Ce que j’entends

Publié le 28 septembre 2008 par M.

Il y avait ce pianiste qui jouait si mal. Il massacrait allègrement quelques standards du jazz, comme my funny valentine, ou take five. Il avait commencé par on green dolphin street et j’avais grincé des dents. Son pied battait une mesure obscure, autre que celle qu’il jouait. Il fermait les yeux comme pour s’appliquer et je me disais que s’appliquer, il le fallait certainement pour être aussi mauvais. Il focalisait surtout mon attention et m’empêchait de t’écouter.

Derrière moi, il y avait cette femme à l’accent russe qui parlait très fort. Elle racontait à son amie l’infidélité de son mari et je ne ratai aucune des aventures de ce pauvre malheureux. Pardon, de ce coupable-méchant-mari-adultère. Elle devait pleurer parce qu’elle se moucha trois fois. Ou alors elle était enrhumée.

Face à moi, derrière toi mais un peu sur la gauche, il y avait ce type mal rasé qui essayait de draguer la blonde avec lui. Je ne la voyais pas mais la couleur de ses cheveux (artificielle) et le rose bonbon de son téléphone portable qui trônait sur la table, attestaient de son allure. Le type, que je qualifiai immédiatement de pauvre ce qui nous fait donc le pauvre type, s’acharnait à faire rire la blonde. Pour cela, il riait d’abord, espérant sans doute l’entraîner dans une avalanche de ha ha ha qui se transformerait, avec un peu de chance et beaucoup d’alcool, par une série de oui oui oui. Je détestais sa façon de rire, il ouvrait trop la bouche, le son m’attaquait de front et, en plus, je pouvais voir le fond de sa gorge. Sa langue était foncée par le vin qu’il buvait. Je pensai que la mienne devait l’être aussi. Le téléphone rose bonbon sonna alors, la blonde décrocha, et moi aussi.

J’essayai de revenir à toi, de t’écouter, non, t’entendre, t’entendre enfin. Nous étions là pour ça : nous parler et nous entendre. Mais il y avait ce pianiste, et cette femme russe, et ce pauvre type pour m’empêcher d’être à ton écoute.

Et puis, aussi, la serveuse. Elle avait la voix de cette actrice américaine que j’aimais tant et dont j’étais désespéremment incapable de me rappeler le nom. J’aurais voulu lui demander de parler anglais, pour vérifier, de prononcer cette phrase que j’imitais si souvent : « why the fuck are you here ? Why the fuck are you so here ? » Mais tu prononças cette autre phrase, et soudain j’oubliai tout. La serveuse, le pauvre type et sa blonde, la russe et le pianiste. Même on green dolphin street.


« Je m’en vais. »

  

  

  

  

  

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