vêtement que les femmes du 19e siècle ne porteront, sans cela, que dans les conditions du travestissement ou du cross-dressing : le pantalon dont on peut rappeler qu'il a été adopté par les hommes après la Révolution.On nous montre donc un costume d'amazone sans sa jupe, vers 1890, Belle Jardinière (ci-dessous à gauche), et un peu plus loin un pantalon d'amazone, même date, provenant encore de la Belle Jardinière (à droite), en jersey de laine, boutons métalliques, doublure en pékin de soie à rayures satin brun et bleu et sergé jaune et rouge, peau, ruban élastique.
Avec l'explosion de la pratique vélocipédique dans les années 1890, aux États-Unis comme en France où le nombre de bicyclettes passe de 50 000 en 1890 à près de 1 million en 1900 la
blouse ou la jaquette de la cycliste sur ses culottes bouffantes, installent l’image del’émancipation féminine, à l’ heure où les revendications féministes commencent à se propager.La liberté et l’autonomie de mouvement qu’apporte le cyclisme autorisent les femmes à sortir de la sphère domestique et à porter le vêtement bifide (fendu en deux). Peu importe que la culotte de cycliste ne soit pas le pantalon masculin, que les femmes n’adopteront qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale
Vers 1915-1920 (jaquette et pantalon), 1911 (jupe), Jaquette en drap de laine gris anthracite, boutons en celluloïd, doublure en sergé de soie crème, toile de laine noire. Pantalon en jersey de laine noir, ceinture en satin de soie noir, boutons en nacre, doublure en pékin de soie à rayures sergé ivoire, bleu et noir, peau.
Jupe en drap de laine gris anthracite, boutons recouverts de satin de soie noir, agrafes métalliques, doublure en satin de soie noir, ruban élastique.
Porté par la princesse Murat au début du XX° siècle, cet ensemble illustre l'évolution de la jupe de l'amazone. Alors que la présence des culottes de cycliste est désormais établie dans l'espace public, l'amazone voit sa jupe s'ouvrir et former tablier.
Replié autour du corps quand la cavalière se tient debout, celui-ci se déploie une fois en selle. Moins dangereuse en cas d'accident, cette jupe ne cache plus scrupuleusement le pantalon, quoiqu'elle le masque encore. La place des rembourages dans le pantalon indique que la princesse montait à calfourchon, la jupe relevant du décorum.
Bottes de la princesse Murat, Vers 1930, de R. Thomas and Son, Londres, 5 St James's Street, en Cuir verni noir, semelles d'usure en cuir marron, ruban de sergé de coton rouge et de coton beige et écru.Dans la partie suivante on constate les aspirations militaires des cantinières. Les femmes s'emparent des brandebourgs, de soutaches, galons ou aiguillettes.
On assiste au triomphe du costume tailleur, exécutés par ceux qu'on appelle les "tailleurs pour dames", démocratisant une mode décomplexée que l'on peut acquérir dans les grands magasins. Mais il est amusant de constater sur de nombreux modèles exposés le volume impressionnant des manches gigot, typiquement féminines.
Et devant ce mur s'étendent des vitrines témoignant, par des photos modestes, de l'importance de ces vêtements au quotidien.
On termine par un film de 6 minutes, décryptant le style dandyke adopté par des femmes qui jouent avec les codes de la mode et du patriarcat sans pour autant se réclamer lesbiennes.
Un vestiaire à soi, Féminités dissidentes au 19e siècleCommissariat général : Émilie Hammen, directrice du Palais GallieraCommissariat scientifique : Marine Kisiel, conservatrice du patrimoine, responsable des collections de mode 19e siècle au Palais GallieraPalais Galliera, musée de la Mode de Paris 10, Avenue Pierre Ier de Serbie 75116 ParisDu 26 septembre 2026 au 14 février 2027Mardi à dimanche de 10h à 18h Nocturnes les vendredis (21h) Fermé les lundis