Éric Feldman est déjà installé installé confortablement alors que le public cherche sa place. Du moins on espère qu’il l’est parce que son siège de bois semble plutôt rudimentaire. La musique est rythmée, gentiment jazzy. L’homme est imperturbable, consultant régulièrement un petit carnet, une pile de livres à portée de main.
La lumière baisse quand résonnent les premières notes de Petite fleur (de Sidney Bechet) dont je n’ai pas le temps de vous donner les paroles mais, croyez-moi, elles sont tout à fait raccord avec la soirée.
La détente, c’est pas évident, répète-t-il deux fois, ce qui est exactement ce que je pensais … L’important, c’est de bien respirer … d’être disponible à la vie, tout çà. On n’a droit qu’à un seul tour de manège.
Mon dieu, où ai-je mis les pieds ? Une leçon de développement personnel, de philosophie ? Doit-on prendre ces mots au pied de la lettre ou au second degré ? La réponse à toutes ces questions est oui.
Pour démonstration, il va réussir à nous faire tous inspirer et expirer alors que le noir s’est totalement installé dans la salle.
Les répétitions seront fréquentes, dites éventuellement sur un autre ton. Le comédien joue sur les mots autant que sur les prononciations. Il fait preuve d’un esprit d’escalier qui tournicote comme un parachute ascensionnel. Ainsi, après nous avoir parlé de Christiane Singer dont le nom peut se prononcer de plusieurs manières, il enchaînera avec Isaac Bashevi Singer, prix Nobel de littérature en 1978, disant qu'à l’intérieur de chaque cerveau, de chaque système nerveux, rodent des cellules porteuses de folie et de criminalité.
On a compris qu’il fera avec grand sérieux de la dérision à propos de tout, en multipliant les apartés, et même les apartés d’apartés. Alors, on boucle sa ceinture et on se prépare au décollage.Son humour est noir, très noir. Qui d'autre oserait décortiquer la prononciation de "Auschwitz" et -pire encore- faire un jeu de mot avec witz, ce terme désignant une blague ou un mot d'esprit typiquement juif d'Europe centrale, à propos duquel Freud a consacré une partie de son ouvrage, Le mot d'esprit et sa relation avec l'inconscient. Il ne fait aucun doute pour le célèbre psychanalyste que c'est un mécanisme de défense libérant les tensions par le rire.Certes, on rit, parce que c'est drôle, mais on s'en veut un peu même si on a compris qu'il s'agit d'une politesse du désespoir. Il va vraiment très loin à plusieurs reprises. Notamment en estimant que c'est par malchance que Freud n'a pas soigné Hitler, ce qui aurait pu sauver des millions de vies. Mais il est mort en septembre 39, alors qu'Hitler envahissait la Pologne. Une autre de ses hypothèses porte sur la responsabilité de l'Académie des beaux-arts de Vienne de l'avoir recalé, et cela à deux reprises.Toute la famille semble à portée de voix, Tonton Lucien ou Tata Sarah, l'oncle Gilbert qui portait un slop ridicule en guise de maillot de bains.
Au milieu de la pièce, il évoque un oncle qui glisse à l'oreille d'un autre rescapé, presque comme une blague, On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie, alors que celui-ci jouait aux boules avec des amis, sans doute alors tous insouciants de leur liberté et de leur bonheur.
Il remet tout en cause, même l'ordre des dix commandements, estimant que Tu ne tueras pas devrait être en première position. A peine a-t-on réfléchi qu'il change de cap : ça me fait penser … c'est spécial la vie quand on y pense.
Il se lève pour dévider un long rouleau de papier blanc sur lequel on découvre son père chanter un texte écrit par Serge Gainsbourg.
Il n'est pas à une aberration près, et parfois il voit juste. Je croyais à une blague, encore une, quand il expliqua les motivations du créateur du Club Med, un certain Gérard Blitzmissionné en 1945 par le gouvernement belge pour travailler à la réinsertion de rescapés des camps de concentration. Il imagine un "contrc-camp" où passer des vacances sans aucune contrainte où il sera possible de manger à volonté et où le loisir sera roi. Je croyais que le concepteur était le français Gilbert Trigano qui y vit l'occasion de recycler ses tentes militaires, désormais inutiles. Son énergie l'a rendu célèbre mais il n'est intervenu qu'en seconde position.