Pierre Rosanvallon, 78 ans : pourquoi les idées les plus neuves viennent parfois des cheveux blancs

Publié le 19 octobre 2026 par Guy Deridet


On nous bassine depuis des décennies avec le conflit des générations. Les jeunes seraient révoltés, désenchantés, pressés ; les vieux dépassés, réactionnaires, accrochés à leurs privilèges.

Et si c’était exactement l’inverse ? Et si, en cette année 2026, un professeur émérite du Collège de France, historien et sociologue, âgé de 78 ans - oui, un « boomer » au sens le plus caricatural et le plus méprisé du terme - portait une pensée plus radicale, plus novatrice, plus désespérément actuelle que toute la classe politique réunie, y compris ses plus jeunes représentants ?



🔥Rencontre avec Pierre Rosanvallon, auteur de La tyrannie du présent (Seuil), qui nous explique pourquoi :




➜ tous nos dirigeants, depuis De Gaulle, ont été et sont encore structurellement des « hommes du passé ». 

➜ pourquoi la jeunesse a raison de se révolter, et 

➜ pourquoi la démocratie française étouffe sous le poids de sa propre myopie. 
 

Révélation : à 78 ans, ce monsieur n’est pas «un homme du passé», et a encore de la dynamite intellectuelle dans les neurones.



 


 

📊 Le contexte : qui est ce vieux monsieur qui dérange ?


Avant de parler de ses idées, rappelons qui parle. Pierre Rosanvallon n’est pas n’importe quel retraité de la pensée. 
 

Professeur émérite au Collège de France, historien de la démocratie, théoricien du lien social, il a passé sa carrière à décortiquer les mécanismes du politique. 
 

Ancien responsable de l’UNEF (Union des Etudiants de France) en mai 1968 (il était étudiant à HEC, organisant des convois de voitures pour rejoindre les manifestations parisiennes), il incarne cette génération qui a cru que le monde pouvait basculer. 
 

Aujourd’hui, à 78 ans, il ne se contente pas de raconter ses souvenirs : il diagnostique une crise systémique de la représentation démocratique.
 

Son dernier ouvrage,La tyrannie du présent, pose un constat brutal : nous vivons dans une société qui sait, mais qui n’agit pas. 
 

Qui connaît les enjeux - climatiques, budgétaires, démocratiques - mais qui sacrifie l’avenir sur l’autel de l’immédiateté électorale. C’est ce qu’il appelle la « tyrannie du présent », cette pression constante qui pousse les décideurs à gérer l’instant présent au détriment de la projection à dix ou vingt ans. 
 

Et c’est précisément cette myopie qui étrangle la jeunesse.
 

 


 

⚔️ La crise lycéenne : le « parcours du combattant » version 2026


Commençons par le constat qui fâche. Rosanvallon décrit le parcours des lycéens et étudiants actuels comme un « parcours du combattant ». 
 

Pas de nostalgie gratuite ici : il y a des chiffres. En cinquante ans, le nombre de bacheliers a été multiplié par huit. Huit. Pendant ce temps, le nombre d’emplois hautement qualifiés n’a pas suivi. Résultat : des jeunes bardés de diplômes (master, doctorat) qui peinent à trouver un emploi stable après neuf années d’études post-bac. C’est ce que les économistes appellent les « rendements décroissants de l’éducation » : plus on étudie, moins l’insertion est garantie.
 

La pression commence tôt. Dès la classe de seconde, c’est la course aux notes, l’angoisse de l’orientation, la promesse fallacieuse que « la réussite scolaire assure le bien-être ». Sauf que le discours a changé : avant, les études garantissaient un emploi stable ; aujourd’hui, on promet le bonheur par la performance académique, sans que la société tienne sa part du marché.

L’école traverse une crise « consubstantielle » : elle ne tient plus ses promesses d’insertion professionnelle.

À quoi il faut ajouter une nouveauté toute récente, qui, elle non plus, ne risque pas de calmer les inquiétudes des jeunes : l’irruption de l'intelligence artificielle dans tous les domaines de la société.

Une intelligence qui avance tellement vite que l’on peut raisonnablement se demander à quoi servent neuf ans d'études, puisque l’IA d'aujourd'hui et certainement celle de demain peuvent accomplir en quelques heures ce qui nécessitait auparavant neuf ans d’études et des capacités intellectuelles hors du commun.

 

Les jeunes le savent. Ils le vivent. Et ils se révoltent. 
 

Mais cette révolte, selon Rosanvallon, n’est pas une simple colère adolescente : c’est une réaction structurelle à une injustice générationnelle. Les adultes actuels prennent des décisions (ou ne les prennent pas) dont les conséquences seront assumées par les jeunes. 
 

