Le bonheur est dans le pré : Le 13 heures de TF1 (Part 3)

Publié le 28 septembre 2008 par Spies Virginie


Aujourd'hui, suite et fin de l'analyse du 13 heures de TF1...

3.   Un bonheur à construire ensemble

Jean-Pierre Pernaut affirme vouloir « faire un journal proche des gens qui le regardent (…) à 13 heures, dit-il, ce ne sont pas forcément les habitants des grandes villes : ils rentrent rarement déjeuner chez eux. Ce sont plutôt ceux qui vivent dans les villes moyennes ou dans les villages. Ce sont les retraités, les femmes « au foyer », les chômeurs, les enfants le mercredi, les commerçants le lundi, les malades dans les hôpitaux… Sans oublier ma mère ![1] ». L’authenticité selon lui est donc incarnée par le petit commerçant, et en tout cas un consommateur, qui a une famille. Il s’agit de jouer sur l’identité imaginée d’un public, qui aurait du plaisir à partager les mêmes choses. On cherche ici à exacerber le sentiment d’appartenance à un groupe.

Par ailleurs, le portrait du téléspectateur-type[2] du 13 h de TF1 est : Une femme (57% de l’audience contre 43 % pour les hommes), de 65 ans et plus (41,5 % de l’audience), inactive (58,8 % de l’audience), vivant en commune rurale (33,8 % de l’audience), et de l’Ouest de la France (17,1% de l’audience). Ajoutons par ailleurs qu’il s’agit d’un public de fidèles : 68,1 % des téléspectateurs regardent entièrement le JT. Rappelons enfin que le 13 h réunit chaque jour plus de la moitié des téléspectateurs présents à 13 heures, avec 56,3 % de parts d’audience. Au-delà de ces chiffres, on peut se poser la question de l’approche du public qu’a TF1 par rapport au 13 heures. Penchons-nous pour ce faire sur le site Internet de TF1, et plus précisément sur le passionnant « blog du 13 heures ».

Il y a une page entière consacrée à JPP et son équipe, dans laquelle, au-delà des fonctions de chacun, on peut trouver le signe astral de chacun. Mais ce qui est encore plus intéressant, ce sont les textes de JPP ou de ses journalistes. A la fin du mois de janvier 2007, Jean-Pierre explique que c’est le « dernier jour pour en "griller" une tranquillement sans risquer un PV de 68 euros ! Il se trouve que je fais partie des quinze millions de Français qui fument et que j'ai plusieurs fois essayé d'arrêter... sans succès. Il faut de la volonté, beaucoup de volonté pour les fumeurs coincés entre la peur du cancer et celle d'arrêter de fumer. Et je suis persuadé, par expérience, qu'un interdit renforce au contraire l'envie. Bien sur, gavé de pastilles à la nicotine et recouvert de patches, les fumeurs respecteront dans les lieux publics ce que le gouvernement a décrété mais je serai curieux d'en voir le résultat dans un an ou deux. Plus on considère le fumeur comme un paria, plus on parle du tabac, plus il a envie de fumer. C'est curieux, c'est peut-être idiot, mais c'est comme ça. L'augmentation de la consommation de tabac l'an dernier en France en témoigne malgré les campagnes de sensibilisation, malgré les augmentations de prix, malgré les interdits déjà nombreux depuis la loi Evin. Jamais autant de jeunes n'ont fumé. Dans les lycées, c'est interdit. Mais regardez à la sortie des cours. Ils fument... (…) On verra si ça marche, si la consommation baisse. Je le souhaite, comme tout le monde car c'est idiot de fumer mais je suis loin d'être convaincu.[3] ». Jean-Pierre Pernaut utilise le blog pour affirmer encore plus nettement un point de vue qu’il n’a cessé d’affirmer tout au long des derniers jours et qui, apprend-t-on, le concerne au premier chef : il se voit mal aller fumer en bas de l’immeuble de grande hauteur de TF1. Il profite de ce message pour renouveler ses vœux « les plus chaleureux pour 2007 en souhaitant (à ses téléspectateurs) tous les bonheurs du monde ».

Le blog est l’occasion pour le présentateur de réaffirmer sans cesse ses points de vue et ses sentiments. Pendant les fêtes, le 27 décembre 2006, il apparaît sur le blog au volant de son tracteur, réaffirmant sa passion pour le jardinage. Il rassure les téléspectateurs sur le fait qu’il garde un œil sur son remplaçant aux commandes du 13 heures pendant les vacances. Il explique qu’ils font « Le maximum pour montrer la vraie vie des gens, leurs préoccupations quotidiennes, leurs passions ». Les commentaires des téléspectateurs qui suivent ce texte sont riches en enseignements : Une femme se confie sur le cancer de son mari et explique que bien sûr « il y a plus malheureux que nous et j’essaie de rendre service comme je peux », une autre, dont le pseudo est « bonheurrigeur04 » trouve JPP adorable, charmant, élégant et beau, et lui souhaite une année pleine de bonheur, une autre explique que chez eux, ils ont toujours regardé JPP, elle l’a fait avec ses parents, elle le fait avec ses enfants.

