Imaginez un instant. Un ministre de l’Intérieur, en exercice, s’adresse à ses troupes de maintien de l’ordre et leur ordonne, noir sur blanc, de considérer des adolescents de moins de vingt ans — des lycéens, des apprentis, des étudiants — comme des terroristes. Pas des délinquants, pas des casseurs, des terroristes. Et d’appliquer, face à ces gamins, les techniques de combat apprises pour la lutte antiterroriste : encerclement, tir de grenades, immobilisation au sol, usage disproportionné de la force. Et rétablissement des grenades assourdissantes qui ont déjà fait deux victimes : deux jeunes manifestants qui ont perdu une main.
Ce n’est pas une fiction dystopique. C’est la France d'octobre 2026. Nous avons franchi un seuil. Non pas celui de la « fermeté républicaine », mais celui de la terreur d’État sélective. Parce que pendant que nos forces de l’ordre apprennent à mater des mineurs comme on mate des djihadistes, d’autres — des agriculteurs en colère, armés de tracteurs et de purin — incendient des préfectures, plastiquent des bâtiments administratifs et défoncent des grilles, sans qu’un seul CRS ne bouge le petit doigt. Consigne gouvernementale : « modération extrême ».
La question n’est plus de savoir s’il existe un « deux poids, deux mesures » dans la République. La question est : sommes-nous encore dans un État de droit, ou avons-nous basculé dans un régime où la légalité dépend de votre bulletin de vote, de votre âge, et de la couleur de votre gilet ?
📊 Le Contexte : la République à géométrie variable
Pour mesurer l’abîme, il faut remonter le fil des événements. Le 24 janvier 2024, Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, déclare sur les ondes qu’il ne faut pas envoyer de CRS contre les agriculteurs, car « leur souffrance » ne se soigne pas à coups de matraque. Le lendemain, des images d’archives montrent une préfecture en flammes à Agen, des murs recouverts de purin, une grille de préfecture défoncée à Toulon. Aucune interpellation. Aucune « violence urbaine » décrétée.
Quelques semaines plus tard, à Lyon, c’est l’inverse. Des lycéens manifestent contre la réforme du lycée. Ils sont rejoints par des syndicalistes enseignants du SNES-FSU, identifiables à leurs chasubles blanches, tenant une banderole pacifique : « Pour améliorer l’école. Vous n’avez pas notre confiance ». Les CRS chargent. Deux syndicalistes sont hospitalisés après des coups de matraque. La banderole est confisquée. Les lycéens sont gazés, plaqués au sol, encerclés.
Le ministre Laurent Nuñez, successeur de Darmanin, entérine cette dichotomie en qualifiant les manifestations lycéennes de « violences urbaines ». Ce n’est pas un détail sémantique. C’est un changement de doctrine opérationnelle : sortir du cadre réglementaire du maintien de l’ordre — où la force doit être graduée, proportionnée, et où la protection des manifestants est une obligation — pour entrer dans la logique de la « guerre urbaine », où l’on tire d’abord et où l’on discute après.
Mais le pire est ailleurs. Nuñez et ses services ne se contentent plus de nier la réalité des violences policières ou de les minimiser. Ils ont franchi un cap supplémentaire en assimilant ces jeunes à des terroristes, en prescrivant l’usage de techniques militaires contre des civils mineurs. C’est la militarisation de la répression intérieure, appliquée non pas aux ennemis de la République, mais à ses enfants.
⚖️ Le Débat : l’arbitraire comme système de gouvernement
La fin de l’égalité devant la loi
L’État de droit repose sur un principe simple, énoncé par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : la loi est la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Pourtant, en janvier 2024, nous avons assisté à une démonstration éclatante de son effondrement.
D’un côté, les agriculteurs. Leur colère est légitime, certes, mais leurs méthodes ne le sont pas moins au regard de la loi : incendie volontaire de la Mutualité sociale agricole à Narbonne, dégradation de bâtiments publics à Carcassonne, blocages routiers illégaux. Pourtant, aucune arrestation, aucune poursuite, aucune « violence urbaine ». Pourquoi ? Parce qu’ils représentent un poids électoral considérable. Parce que Gérald Darmanin, en quête d’une candidature présidentielle, sait qu’il lui faut ménager l’électorat rural. C’est du cynisme politique pur, transformé en doctrine sécuritaire.
