Paco Ignacio Taibo II et la naissance d'Hector Belascoarán Shayne

Par Thomz


Putain de merde ! murmura-t-il entre ses dents. Retrouver Zapata !


Hector Belascoarán Shayne (basque mexicain aux ascendances irlandaises) était en train d’enquiller les cuba libre dans une cantina de la banlieue de Mexico quand on lui a demandé de retrouver Zapata qui en fait n’était pas fort et s’était fait passer pour mort pour ne pas se retrouver mort. Privé pas encore borgne, il partage son bureau avec un plombier, un tapissier et un expert en "drainages profonds",est amoureuxd’une femme à la queue de cheval qui le délaisse, râle contre l’augmentation du prix du Pepsi-Cola, se retrouve horrifié d’hériter d’une partie de la fortune familiale arrivée suite à la mort de sa mère, se retrouve chargé par une nana aux nibards fantastiques de surveiller sa fille suicidaire et se fait enfin proposer pour un tarif défiant toute concurrence, ce qui veut dire que c’est forcément louche, la résolution d'un meurtre pour la Chambre de Commerce de Mexico. Un ingénieur retrouvé mort dans son bureau d’usine.

Bien sûr, rien n’est conforme aux apparences. Les trois affaires s’entrecroisent sans jamais se rencontrer, sauf dans la psyché fatiguée de Belascoarán Shayne, privé de sommeil menant de front tambour battant ces trois enquêtes. Il devient rapidement l’ange gardien de l’adolescente compromise dans quelque sordide affaire et sa mère allumeuse et camé n’arrange pas les affaires du privé. Les ouvriers de l’usine débrayent et font remonter en mémoire les souvenirs de jeunesse de Shayne, ingénieur en devenir, différent des prolos tâcherons qui plaqua tout contre des cours par correspondance pour devenir « enquêteur indépendant », pour rejoindre une femme qui le fuit, présence élusive, sensation perpétuelle d’un manque.

Sur fond de luttes sociales, Taibo nous dresse le portrait d’un DF en perpétuelle quête de lui-même, devenu excroissance monstrueuse, cette pute dont la « nuit est emplie de mauvais rêves ». On ne peut s’empêcher de penser à Bolaño à certains moments. Il a après tout en commun le sentiment de l’exil avec Taibo et le gout pour des personnages jamais vraiment raccord avec leur milieu. Il y aurait une topographie du DF à faire aidé des romans des deux écrivains, deux visions d’une même ville, sensiblement à la même époque, qui vit dans le spectre de mai 68, des conflits sociaux incessants, des morales ambidextres. Mais là où Bolaño en fait un terrain de création littéraire (si l’on peut dire), de découverte de soi, sous un le regard de la jeunesse et de l’inexpérience (dans Les détectives Sauvages, notamment, dans la première partie, surtout). Taibo en présente une vision peut être plus sombre, désespérée, adulte, dans une préoccupation plus sociale culminant avec superbe dans Même ville sous la pluie, grand roman de l’abandon et dont le désespoir suinte en grosse gouttes. L’humour passe par là, l’espérance que représente cette recherche d’un Pancho Villa qui ne serait qu’un vieillard érémitique, espérance d’une justice dans le Geste plus que dans le fait, image d’un Mexique révolu qui s’enfonce dans les luttes syndicales, les oppositions politiques toujours plus violentes, perpétuelle quête d’égalité. Il voulait regarder Zapata dans les yeux, voir si le pays qu’avait un jour rêvé cet homme pouvait exister. Voir si le vieux était capable de communiquer l’ardeur, la foi qui avait alimenté sa croisade. Même si la possibilité qu’il fût encore vivant lui semblait toujours douteuse, fouiller le passé à sa recherche le rapprochait de sa vie. C’est aussi la redécouverte posthume d’un père combattant socialiste contre la réaction franquiste, devenu pirate pendant la Seconde Guerre mondiale, Résistant au nazisme, médaillé. Image d’un héroïsme vrai qui ne peut plus avoir cours à une époque où l’idéal de justice s’est flouté pour entamer sa disparition définitive.

La résolution de ces premières enquêtes n’apporte aucune satisfaction à Shayne (elle est bien là pour le lecteur, quoique l’amertume possède un goût étrange), sauf une certaine jouissance régressive dans l’usage de la dynamite, de la destruction primaire, dans un anarchisme vengeur. Mais c’est à lire pas à raconter.

Paco Ignacio Taibo II, Cosa Facil