L’histoire se déroule à Grace, petite ville d’Alabama où la grâce, justement, semble avoir depuis longtemps déserté les lieux. Cinq adolescentes ont disparu et la peur s’est installée dans cette communauté gangrenée par les rumeurs, la religion, la pauvreté et les secrets. Lorsque Summer Ryan, quinze ans, élève modèle et jeune fille appréciée de tous, disparaît à son tour en laissant derrière elle un mystérieux mot, sa jumelle Raine refuse de croire à une simple fugue. Rebelle, rageuse et plutôt indomptable, elle se lance à sa recherche avec Noah et Purv, deux adolescents que la vie n’a pas davantage épargnés.
Ceux qui ouvriront « La Lumière qui nous reste » en espérant avant tout un thriller haletant risquent cependant d’être surpris. La disparition de Summer est certes le moteur de l’histoire, mais Chris Whitaker s’intéresse davantage à ceux qui restent qu’à celle qui a disparu. Derrière l’enquête se dessine progressivement le portrait d’une communauté abîmée, peuplée de familles dysfonctionnelles et d’individus vivant avec la pauvreté, la violence, l’alcool, la maladie, la culpabilité ou le deuil.
C’est cette Amérique cabossée que j’ai particulièrement aimée. Grace étouffe sous un immense nuage noir qui plane au-dessus de la ville et finit presque par devenir un personnage à part entière. Cette obscurité physique fait écho à celle qui ronge ses habitants, enfermés entre misère sociale, religion, superstitions et absence de perspectives.
Mais mon véritable coup de cœur dans le roman va à Noah et Purv. Deux gamins meurtris dont l’amitié apporte une formidable dose d’humanité à cet univers sombre. Ils se soutiennent avec leurs maladresses et leurs blessures et, avec Raine, ils forment un trio aussi improbable qu’attachant. C’est là que l’on reconnaît déjà pleinement le talent de Whitaker qui consiste à donner vie à des êtres cabossés sans jamais les enfermer dans une simple catégorie.
Tout n’est pourtant pas aussi convaincant. Le roman souffre notamment d’une abondance de personnages, surtout dans sa première partie. Il faut rester attentif pour ne pas perdre le fil… et cette profusion m’a empêché de créer avec certains protagonistes le même lien émotionnel que dans « Duchess » ou, surtout, « Toutes les nuances de la nuit ». Le rythme prend également son temps, l’auteur privilégiant la psychologie et les relations humaines à l’efficacité pure de l’enquête.
Pas de nouveau coup de cœur, donc, mais certainement pas une déception non plus. « La Lumière qui nous reste » est un beau roman noir, profondément humain, dans lequel on voit déjà se dessiner tout ce qui fera plus tard la singularité et la puissance émotionnelle de Chris Whitaker. Et même lorsque l’obscurité semble avoir tout englouti, il reste toujours chez lui une petite lueur… celle de l’amitié, de la loyauté et de ces êtres cabossés qui refusent malgré tout de tomber.
La Lumière qui nous reste, Chris Whitaker, Sonatine, 480 p., 24,00 €
Elles/ils en parlent également : Yvan, Litote, Collectif Polar
Le site de Chris Whitaker : https://sites.prh.com/chriswhitaker