De l’autre, les lycéens et les syndicalistes. Eux n’ont pas detracteurs ni de puissants lobbies agricoles pour les défendre. Ils sont jeunes, souvent mineurs, sans voix au chapitre électoral. Ils deviennent donc des cibles faciles. On les traite comme des « émeutiers », on les gaze, on les frappe, on leur confisque le droit de manifester pacifiquement. La loi, qui devrait être impersonnelle, devient un outil de discrimination : sévère avec les faibles, clémente avec les forts.
C’est le retour de l’arbitraire, ce cancer mortel de l’État de droit. L’arbitraire, c’est quand le pouvoir s’affranchit des règles qu’il a lui-même édictées, quand il décide qui mérite la protection de la loi et qui mérite la matraque, selon des critères politiques opaques. C’est exactement ce que dénonçait la Révolution française en 1789, lorsqu’elle s’est insurgée contre les « lettres de cachet » — ces ordres royaux qui permettaient d’emprisonner quiconque selon le bon vouloir du souverain. Aujourd’hui, la lettre de cachet ne s’écrit plus sur parchemin, elle se prononce dans un conseil des ministres ou sur un plateau télévisé. Mais elle est tout aussi arbitraire.
La terreur comme méthode de dissuasion
Le fait de traiter des adolescents comme des terroristes n’est pas anodin. Ce n’est pas une exagération rhétorique de la part des forces de l’ordre. C’est une stratégie de la terreur préventive. L’objectif est clair : étouffer la contestation à la naissance, avant qu’elle ne se propage.
Quand un ministre de l’Intérieur ordonne d’appliquer les techniques antiterroristes contre des lycéens, il envoie un message glaçant à toute la jeunesse : « Manifestez, et vous serez traités comme des ennemis de l’État. Vous serez gazés, frappés, humiliés, et si nécessaire, terrorisés. » C’est une volonté délibérée de briser la chaîne de solidarité entre les générations et les milieux sociaux. On frappe les lycéens pour empêcher la convergence avec les étudiants, les ouvriers, les fonctionnaires. On frappe les faibles pour montrer sa force, mais on laisse les puissants brûler la République sans conséquences.
Cette approche n’est pas celle d’une démocratie, même « dure ». C’est celle d’un régime autoritaire qui a peur de son propre peuple. Car il faut bien le dire : quand un État traite ses propres enfants comme des terroristes, ce n’est pas qu’il est fort. C’est qu’il est terrorisé par l’avenir.
La « logocratie » ou le mensonge d’État érigé en système
Au-delà de la violence physique, il y a la violence symbolique. Laurent Nuñez, sur France Inter, a affirmé qu’il n’y avait « pas de dégradations » lors des manifestations agricoles, niant l’évidence des images montrant des incendies et des déprédations. C’est ce que l’on peut appeler la logocratie : un régime où le pouvoir ne se contente pas d’agir, mais dit pour faire exister une réalité alternative, où le langage prime sur les faits.
Quand Nuñez qualifie les manifestations lycéennes de « violences urbaines », il ne décrit pas une situation : il la crée juridiquement. Il prépare le terrain à la répression en disqualifiant d’avance les manifestants. C’est une technique de communication digne des pires régimes totalitaires : substituer la fiction à la vérité, le sécuritaire au politique.
Cette logocratie est d’autant plus dangereuse qu’elle s’accompagne d’un arsenal législatif liberticide. L’article 24 de la loi « Sécurité globale » (2020), même partiellement censuré, visait à empêcher de filmer les policiers en action, privant ainsi les citoyens de leur seul recours contre les abus. La « loi anticasseur » de 2019 permet aux préfets d’interdire à des individus de manifester sur tout le territoire, sans jugement. Ce sont des outils d’arbitraire légal, qui permettent à l’État de choisir qui a le droit de manifester et qui doit être interdit de rue.
Contrepoint : L’argument de la « proportionnalité » et sa réfutation
On pourrait objecter : les agriculteurs défendent leur survie économique, leur colère est compréhensible ; les lycéens, eux, cassent des vitrines et bloquent des lycées, ce qui est inacceptable. Cet argument est un sophisme dangereux.
D’abord, la violence — qu’elle soit matérielle ou physique — doit être jugée selon les mêmes critères pour tous. Un incendie de préfecture est un acte grave, qu’il soit commis par un agriculteur en colère ou par un lycéen révolté. Ensuite, la « légitimité » des revendications ne devrait jamais déterminer le droit de manifester. Sinon, nous ne sommes plus dans une démocratie, mais dans une oligarchie de la souffrance où seuls les mouvements « acceptables » par le pouvoir ont droit de cité.
