Anne Godard – Nous aussi

Par Yvantilleuil

Avec « Nous aussi », Anne Godard signe un roman ambitieux et singulier qui explore les mécanismes du déni collectif au sein d’une grande famille bourgeoise parisienne. Sélectionné pour plusieurs grands prix littéraires de la rentrée, ce troisième roman de l’autrice a néanmoins eu du mal à me séduire.

Nous sommes au cœur du Ve arrondissement de Paris. Une même famille occupe depuis des générations un vaste immeuble haussmannien. Les étés se déroulent dans un château alpin, entre cousins, cousines, oncles et tantes. Tout semble harmonieux dans ce clan soudé, cultivé et convaincu d’appartenir au « bon côté » du monde. Les enfants grandissent ensemble, partagent tout ou presque, au sein d’un univers où les frontières individuelles paraissent secondaires face à l’appartenance au groupe.

Mais derrière cette image de perfection se cache une réalité plus sombre. La défenestration d’un adolescent agit comme une première fissure dans l’édifice familial. Peu à peu remontent à la surface des souvenirs enfouis, des non-dits et des violences longtemps recouverts par la puissance du récit collectif. Sans jamais tomber dans le sensationnalisme, Anne Godard dévoile progressivement ce qui se joue derrière les façades impeccables et les traditions familiales.

La grande force du roman réside indéniablement dans son analyse du fonctionnement d’un clan. L’autrice dissèque avec une remarquable acuité cette bourgeoisie intellectuelle persuadée de son exemplarité morale. Elle montre comment le sentiment d’appartenance, lorsqu’il devient absolu, peut conduire à l’aveuglement. Dans cette famille où l’on se transmet les appartements, les prénoms, les livres et les habitudes, les individus finissent parfois par disparaître derrière le groupe.

Le choix narratif est particulièrement audacieux. Presque tout le récit est porté par un « on » omniprésent qui remplace les voix individuelles. Ce procédé traduit parfaitement la fusion familiale et l’impossibilité, pour certains personnages, d’exister en dehors du collectif. Sur le plan littéraire, la démonstration est remarquable. Anne Godard maîtrise son dispositif avec une cohérence impressionnante.

C’est pourtant aussi là que se situe, pour moi, la principale limite du roman. Ce « on » incessant finit par créer une certaine distance émotionnelle. J’ai admiré l’intelligence du procédé davantage que je ne l’ai réellement ressenti. Les personnages demeurent longtemps flous, presque désincarnés, ce qui rend parfois difficile l’attachement ou l’identification. À plusieurs reprises, j’ai eu l’impression d’observer une expérience littéraire brillante plutôt que de partager l’intimité de personnages de chair et de sang.

De la même manière, le portrait extrêmement détaillé de la grande bourgeoisie parisienne m’a davantage intéressé pour sa dimension sociologique que pour son univers lui-même. Les privilèges, les codes et les rites de ce milieu ne constituent pas un sujet qui me passionne à la base. Heureusement, Anne Godard dépasse largement la simple chronique de classe pour aborder des thèmes universels tels que la mémoire traumatique, la construction de soi, le poids de l’héritage familial et la difficulté de briser le silence.

Même si le choix narratif m’a gardé trop à distance des personnages et des émotions, il est difficile de ne pas reconnaître la puissance et l’originalité de ce texte. Sa singularité formelle, son intelligence et son regard implacable sur les mécanismes du déni familial en font en effet une œuvre marquante, troublante et longtemps habitée par l’écho d’une question dérangeante : que devient un individu lorsqu’il lui est interdit de dire « je » ?

Nous aussi, Anne Godard, Actes Sud, 240 p., 20,00 €

Elles/ils en parlent également: Matatoune, Cannetille, Aude, Île aux trésors, Mes pages versicolores, La vie devant soi