Debord, Guattari et Deleuze, modèles inattendus des experts israéliens de la guerre urbaine dans les territoires occupés

Publié le 16 octobre 2008 par Theatrum Belli @TheatrumBelli

C'est à une étonnante investigation que nous entraîne, dans ce petit essai, l'architecte israélien Eyal Weizman. Ce directeur de recherche à l'Université de Londres s'est en effet intéressé aux nouvelles méthodes de Tsahal dans les territoires palestiniens et à leur effet sur l'urbanisme. Car la Cisjordanie, «laboratoire géant de la guerre urbaine», ne cesse de passionner les armées de tous les continents, préoccupées par cette forme de conflit.

Testée en 2002, à l'instigation de l'Institut de recherches de théorie opérationnelle (OTRI) dans le camp de réfugiés de Balata, la nouvelle stratégie mobilise des «essaims» : de petites unités autonomes, mais organisées en réseau, contre des bandes plus ou moins armées de combattants, qui ont bloqué toutes les voies de pénétration.


C'est l'approche du terrain qui innove ici. Au lieu d'entrer par les voies ordinaires dans ce camp tant redouté des soldats, l'armée ignore délibérément le réseau habituel des rues. Le camp une fois encerclé, on perce, à l'explosif souvent, les parois des maisons du camp, et on pourchasse l'adversaire en passant d'un logement à l'autre, où se sont réfugiés les civils : terrorisés, rassemblés, ils seront triés par les assaillants.

D'évidence, la formule, guidée par une part d'improvisation, est ultra-traumatisante pour la population. Car la guerre, ici, s'installe dans le domaine privé. Au point que les soldats qui mènent l'offensive en viennent à ne plus reconnaître les civils des combattants, surtout dans la poussière des ruines provoquées par l'assaut.

Conçue comme plus «chirurgicale», cette nouvelle stratégie s'avère extrêmement meurtrière - «tueuse», même, dit Weizman - et destructrice : à Jénine, autre lieu d'expérimentation, l'armée israélienne perdra 13 soldats ensevelis sous des maisons dynamitées par les assiégés et, quelques heures plus tard, des dizaines de Palestiniens seront écrasés dans la démolition des immeubles par des bulldozers géants mobilisés par l'armée.

A guerre urbaine réponse urbanistique : 400 immeubles étant détruits sur 40.000 m2, le schéma de la ville sera entièrement repensé. «Urbanisme par destruction», comme le qualifie l'auteur, il consiste à élargir les rues, à ménager de nouvelles artères pour les chars et les bulldozers. Histoire de mieux contrôler un espace réputé impénétrable jusque-là.

Le plus curieux dans cette stratégie nouvelle, «où ce n'est plus l'espace qui décide du déplacement des forces, mais le déplacement qui organise l'espace qui l'entoure», tient aux sources de son inspiration : les situationnistes français.

Certes, cette réflexion stratégique s'inscrit dans une certaine continuité, qui trouve ses exemples dans la Commune de Paris, à Alger, à Hué, voire dans les observations du général Bugeaud en 1849. Mais cette «guerre urbaine [qui] réinterprète la ville» a beaucoup puisé dans l'opposition que fait un Deleuze ou un Guattari, deux situationnistes, entre territoires cartésiens, géométriques, hégémoniques, rigides et espaces souples, mouvants, lisses et nomades. Et où ces penseurs envisageaient l'installation d'organisations sociales liées à divers réseaux opérationnels. Dont des «rhizomes» et des «machines de guerre» : entendez des petits groupes capables de se scinder ou de fusionner selon les aléas du moment... Sans épouser l'idéologie de ces hommes d'extrême gauche, l'OTRI en a retenu les réflexions. En les détournant.

L'auteur relève encore que, par le passé, c'est le mur d'enceinte que les assaillants attaquaient. Par un effet de transgression des limites, on s'en prend aujourd'hui aux murs domestiques. Dotés des outils les plus sophistiqués, les soldats israéliens peuvent «voir», sous forme de marques thermiques, les assiégés au travers des parois de leurs maisons. Une transparence qui tend à rendre fluide, navigable même l'espace urbain.

Là encore, nos militaires rejoignent la pensée situationniste, qui remettait en cause la hiérarchie du bâti dans la ville capitaliste. Effaçant ainsi la frontière entre privé et public, dedans et dehors, usage et fonction.

Les expériences tentées par les responsables de l'OTRI, fermé en mai 2006, ont-elles contribué à l'échec cinglant de l'armée israélienne au Liban, deux mois plus tard ? L'auteur le croit. Il note surtout que le différend profond qui oppose aujourd'hui les militaires traditionnels et pragmatiques aux penseurs de l'institut met face à face deux visions politiques.

Les premiers sont proches des colons et de la droite religieuse. Ils sont partisans d'une occupation permanente, d'un véritable contrôle territorial. Les seconds, situés à gauche (sans être plus humains, on le voit) ne s'opposent pas à un retrait des Territoires, pour autant qu'il ne les empêche pas de revenir dans les zones occupées et d'y mener des opérations répressives, dès qu'il y aura menace. «Ce dont nous avons besoin, déclare un de ces théoriciens à l'auteur, ce n'est pas d'être là-bas, mais de pouvoir agir là-bas. [...] L'histoire ne s'arrête pas avec le retrait.»

Source du texte : LE TEMPS.CH