Des idées d’incendie

Publié le 14 octobre 2026 par Adtraviata

Quatrième de couverture :

Janvier 1910. C’est la crue du siècle. Alors que les eaux envahissent cet asile d’aliénées du département de la Seine, deux femmes se dirigent vers les grilles laissées ouvertes dans la confusion. L’une tient encore dans la main une liasse de pages arrachées. Dehors, la rue inondée appelle et effraie.

Explorant les manières de couver les feux, Des idées d’incendie retrace d’une langue fiévreuse la destinée d’une paysanne que sa condition n’a pas réussi à brider. Sa bonté, son silence qui répare, ses abeilles tant aimées, sa faim de liberté font de Paulie une héroïne qu’il est impossible d’oublier.

Au début du roman, on est en 1910, dans un asile d’aliénées envahi par la crue de la Marne (qui fera déborder plus tard la Seine, la fameuse crue de 1910). Deux femmes vont sans doute profiter du désordre pour sortir de l’asile, deux femmes dont Paulie dont on apprendra plus tard qu’elle a été internée parce qu’elle avait « des idées d’incendie ». On revient ensuite au temps de la jeunesse de Paulie, sans doute vers les années 1850-1860, dans la maison paternelle au Bois-des-Fous (des fous qui ne sont pas des malades mentaux comme on pourrait le penser). Avec son père, Paulie apprend à fabriquer des paniers à mouches (des ruches) et à s’en occuper. Sa mère, petite femme dite la Grande, est guérisseuse et semble plus distante. Nous allons suivre Paulie, qui parle très peu, dans sa vie de paysanne, séduite par Agathon, un braconnier, un voleur qui lui fera quatre enfants, dont trois vont survivre. Paulie va devoir se battre, travailler, voire s’inscrire sur la liste des pauvres de la commune qui ont le droit de glaner, pour assurer la sécurité de ses trois fils, dont l’aîné est Georges, qui sera irrémédiablement et silencieusement lié à sa mère suite à un « accident ». Plus tard, Paulie ira vivre chez ce fils aîné, elle prendra la place que sa propre mère occupait et se liera avec sa petite-fille Louise, un enfant qui ne parle pas elle non plus et est même considérée comme une idiote par tout le monde, à commencer par sa propre mère, Mona. Mais Paulie et Louise ne se lâcheront plus, jusqu’à un autre événement qui bouleversera leur vie. Paulie ne parle toujours pas plus, au contraire, elle ne sait ni lire ni écrire, elle n’a peut-être pas « les mots pour le dire » (pour reprendre le titre d’un récit de Marie Cardinal) mais elle a une intelligence émotionnelle qui la guide avec sûreté dans ses relations familiales et autres, qui conduit sa quête de liberté. C’est aussi son instinct corporel qui la conduit. Et le titre du roman prendra des sens multiples au cours de la lecture.

Angélique Villeneuve est donc revenue cet été avec son dixième roman où elle campe comme dans les autres une femme ordinaire à qui il arrive des choses extra-ordinaires et qui trace son chemin obstinément pour trouver une lumière dans sa vie. La romancière nous offre toujours une écriture serrée, poétique, sensorielle mais elle a encore évolué avec bonheur dans ce dixième opus : elle écrit quelques passages en vers libres qui contribuent à faire avancer l’action et exaltent les sentiments des personnages féminins et elle s’essaie à des passages en « je », écrits en italique, un contrepoint qui nous plonge dans les pensées de Georges, expliquant, éclairant des événements marquants du récit. Lors d’une rencontre toute récente en librairie (j’ai réussi à convaincre mes libraires chéries de Chantelivre à la faire venir à Tournai !! c’était une magnifique soirée), Angélique Villeneuve nous a expliqué le temps qu’elle passe à se documenter, à écrire à la main le résultat de ses recherches, ici sur la paysannerie, les asiles, à s’inspirer de vieilles photos en noir et blanc. Cela a donné ce beau roman, cette héroïne Paulie, si digne, si attachante, et cette histoire pleine de feu. Un coup de coeur, comme le roman précédent, Les ciels furieux. Merci, chère Angélique Villeneuve !

« Paulie s’emploie alors à transformer le lit sourd et muet en une maison-cheval, certes entourée de dangers comme la précédente mais bavarde, hérissée de pailles et de restes de nourriture, de lambeaux de papier, de feuilles sèches ramassées dans le parc, de mouchoirs volés à la buanderie où elle va bientôt trouver de l’ouvrage, de rameaux à la tisanerie. De son lit, avant-dernier de la rangée, elle va faire un allié, un être parlant, une oreille, un terrier. »

« Il n’était pas besoin pour vivre, se disait-elle, d’un homme qui se jetait sur elle tel un taureau furieux. Pas besoin de son haleine, de sa voix menaçante, pas besoin de ses yeux, de ses poings, de sa sueur vineuse. Même pas besoin de son gibier. Elle avait son potager et ses poules. »

« Je pense à Paulie. Depuis l’autre jour je pense sans cesse à Paulie. Je ne sais pas pourquoi je me suis attachée ainsi à celle-là. Si tétue, si muette quand ici, à l’asile et quel que soit le pavillon, tant d’autres ne sont que cris et bourdonnements. Leurs paroles me fatiguent, je ne les écoute plus mais le soir en déborde. Sans doute que son silence m’aspire.
A peine plongée dans l’eau tiède elle basculait lentement en arrière et posait sa nuque sur le rebord, prête à s’endormir. Mais Paulie ne dort pas. Elle pleure sous ses paupières closes, pleure infiniment sans sanglots, sans rictus. Elle se déverse. a première fois, tandis que je me penchais, prète à l’interroger, elle a ouvert les yeux pour m’offrir le sourire le plus pur qui ait dans cette salle, Comme s’il était le premier. J’avais jamais pleuré, m’a alors chuchoté Paulie à l’oreille. »

Angélique VILLENEUVE, Des idées d’incendie, Phébus, 2026