« J’ai bien raté ma vie, hein ? »… Tout commence par cette phrase prononcée presque en souriant. Une phrase qui agit comme un détonateur. Véronique Ovaldé entreprend alors de remonter le fil d’une existence modeste, celle d’une femme née dans la France de l’après-guerre, élevée dans un monde où les ambitions féminines pesaient peu face aux injonctions sociales. Brillante à l’école mais privée d’études, mariée à un homme jaloux, possessif et violent, cette femme consacrera sa vie à maintenir à flot une famille qui menaçait sans cesse de sombrer. Pourtant, malgré les humiliations, les renoncements et les blessures, elle conservera jusqu’au bout une étonnante capacité à la douceur, à l’accueil de l’autre et, surtout, à la joie.
Ce qui frappe d’emblée dans ce récit, c’est l’immense tendresse que porte Véronique Ovaldé à sa mère. Une tendresse sans aveuglement. L’autrice ne transforme jamais cette femme en sainte ni en héroïne exemplaire. Au contraire, elle accepte ses contradictions, sa résignation parfois incompréhensible et son incapacité à rompre avec un mari qui l’a écrasée pendant des décennies. Et c’est précisément cette lucidité qui rend l’hommage si bouleversant.
À travers ce portrait singulier, c’est également toute une génération de femmes qui apparaît. Des femmes auxquelles on n’offrait souvent que peu de choix, enfermées dans des rôles définis d’avance, dépendantes économiquement et socialement de leur époux. Véronique Ovaldé décrit avec une finesse remarquable les mécanismes de l’emprise conjugale, allant de la violence visible jusqu’aux stratégies plus insidieuses de contrôle, de culpabilisation et d’effacement progressif de soi. Le livre évite heureusement tout manichéisme simplificateur pour s’attacher à la complexité des êtres et des situations.
J’émets néanmoins une réserve concernant l’un des partis pris narratifs du livre. Véronique Ovaldé choisit en effet régulièrement d’imaginer les vies alternatives que sa mère aurait pu connaître… si elle avait poursuivi des études, choisi un autre homme ou simplement emprunté une route différente à un moment donné de son existence. L’intention est parfaitement compréhensible. Comment une romancière pourrait-elle résister à la tentation d’explorer ces bifurcations possibles ? Pourtant, ce mélange de récit autobiographique et de fiction m’a parfois laissé une impression d’inconfort. Comme si la vie réelle de cette femme n’était pas suffisante en elle-même et qu’il fallait combler certains vides par l’imagination. Paradoxalement, c’est justement dans cet effacement, dans cette discrétion obstinée au service des autres, que réside la beauté du personnage.
Malgré ce léger bémol, « Vivre sans bonheur et n’en point dépérir » demeure un texte d’une grande élégance, porté par la plume sensible et lumineuse de Véronique Ovaldé. Un livre qui interroge la mémoire familiale, la place des femmes dans l’histoire récente et ce que les filles doivent parfois aux sacrifices silencieux de leurs mères. Un récit touchant, souvent poignant, qui donne enfin une voix à celles que l’on regarde trop rarement et qui rappelle qu’une vie peut sembler ordinaire tout en recelant une forme de courage extraordinaire. L’extraordinaire richesse d’une vie ordinaire…
Vivre sans bonheur et n’en point dépérir, Véronique Ovaldé, Flammarion, 208 p., 21,00 €
Elles/ils en parlent également : Matatoune, Cassiopée, Sur la route de Jostein