Notes sur la poésie : Christian Hubin

Par Florence Trocmé

À lire au hasard la poésie du vingtième siècle, on perçoit par moments le souvenir qu’y a laissé (inconsciemment) le mythe d’Orphée. Plus rien, sans doute, d’une appropriation du monde par le Verbe, ni du caractère sacré de qui ressent et touche la durée pure (Rilke), fit résonner l’accord entre les choses et le ciel : en un temps de solde et de tout à l’égout, cette liturgie médiumnique semble frappée de dérision - comme celles, au demeurant, qui s’y sont substituées. Mais Maurice Blanchot a bien vu qu’au-delà d’Eurydice, c’est la mort qu’Orphée veut atteindre. C'est-à-dire le point où l’art se transmue au contact de ce qui le nie : en quoi le mythe reste d’actualité, et s’inscrit en creux dans tant d’œuvres, « métaphore obsédante » de la question du pouvoir de la poésie. Qui, écrivant, ne se l’est posée ? Qui n’a voulu voir Eurydice ?
Mais l’inverse ? Combien de poètes donnent-ils l’impression que la parole s’est retournée sur eux, les aregardés ?
Que laisse-te-elle des proférations, du murmure intérieur, des expériences, du corpus critique né de leur compost ? Visage crépitant d’aromes (Artaud), vide comble, ruine convulsive.Ceux qui sauvent seuls rompent le pacte, démystifient.

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Écouter en toute parole son silence. Révérer en toute chose la part d’elle qui l’aspire. Qu’est-ce que voir ? Qu’est-ce qu’entendre ? Qu’est-ce que la réalité ? Que dit et ne dit pas le langage ? A quelles limites nait-il ? – point fugitif où les yeux percent le bandeau de la vue, où les oreilles ne sont plus bouchées par le sens de l’ouïe (Pessoa).*
Margelle du poème l’été. Son midi d’absolu qui cille (O. Paz). Sa nuit de jeune insomniaque.

Christian Hubin, Parlant seul, Librairie José Corti, 1993, pp.67-68.

contribution d’Angèle Paoli

*Le privilège des chemins.