Enfin, l’argument sécuritaire (« on craint l’escalade avec les agriculteurs ») est un aveu de faiblesse. Ce n’est pas de la fermeté que de laisser brûler des bâtiments publics par peur de la réaction des auteurs, pendant qu’on tabasse des adolescents désarmés. C’est de la lâcheté politique déguisée en pragmatisme, et de la cruauté envers les plus vulnérables.
🎯 Synthèse : La République hors-la-loi
Nous ne sommes plus dans un État de droit au sens strict. Un État de droit, c’est l’égalité devant la loi, l’impersonnalité de la norme, la soumission du pouvoir à des règles qu’il ne peut changer unilatéralement. Ici, nous avons un État qui change les règles selon le profil du manifestant, qui nie la réalité pour la remplacer par sa version officielle, et qui utilise la force de manière sélective et terrorisante.
C’est une démocratie de façade — ou, pour employer un terme plus cru, un régime autoritaire à habillage républicain. Les apparences sont sauvées : élections, liberté d’expression théorique, médias. Mais le fond est vidé : l’arbitraire règne, la loi est à deux vitesses, et la jeunesse est traitée comme l’ennemi intérieur.
La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, n’était pas qu’une histoire de prison ; c’était le refus de l’arbitraire royal. Aujourd’hui, les lycéens qui manifestent — qu’ils aient tort ou raison sur le fond de leurs revendications — sont les héritiers de cette révolte contre l’injustice sélective. Ils ne demandent pas la lune : ils demandent que les règles soient les mêmes pour tous, que la loi ne soit pas un gourdin manié par le pouvoir contre ses propres enfants.
💡 Conclusion : Le courage de nommer les choses
Il y a des moments dans l’histoire où le courage consiste non pas à agir, mais à nommer. À dire : « Ceci n’est pas normal. Ceci n’est pas la République. Ceci est une dérive autoritaire. »
Quand un ministre de l’Intérieur ordonne de traiter des mineurs comme des terroristes, quand il nie l’évidence des incendies de préfectures pour protéger son électorat, quand il transforme le maintien de l’ordre en guerre civile larvée contre la jeunesse, il ne défend plus la République. Il la trahit.
La bonne nouvelle — s’il en est une — c’est que l’arbitraire, aussi sophistiqué soit-il, laisse toujours des traces. Des images, des témoignages, des blessures. Et ces traces, un jour, serviront de preuves devant le tribunal de l’Histoire.
En attendant, il nous revient de ne pas baisser les yeux. De ne pas accepter que la peur devienne la norme. De rappeler, inlassablement, que dans une démocratie, même imparfaite, un enfant n’est jamais un terroriste, et qu’un État qui frappe ses enfants pour les empêcher de penser a déjà perdu la bataille de l’avenir.
La République n’est pas un club privé où l’on entre selon ses revenus ou son âge. C’est un contrat. Et ce contrat, aujourd’hui, est rompu.
Addendum : les grenades assourdissantes, cela signifie quoi ?
La France fait figure d'exception en Europe concernant l'utilisation de grenades contenant de la matière explosive dans le cadre des manifestations.
La Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) a d'ailleurs souligné que la France est le seul pays européen à utiliser des munitions explosives pour des opérations de maintien de l'ordre face à des civils.
Le débat repose sur une différence fondamentale de doctrine, de classification et d'usage entre la France et ses voisins :
Le choix de l'interdiction chez les voisins européens
Dans la majorité des pays démocratiques comparables, les grenades assourdissantes (souvent appelées flashbangs) ne sont jamais utilisées contre des foules ou dans des manifestations
Des pays comme l'Allemagne ou la Belgique ont formellement exclu ces armes de leurs doctrines de maintien de l'ordre.
🔶Pour ces pays, ces grenades sont classées comme des armes de guerre ou d'assaut tactique. Leur usage est strictement réservé aux unités d'intervention d'élite (comme le GSG 9 en Allemagne) lors d'opérations militaires, de prises d'otages ou de lutte contre le terrorisme, mais jamais face à des manifestants.
Le statut juridique ambigu en France
En France, ces munitions (comme les modèles GM2L ou ASSD/EF-SON) font partie de l'arsenal des forces de l'ordre. Juridiquement, elles sont classées en catégorie A2, une catégorie qui regroupe le matériel de guerre mais aussi les « armes de force intermédiaire ».
Les autorités réfutent le terme d'« arme de guerre » au sens militaire en expliquant qu'elles ne contiennent pas d'éclats de tradition métallique (comme une grenade à fragmentation) et qu'elles ne sont pas conçues pour tuer.