Le premier janvier 2007, c’est toute l’équipe du 13 heures qui s’affiche en photo sur le blog, avec un message à l’intention des téléspectateurs. On leur dit qu’il ne faut pas oublier « qu’il y a toujours plus malheureux que soi et un petit geste, voire même un sourire peut donner de la joie à ceux qui nous entourent ». Ici, les internautes-téléspectateurs présentent également leurs vœux, leur donnant rendez-vous à demain 13 heures, ou leur disant que s’ils ne peuvent regarder à 13 heures, ils regardent le journal sur Internet le soir. Une femme revient sur le prix prohibitif de la galette des rois, une autre explique pour être heureux, il est important de bien communiquer, avec les commerçants de quartier par exemple. « Gaulois62 » explique que tant qu’il y aura des gens qui laisseront des messages sympathiques (comme dire qu’il faut aider son prochain), la France sera toujours belle. Dans un autre message, il explique que « Oui, c’est à nous d’agir pour un monde meilleur, et de créer notre « pays du sourire ».

Ces extraits sont très significatifs du souhait, de la part de TF1 et du 13 heures, de rassembler une communauté qui se retrouve autour de l’idée du bonheur que l’on peut construire « ensemble ». Mais la communauté dont il est question ici a plutôt pour fonction ne rassembler des personnes qui se retrouvent « contre » d’autres personnes. Par exemple, les fumeurs se dressent contre l’état ou contre les non-fumeurs. Il s’agit moins de se retrouver autour de points communs ou d’intérêts qui rassemblent que de se dresser contre un méchant, toujours incarné par la figure d’un « autre ».

Le 19 décembre 2006, Jean-Pierre Pernaut participe à un chat sur Internet. On y parle des fêtes de Noël, que JPP passera en famille, on lui envoie de gros bisous, qu’il renvoie à nouveau. On lui demande s’il mange avant ou après avoir présenté son journal, il explique qu’il n’est pas un people, et qu’il n’y peut rien si la « presse à scandales » essaie d’exploiter sa notoriété à la télévision, il parle de sa voiture familiale. « Mamilouloute » lui dit qu’avec lui, les infos, c’est moins pénible à entendre, et elle lui demande de « continuer à nous présenter le journal avec votre sourire ». On lui demande ce qu’il mange traditionnellement à Noël, etc. Il termine le chat en souhaitant aux internautes « plein de bonheur ». Au début de l’année 2008, le 13 heures de Jean-Pierre Pernaut fête ses 20 ans, et l’on fête aussi cet anniversaire sur le blog. Nous retrouvons bien ici l’idée de communauté imaginée de public, donc l’action, relatée par le 13 heures, s’exprime aussi désormais sur Internet. Internet renforce l’idée de communauté qui, dans le cas qui nous intéresse, prétend se retrouver autour des valeurs du 13 h.

Prétendant dire le « vrai », le 13 h de TF1 véhicule une certaine idée du bonheur, que nous avons tenté de cerner ici. Cette vision rassure les téléspectateurs dans une vision du monde tiraillée entre un déséquilibre injuste, et la préservation d’une image construite de toute pièce, censée refléter le bonheur vrai, le bonheur juste. Il est moins question d’un bonheur individuel que d’un bonheur collectif, ou du moins d’un bonheur qui rassemble et qu’il faudrait « construire ensemble ». L’individu représente le groupe qui, tout en prétendant respecter les particularismes, doit se reconnaître dans le groupe représenté.

C’est TF1 qui affirme entièrement son identité, dans le 13 h. La chaîne prétend (comme le fait M6 mais dans un autre genre) qu’elle est la seule capable d’aider le téléspectateur, résoudre ses problèmes, se substituer aux pouvoirs publics. Que nous soyons dans l’action ou dans la description pour un monde meilleur, nous sommes finalement dans l’ordre de la performance. Une performance proprement télévisuelle, la performance d’une chaîne. Le journal de 13 h de TF1 prétend, comme beaucoup d’émissions d’ailleurs, changer les choses, changer la vie, en mieux bien sûr et faire le bonheur. Nous ne sommes pas, avec le 13 heures, dans une action réelle (comme c’est le cas pour l’émission de Julien Courbet), mais dans celui où il suffirait de dire pour permettre le changement, en dépeignant une France faite de bonheurs simples. Dans cette éloge de la simplicité, il serait important de distinguer l’essentiel du superflu (représenté par la société de consommation en général), pour revenir aux « choses vraies » qui seraient cachées par la modernité. On raconte alors l’histoire de Français, heureux de perpétuer des traditions, en mangeant des quiches en Lorraine et des crêpes en Bretagne, en fumant une bonne clope au bistrot du coin.


[1] Garrigos, R, Roberts, I, ouvrage cité, p. 141.

[2] Garrigos, R, Roberts, I, ouvrage cité, p. 123.

[3] http://blog.tf1.fr/blogs/e/equipedu13h/13h/