Franck et la montre “multifonction”…

Publié le 22 décembre 2008 par Claude Grillet

Lors de l’année scolaire 1981/1982, après un trimestre passé dans les chaleureux locaux de la rue de Flacé, siège de l’école normale d’instituteurs de Mâcon, les élèves-maîtres dont j’étais, furent envoyés en stage en responsabilité*, aux quatre coins du département de Saône et Loire. Nous expérimentions, pour cette première année d’EN, une formation en alternance : un trimestre de cours, un trimestre sur le terrain et, au troisième trimestre, un mix des deux.

M’échut le soin d’assurer la décharge** de deux maîtres expérimentés*** de la région montcellienne : une semaine en CM1, l’autre en grande section de maternelle (ou comment s’initier au grand écart pédagogique).

L’école primaire, où j’intervenais, jouxtait le jardin de mon grand-père paternel. Il m’est arrivé de l’apercevoir, depuis la cour de récréation, repiquant, bêchant, binant, piochant ou papotant avec un voisin. Je garde un souvenir extrêmement vif de ce premier contact avec le métier d’enseignant. Je me souviens d’une bonne partie des élèves qui composaient ce CM1 de l’école de la Bruyère et tout particulièrement de Franck à qui je dois quelques cuisantes bonnes leçons d’humilité…

En 1982, mes copains et moi écoutions Neil Young et Genesis, portions gilet sur chemise paysanne ou blouson de jean. La montre à gousset était tendance, ancienne ou imitation. Elle  avait remplacé les Kelt… ou Tim… de notre enfance…

Dans la cour de récré, en revanche, pas question d’imaginer un seul instant pouvoir épater qui que ce soit avec une tocante à aiguilles. L’heure était à l’affichage digital et à la multifonctionnalité. Franck était le cadet d’une famille modeste, orphelin de père, il avait assimilé - et mettait quotidiennement en pratique - l’une des règles de vie que sa mère lui aurait prodigué - lui même dixit - et qui disait, en substance : “Ce n’est pas parce que tu n’a pas de père que tu dois te laisser marcher dessus !”

Non seulement Franck ne voulait pas paraitre à la remorque du progrès et de la modernité mais il souhaitait être en pointe. Comment faire quand on n’a pas les moyens d’acquérir les attributs coûteux de la distinction, que l’élève-maître qui nous encadre ne sait encore rien de Bourdieu et qu’il n’a pas encore le plus petit bout d’expérience de l’éducation à la non-violence…

Un matin, après une mise en rang laborieuse, j’entends la voix de Laurent qui lance : “Tu dis que t’as une montre à six fonctions mais tu l’as jamais emmenée. On l’a jamais vue. En fait, t’en as pas. C’est un bobard ; un de plus”. Le ton, plus que le propos, est coupant comme un rasoir. Son sourire est narquois. Le procès d’intention dressé à Franck s’instruit en une poignée de secondes. Il peine à trouver sa place. Il comprend que le groupe fait crédit à Laurent. Je n’ai pas le temps de m’interposer. Franck, mis au défi devant le groupe, réagit plus vite que moi. Le poing part et fait mouche. La maîtresse du CM2 qui, elle, sait tenir sa classe, me donne la main pour restaurer le calme dans le groupe et pour porter secours à Laurent.

On peut rapprocher cette anecdote de dizaines d’autres qui sont venues témoigner, au fil des années, de cette permanence du désir de distinction ou de dissolution et de ces attributs ou signes extérieurs qu’il faut posséder ou dont il faut de débarrasser, sous peine de n’être rien. C’est Vincent qui s’invente un père inspecteur des impôts ou tel autre qui porte le blouson de marque qu’il vient de piquer à son camarade…

Il y a quelques années, alors que j’accompagnais un groupe d’élèves de 5ème qui avaient visité l’exposition “Le sentier de la guerre ou comment l’éviter“****, une discussion s’est engagée sur le difficile terrain des marques. L’un des gamins portait un t-shirt de sport, “à l’enseigne” du sponsor de l’athlétisme jamaïcain. Je lui demande combien P… lui donne pour qu’il arbore fièrement ses couleurs. Il me regarde médusé, comme si j’arrivais de la galaxie “tépômémonga”, et me répond : “Ben, on me donne rien. C’est ma mère qui me l’a acheté. Elle l’a payé.” J’ai enchainé en lui disant que Jidbril C… et bien d’autres sont plutôt bien payés pour porter les vêtements que sa maman, elle, est obligée d’acheter et la discussion a démarré sur le statut de la marque, sur les mécanismes qui sont à l’oeuvre et sur la nécessité de ne pas être dupe ou esclave mais juste averti.

Cette injonction à la dissolution ou à la distinction est source de violences. Certains m’objecteront qu’elle est constitutive de l’humain. Il me semble qu’à la manière de Korczak*****, on peut tenter d’instituer des médiations, des mises à distance et qu’on peut ainsi diminuer les effets de cette violence sur les individus.

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* En responsabilité : dans le jargon EN, ça signifie qu’on est seul face à la classe.

** Décharge : certains enseignants, en particulier les maîtres-formateurs, disposent de temps de décharge pendant lesquels ils interviennent auprès de stagiaires ou préparent leurs formations. Ils sont alors remplacés dans leurs classes par des stagiaires ou des titulaires remplaçants.

*** Il s’agissait pour la classe de CM1 de Jean-Pierre GRIVEL et pour la maternelle de Jacqueline GOMET.

**** Cette exposition a été réalisée par l’école de la Paix de Grenoble. Très ludique, elle permet de mieux comprendre les mécanismes des situations conflictuelles et les origines possibles de la violence.

***** Pour mettre un terme aux bagarres fréquentes entre les jeunes du ghetto de Varsovie, ce médecin polonais avait imaginé une règle : toute bagarre devait être annoncée, à l’avance, par un courrier des protagonistes. L’écrit imposant une mise à distance, certains conflits se dégonflaient dès lors que les motifs en étaient exposés…