➜ Climat,

➜ dette publique,

➜ crise de la démocratie. 

➜ intelligence artificielle 

➜ retour des conflits armés :

🔶la jeunesse hérite d’un monde en décomposition, sans avoir eu voix au chapitre.

 

 


 

🕰️ 1968 vs 2026 : ce qui a changé (et c’est pire)


Rosanvallon était là, en mai 1968. Il se souvient des matraques, des gaz lacrymogènes, de l’odeur du lacrymo. Les étudiants de son école, située à dix kilomètres au sud de Paris, organisaient des convois pour rejoindre la capitale. Lui participait à l’organisation, sans lancer de pavés - « ce n’était pas la solution appropriée », dit-il avec le recul.
 

Mais comparons. En 1968, la violence policière existait, certes, mais elle n’avait pas le caractère systémique qu’elle a aujourd’hui. 
 

Aujourd’hui, Rosanvallon constate un point commun troublant : dans les deux époques, les jeunes ne peuvent manifester sans la présence policière. Sauf qu’aujourd’hui, cette présence est au centre des cortèges, créant des tensions artificielles, attirant les affrontements. 
 

Il suggère une évidence révolutionnaire : limiter la police à la périphérie, laisser les syndicats assurer le service d’ordre - comme cela se pratique avec succès dans d’autres pays.
 

Et puis il y a les chiffres qui donnent froid dans le dos. 
 

Le nombre de gardes à vue est « exceptionnellement élevé », dix à vingt fois supérieur aux pratiques habituelles. 

Des blessures gravissimes : une jeune fille de 14 ans étranglée, une tentative de noyade, un adolescent de 15 ans ayant perdu sa main et son avant-bras suite à l’usage d’une arme de guerre, un deuxième le 17 octobre. 
 

Des « accidents », selon le gouvernement. « Violence policière », rectifie le député Benjamin Lucas, et Rosanvallon avec lui. Le terme est juste. La responsabilité ne tombe pas sur les agents de terrain qui obéissent, mais sur les « plans stratégiques et tactiques » définis en haut lieu.
 

Je rappelle que le ministre de l'Intérieur a déclaré il y a quelques jours que, désormais, les manifestants étaient considérés comme des terroristes et que la police devait avoir avec eux la conduite qu'elle a avec les terroristes.
 

Autrement dit, le droit de manifester, pourtant inscrit dans notre Constitution, est désormais officiellement considéré comme un acte terroriste et sera traité en conséquence par les forces de l'ordre. (lire mon dernier article sur ce sujet, à paraître demain).
 

Ce qui se pratiquait depuis longtemps en France de façon absolument non officielle devient désormais, par la volonté d'un ministre de l'Intérieur et sans aucune loi ou règlement à ce sujet, une pratique officiellement préconisée !
 

🔷La révolte de 1968 visait à libérer la parole, à changer les mœurs. 
 

🔶Celle de 2026 vise à survivre à un système qui promet l’ascenseur social, mais livre l’escalier de service. 
 

🔶Et, en prime, des coups de matraque, des jets de gaz lacrymogènes, des tirs de LBD à bout portant et des grenades assourdissantes pour les Français en général et les jeunes en particulier qui oseraient ne pas être satisfaits du traitement qui leur est fait.
 

Traitement dont la violence est pour l'instant unique en Europe…

 


 

🧠 La tyrannie du présent : quand la démocratie devient myope


Voici le cœur du problème, selon Rosanvallon. Nous vivons sous le règne de la « tyrannie du présent ».
 

Cela signifie que la société, bien qu’informée des enjeux - réchauffement climatique, explosion de la dette, crise de la représentation -, n’agit pas, ou agit de manière insuffisante. 
 

Pourquoi ? Parce que les partis politiques sont structurellement orientés vers le court terme. La compétition pour le pouvoir les pousse à privilégier des résultats immédiats, visibles, électoralement rentables, plutôt que des réformes à cinq ou dix ans.
 

Prenons l’exemple du débat budgétaire à l’Assemblée nationale : tout le monde s’accorde sur la nécessité de réduire la dette, et personne ne vote les mesures concrètes pour y parvenir. C’est le symptôme d’une démocratie « myope ».
 

Les institutions actuelles - conçues pour gérer l’instant - sont incapables de penser l’avenir. Rosanvallon évoque même le retour au septennat comme piste de réflexion, non pas comme solution magique, mais comme symbole de la nécessité de sortir de la logique quinquennale qui étrangle la vision à long terme.
 

Le « présentisme » - cette tendance à vivre dans l’instant présent - contraint les jeunes à assumer les coûts des arbitrages que les adultes refusent de faire aujourd’hui.
 

