Anthologie permanente : Fernando Pessoa (un poème, trois traductions)

Par Florence Trocmé

Fernando Pessoa : un poème, trois traductions

Bureau de tabac [début]

                                                                         15 janvier 1928

Je ne suis rien.
Jamais je ne serai tien.
Je ne puis vouloir être rien.
Ceci dit, je porte en moi tous les rêves du monde.
Fenêtre de ma chambre,
de ma chambre dans la fourmilière humaine unité ignorée
(et si l’on savait ce qu’elle est, que saurait-on de plus ?),
vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,
sur une rue inaccessible à toutes les pensées,
réelle, impossiblement réelle, précise, inconnaissablement précise,
avec le mystère des choses enfoui sous les pierres et les êtres,
avec la mort qui parsème les murs de moisissure et de cheveux blancs les humains,
avec le destin qui conduit la guimbarde de tout sur la route de rien.

Fernando Pessoa, Poésies d’Alvaros de Campos, Poesias de Álvaro de Campos, traduit du portugais et préfacé par Armand Guibert, [édition bilingue] Poésie du monde entier, Gallimard, 1968, p. 77.

Je ne suis rien.
Je ne serai jamais rien.
Je ne peux vouloir être rien.
À part ça je porte en moi tous les rêves du monde.
Fenêtres de ma chambre,
Ma chambre où vit l’un des millions d’êtres au monde dont personne ne sait qui il est
(Et si on le savait, que saurait-on ?),
Vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,
Une rue inaccessible à toutes pensées,
Réelle au-delà du possible, certaine au-delà du secret,
Avec le mystère des choses par-dessus les pierres et les êtres,
Avec la mort qui moisit les murs et blanchit les cheveux des hommes,
Avec le Destin qui mène la carriole de tout par la route de rien.

Fernando Pessoa, Bureau de tabac, Traduit par Rémy Hourcade, suivi du texte portugais, préface de A. Casals Monteiro, postface de Pierre Hourcade, éditions Unes, 1993, p. 15.

Je ne suis rien.
Je ne serai jamais rien.
Je ne peux vouloir être rien.
À part ça, j’ai en moi tous les rêves du monde.
Fenêtres de ma chambre,
De ma chambre abritant l’un de ces millions au monde dont nul ne sait qui il est.
(Et si on le savait, que saurait-on ?),
Vous donnez sur le mystère d’une rue constamment remplie de gens qui se croisent,
Sur une rue inaccessible à la moindre pensée,
Réelle, impossiblement réelle, exacte, inconnaissablement exacte,
Avec le mystère des choses par-dessous les pierres et les êtres,
Avec la mort qui met du moisi sur les murs et des cheveux blancs sur les hommes,
Avec le Destin conduisant la charrette de tout sur la route de rien.

Fernando Pessoa, [Derniers poèmes] Poèmes publiés du vivant de Pessoa, Traduction par Patrick Killier en collaboration avec Maria Antónia Cámara Manuel, dans Œuvres poétiques, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2001, p. 360-361.

Tabacaria

 

Não sou nada.
Nunca serei nada.
Não posso querer ser nada.
A parte isso, tenho em mim todos os sonhos do mundo.
Janelas do meu quarto,
Do meu quarto de um dos milhões do mundo que ninguém sabe quem é
(E se soubessem quem é, o que saberiam ?),
Dais para o mistério de uma rua cruzada constantemente por gente,
Para uma rua inacessível a todos os pensamentos,
Real, impossívelmente real, certa, desconhecidamente certa,
Com o mistério das coisas por baixo das pedras e dos seres,
Com a morte a pôr umidade nas paredes e cabelos brancos nos homens,
Com o Destino a conduzir a carroça de tudo pela estrada de nada.

Fernando Pessoa, dans Poesias de Alvaro de Campos, édition citée : Gallimard, 1968, p. 76.

Contribution de Tristan Hordé

Fernando Pessoa dans Poezibao :
biobibliographie, extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4, extrait 5,

Index de Poezibao

Une de Poezibao

Sur simple demande à f.trocme@poezibao.com :
→ Recevez chaque jour de la semaine "l'anthologie permanente" dans votre boîte aux lettres électronique
ou
→ Recevez le samedi la lettre d’information, avec les principales parutions de la semaine sur le site (les abonnés à l’anthologie reçoivent automatiquement cette lettre)
• Merci de préciser "abonnement à l’anthologie" ou "abonnement à la lettre seule″