Cependant, ces “armes de force intermédiaire” peuvent blesser gravement des manifestants. Depuis l'arrivée de Macron au pouvoir, les blessures graves ont été trop nombreuses dans les manifestations, ce qui n'empêche pas de continuer à les utiliser. Ces grenades reposent sur une détonation pyrotechnique majeure (générant environ 160 décibels et un effet de souffle). C'est cet effet de souffle, combiné à la présence d'explosifs, qui cause régulièrement de graves mutilations (mains arrachées, pertes d'audition irréversibles).
Une doctrine française sous haute tension
La persistance de cet arsenal suscite de vives critiques de la part des ONG comme Amnesty International et de l'ONU, qui demandent régulièrement leur interdiction définitive en raison de leur caractère indiscriminé.
Le sujet est brûlant : après qu'un adolescent a eu la main arrachée lors d'un rassemblement en octobre 2026, le gouvernement a dû temporairement suspendre certains modèles projetés par lanceurs. Néanmoins, le ministère de l'Intérieur maintient que ces armes intermédiaires restent indispensables pour repousser des groupes violents et éviter le contact physique direct.
Et il vient de les rétablir officiellement. Ce qui prouve s’il en était besoin, que, pour le ministre de l'Intérieur, tout manifestant est un terroriste.
Depuis 2017, on a malheureusement souvent eu l'occasion de le constater.
La nouveauté, c'est que désormais, un ministre de l'Intérieur se permet d'attester publiquement que ses forces de maintien de l'ordre vont traiter tous les manifestants, comme des terroristes. Y compris, donc, les femmes et les enfants …
Quand je dis que nous sommes déjà dans une démocrature, c'est-à-dire une avancée massive et délibérée vers la dictature, je n'exagère rien.
📚 Glossaire
Arbitraire (pouvoir) : Exercice du pouvoir selon la seule volonté du souverain ou du gouvernement, sans être soumis à des règles juridiques préétablies et impersonnelles. S’oppose frontalement à l’État de droit.
Démocrature : ce mot-valise, combinant les termes « démocratie » et « dictature », désigne une démocratie de façade où l'État de droit et les libertés individuelles sont profondément altérés au profit d'un pouvoir central fort. [ Larousse ]
État de droit : Système politique dans lequel l’État, les administrations et les citoyens sont soumis aux mêmes lois, appliquées par des juridictions indépendantes. Garantit l’égalité devant la loi et la séparation des pouvoirs.
Lettre de cachet : Ordre royal, sous l’Ancien Régime, permettant d’emprisonner ou d’exiler une personne sans jugement, sur simple décision du roi. Symbole par excellence de l’arbitraire monarchique.
Logocratie : Néologisme désignant un régime où le pouvoir s’exerce principalement par le langage, la nomination sémantique et la négation de la réalité factuelle, créant une « vérité officielle » qui prime sur les faits constatés.
Maintien de l’ordre : Mission des forces de sécurité visant à préserver la paix publique lors de rassemblements, dans le respect strict des libertés fondamentales et selon une gradation proportionnée de la force.
Doctrine de sécurité intérieure : Ensemble des règles, stratégies et techniques encadrant l’intervention des forces de l’ordre (police, gendarmerie, CRS) lors des manifestations et des troubles à l’ordre public.
Pouvoir de veto (Rosanvallon) : Concept politique désignant la capacité démocratique du peuple à s’opposer à des décisions politiques par la manifestation et la contestation publique, constituant un contrepoids nécessaire à la démocratie représentative.
Démocrature : régime autoritaire à façade démocratique : Système politique conservant les apparences formelles de la démocratie (élections, liberté d’expression théorique) tout en vidant de leur substance les libertés réelles par l’arbitraire du pouvoir et la répression sélective.
Dernières nouvelles :
Le ministre de l'Intérieur a déclaré qu'il était entièrement responsable de ce qui s'était passé et a proposé sa démission à Macron, qui l’a refusée.
Ce qui veut dire qu'à partir de dorénavant, tout ce qui va se passer en France, une fois encore, sera entièrement de la responsabilité de Macron.
Je sais bien que tant que Macron étant président, il n'est responsable de rien.
Il se trouve que très prochainement, il ne sera plus président.
Dans ce cas, j'espère que tous les juristes sensés de ce pays se feront un devoir d'engager des poursuites contre ses actions passées. Et, ils auront beaucoup de travail ...