C’est une injustice générationnelle systémique. À 18 ans, on se projette naturellement dans l’avenir, dans ce qu’on va devenir, ou dans les risques de ne pas réussir son insertion. Or, ce futur est confisqué par une classe politique qui gère le présent comme un propriétaire gère un bien en viager : sans se soucier de ce qui adviendra après.
 

 


 

🗳️ Représenter les jeunes : 13 % contre 40 %, le scandale démocratique


Si la révolte est justifiée, encore faut-il qu’elle trouve un débouché politique. Or, là encore, le constat est implacable. Les personnes de plus de 60 ans représentent 40 % du corps électoral. Les 18-25 ans ? 13 %, et ils votent moins fréquemment. Structurellement, la jeunesse est sous-représentée. Elle pèse peu dans les urnes, donc elle n’existe pas dans les décisions.
 

Rosanvallon propose une solution audacieuse : la création de « parlements des générations ». Des instances permanentes où les jeunes pourraient s’exprimer sur des enjeux qui dépassent leur simple carrière individuelle - climat, dette, avenir de la démocratie. Pas des conventions citoyennes temporaires et sans lendemain (comme celles expérimentées par le passé et laissées en déshérence), mais des voix collectives durables.
 

Car les manifestations, si elles permettent de s’exprimer dans la rue, sont temporaires. Les plateformes de contribution individuelle (réseaux sociaux, pétitions en ligne) ne suffisent pas à créer une expression collective structurée. Il faut transformer la parole individualisée en parole organisée. 
 

Créer des assemblées, des journaux, des espaces de délibération permanents. La pratique politique, rappelle Rosanvallon, ne se limite pas au vote : elle englobe l’intervention, la délibération, la protestation, la production d’information sur le vécu quotidien.
 

 


 

🎭 2027 et le populisme : ni angélisme ni rejet


L’élection présidentielle de 2027 se profile, avec ses sondages où dominent des candidats étiquetés « populistes » - Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon. Rosanvallon refuse à la fois l’angoisse et l’optimisme béat. Le populisme, dit-il, peut être positif s’il exprime un intérêt réel pour le peuple. Il devient négatif quand il propose une caricature du peuple au lieu de représenter le peuple réel.

Contrairement à une idée qui se répand de plus en plus, le peuple, n'est pas une insulte. C'est le cœur de la démocratie. Mais, tout dépend de quel peuple on parle. 

 

Pour les jeunes, confrontés à des difficultés concrètes (précarité, logement, climat), la tentation est grande de croire aux promesses simples. Mais Rosanvallon met en garde : beaucoup de jeunes manifestants soutenant Mélenchon vont découvrir la distance entre la « politique politicienne » et la « vraie politique » - celle de l’art de s’organiser pour vivre en société. 
 

L’objectif ne doit pas être de « conjurer des menaces » le jour de l’élection, mais d’influencer les décisions quotidiennes, quel que soit le vainqueur.
 

 


 

💣 La note qui fâche : Macron, Giscard et l’héritage du passé


Et puis il y a cette note finale, acide, qui traîne comme un pavé dans la mare de cette retranscription : depuis 1945, la totalité des hommes politiques ayant gouverné ce pays furent des « hommes du passé ».
 

Par définition, prendre en main une démocratie avec des idées du passé n’est pas une bonne chose. 
 

L’un des très rares qui se soient ouvertement présentés comme « un homme d’avenir », et qui pouvait le faire, puisqu'il était un inconnu dans la politique, ce fut Emmanuel Macron. 
 

Et là, la note se fait cinglante : il a fait pire parce qu’il est apparu comme neuf, alors qu’il était lui aussi un homme du passé : jeune, certes, mais moulé par ses années chez Rothschild, et portant en lui l’ADN de l’ultralibéralisme hérité de l’ère Reagan-Thatcher.
 

Mais Macron n’est pas le seul à avoir joué la carte du renouveau de façade. 
 

Avant lui, Valéry Giscard d’Estaing s’était lui aussi présenté comme le président du changement, élu à 43 ans en 1974 comme le plus jeune président de la République française. 
 

Pourtant, sa politique fut elle aussi profondément ancrée dans le passé, et des plus dangereuses. 
 

C’est lui qui, dès 1973, inscrivit dans le marbre la fin du financement de l’État par la Banque de France au profit du marché. Une décision qui sonna le glas de la souveraineté monétaire nationale et ouvrit la voie à la dette publique comme mode de financement structurel, plaçant la France sous la dictature des marchés financiers pour les décennies à venir. 
 

Un héritage que nous payons encore aujourd’hui, et qui illustre parfaitement cette « tyrannie du présent » décrite par Rosanvallon : on sacrifie l’avenir (la maîtrise de notre monnaie) pour des gains immédiats.
 

