Article : La Noblesse de l'Échec

Publié le 27 octobre 2008 par Julien Peltier

La Noblesse de l’Échec
Ô rage, ô désespoir !

Ouvrage emblématique publié en 1975, « La Noblesse de l’Echec » figure en bonne place dans toute bibliothèque un tant soit peu exigeante consacrée aux samurai. Pour autant, la thèse soutenue par Ivan Morris, dans sa recherche d’un archétype du héros guerrier nippon aux prises avec une destinée nécessairement funeste, demeure controversée. L’imaginaire collectif japonais, à l’instar du nôtre à bien des égards, serait-il, de manière presque constitutive, instinctivement porté au romantisme de la bataille perdue d’avance, d’une « l’inaccessible étoile » chantée par Jacques Brel ?


Auteur dont la remarquable connaissance des ressorts de « l’âme japonaise » n’est pas contestée, Ivan Morris est né à Londres en 1925. Diplômé de Harvard, il devient conseiller en politique du Japon auprès du Foreign Office avant de s’installer définitivement aux Etats-Unis, où il obtient une chaire à la prestigieuse université Columbia. Morris s’illustrera également au cours de l’après-guerre par sa générosité humanitaire, notamment dans son dévouement aux victimes du bombardement nucléaire d’Hiroshima, ou par sa contribution à la fondation de la branche américaine de l’ONG « Amnesty International », qu’il présida jusqu’à son décès à Bologne en 1976. Sa traduction de « La Vie de Cour dans l’ancien Japon » lui vaut le Duff Cooper Award en 1964. Outre une douzaine d’autres livres, c’est surtout par sa « Noblesse de l’Echec » que l’écrivain se fait connaître, et reconnaître.
Dans cette sélection de biographies des grandes figures guerrières japonaises, s’étalant du presque légendaire prince Yamato Takeru au destin tragique des « kamikaze », les pilotes suicidaires de la seconde guerre mondiale, Ivan Morris un portrait archétypique du personnage héroïque nippon, pathétique et solitaire, cheminant le long d’un sentier sinistre dont l’issue ne peut être que le sacrifice individuel. Certes, le sous-titre, « Héros tragiques de l’histoire du Japon », pourrait laisser croire que le champ de l’ouvrage est soigneusement circonscrit. Pourtant, en choisissant ses hérauts en marge des capitaines ou champions victorieux, c’est tout le rapport à la mort, si particulier à la culture de l’archipel, que l’auteur interroge. Sujette à controverse, la prédilection que l’écrivain attribue au peuple japonais pour les héros qui ne parviennent pas à leur fin, et périssent en tentant envers et contre tout de vaincre le sort, trouve bien des échos dans les traités d’éducation des samurai. Pour Morris, c’est précisément cet idéalisme forcené qui fait le succès populaire des personnages mis à l’honneur dans son œuvre. Au sein d’une société qui érige l’obéissance à l’autorité et le conformisme en vertus suprêmes, la témérité et la singularité de ces hommes leurs valent tout autant l’admiration du vulgaire qu’elles leurs attirent irrémédiablement quelque châtiment divin.
« La Noblesse de l’Echec » ne vaut pas tant pour son parti-pris historique, nécessairement spécieux, que par la touchante sincérité des hommages à peine voilés qu’elle égrène. Et le lecteur d’être frappé à son tour par cette fascination ténébreuse pour ces tragédies humaines. Comme l’auteur s’en explique dès la préface, c’est peut-être dans son amitié avec le dernier de ces « soleils noirs » si typiquement japonais, Mishima Yukio, qu’il faut en chercher la source. Et si l’ouvrage ultime de Morris, paru cinq ans après le suicide rituel de Mishima*, n’était en fin de compte que la plus belle des réponses qu’on eut pu faire à l’illustre et tragique démiurge, qui poussa jusqu’à la mort son désir d’embrasser la face obscure du samurai.
Ujisato
* Lire à ce sujet la biographie que son ami Henry Scott-Stokes consacra à Mishima

Réagissez à cet article sur le forum du Clan Takeda, en rejoignant le sujet dédié