Que faut-il en penser ? 
 

D’abord, reconnaître la colère légitime derrière cette assertion. Elle exprime une défiance profonde envers une élite qui recycle les mêmes recettes depuis 40 ans, qu’elle s’appelle de droite ou de gauche, qu’elle ait 40 ou 70 ans. 
 

➜ Le passage de Macron par la banque Rothschild est un fait historique avéré, 

➜ Son adhésion à une vision ultralibérale de l’économie est documentée. 

➜ De même, la réforme Giscard de 1973 n’était pas une innovation, mais l’application brutale d’une idéologie déjà vieillissante venue d’outre-Atlantique : l’ultralibéralisme. 
 

Ce qui dérange, ce n’est pas le constat, c’est l’idée que le « renouvellement » promis n’était qu’un maquillage sur une structure idéologique dépassée. C’est une critique de la représentation, pas une théorie du complot : 
 

🔷l’idée que les décideurs, quel que soit leur étiquette ou leur âge, sont prisonniers d’un paradigme qui date du siècle dernier, et que la jeunesse paie le prix de cette incapacité à penser l’avenir.
 

 


 

🎯 Conclusion : le vieux monsieur qui pense l’avenir


Pierre Rosanvallon a 78 ans, il a les cheveux blancs (probablement), les rides de l’expérience, et une carrière prestigieuse derrière lui. 

Pourtant, quand il parle de la jeunesse, de la nécessité de créer des institutions pour le long terme, de transformer la colère en organisation démocratique, il semble plus jeune que la totalité des candidats actuels à la présidentielle de 2027.
 

La leçon est simple : l’âge n’est pas une vertu ni un handicap. Ce qui compte, c’est la capacité à penser le monde autrement que par le prisme de l’héritage.
 

Rosanvallon, soixante-huitard émérite, nous rappelle que la révolte ne suffit pas : il faut la traduire en pouvoir, en institutions, en voix permanentes. Et que la démocratie, pour survivre, doit cesser d’être myope.
 

Alors oui, les jeunes ont raison de se révolter. Mais ils feraient bien d’écouter ce vieux monsieur du Collège de France. Il a peut-être les idées les plus neuves du pays.
 

 


 

🤖 Glossaire

 

Tyrannie du présent : concept forgé par Pierre Rosanvallon pour désigner la situation où une société, bien qu’informée des enjeux futurs (climat, dette, démocratie), est paralysée par une focalisation sur l’immédiateté et l’urgence électorale, empêchant toute action structurelle à long terme.
 

Présentisme : attitude politique et sociale consistant à privilégier la gestion du moment présent au détriment de la projection dans l’avenir, souvent au nom de l’efficacité immédiate.
 

Les rendements décroissants de l’éducation sont un concept économique et social où l’obtention d’un diplôme supérieur (master ou doctorat) ne garantit plus une intégration professionnelle facilitée ou une rémunération proportionnelle. Cela entraîne une frustration chez les générations actuelles.
 

Démocratie délibérative : système politique dans lequel les décisions politiques émanent d’un échange constructif et réfléchi entre les citoyens, favorisant un consensus plutôt que la simple addition des opinions individuelles (vote).
 

Parlement des générations : proposition de Pierre Rosanvallon pour la création d’instances représentatives dédiées à la défense des intérêts des jeunes et des générations futures, afin de compenser l’influence démographique dominante des aînés dans les institutions actuelles.
 

IGPN : Inspection générale de la police nationale, autorité administrative chargée de contrôler l’action des forces de police et d’enquêter sur les violences policières présumées.
 

Souveraineté populaire : principe démocratique selon lequel le pouvoir politique émane du peuple, exercé directement ou par des représentants. Rosanvallon critique la vision rousseauiste où le citoyen n’est « roi » que le jour du vote avant de redevenir « esclave » jusqu’au prochain scrutin.
 

Populisme : dans l’analyse de Rosanvallon, discours politique prétendant incarner la volonté du « vrai peuple » contre les élites. Il distingue un populisme « positif » (intérêt sincère pour les citoyens) d’un populisme « négatif » (caricature manipulatoire du peuple).
 

Ultralibéralisme : doctrine économique prônant la réduction maximale de l’intervention de l’État, la dérégulation des marchés et la primauté de l’individu sur le collectif. Rosanvallon y voit un héritage des politiques de Reagan et Thatcher des années 1980.
 

Myopie politique : incapacité structurelle des partis et des institutions démocratiques à penser au-delà de l’échéance électorale immédiate, privilégiant les décisions à court terme aux réformes nécessaires, mais impopulaires.
 

UNEF : Union nationale des étudiants de France, syndicat étudiant historique dont Pierre Rosanvallon fut un dirigeant dans les années 1960.