Karmacoma

Publié le 01 février 2009 par Abfaboune

- Je cherche le service heu, la section, heu attendez, j’ai tout noté dans mon doudou.
- Ca a l’air pratique votre appareil là. Ah il est tactile en plus.
- Ouais, comme moi. C’est mon Palm Treo. j’y arrive j’y arrive, attendez, voilà, alors section C secteur 3 troisième étage escalier 18 accès 42 au fond à droite tourner à gauche et c’est pas encore là.
- Vous n’êtes pas du tout au bon endroit ; venez, je vous y amène.
J’adore les infirmières. Je kiffe les aides soignantes. Mon premier émoi sexuel a été la vision d’un string à travers une blouse rose alors que j’étais hospitalisé pré-adolescent. La vision d’un string au milieu de jolies fesses demeure depuis l'un de mes plus grands plaisirs.
tututut.
- Ouiiiiiiiii ? Qu'est-ce que c'est ?
- Je viens voir Abfaboune senior.
- Ouiiiiiiiii, vous êtes quiiiiiiii ?
- Abfaboune junior.
- C’est vous le grand Abfaboune ????
- Et ouais poupée c’est moi.
- Au fond à droite, au revoir.
cric.
Mal-baisée. Les architectes qui conçoivent les hôpitaux sont des grands malades. Obligé. Une demi-heure pour trouver la chambre où l’on doit aller, avoir abordé quatre ou cinq charmantes jeunes femmes, en train de fumer une clope à l’extérieur, au standard, au premier étage, au huitième, au neuvième, est certes sympa, mais laisse largement le temps de mourir.
- C’est la première fois que vous venez ?
Il est marrant l’interne. Comme si on venait en réa tous les jours.
- Posez votre sac, enlevez votre veste, passez la blouse bleue, et passez ce produit désinfectant sur les mains.
J’avais fumé 42 clopes depuis ce matin, je puais grave de la gueule à vingt mètres, mais il fallait que je me désinfecte les mains, alors que j’aurais pu tuer quelqu’un de bien portant juste en lui parlant. Passons.

Des tuyaux de toutes parts. Des écrans comme dans Grey’s Anatomy. Un lit. Un corps maigrelet au milieu de tout ce fatras technologique. Il n’y a même pas la télé. Juste une horloge en face du patient. Il ne peut pas voir que le temps lui est compté.
Toi, tu le sais. C’est pour ça que tu es là.
On ne se prépare pas à voir quelqu’un dans le coma. Les actes les plus ordinaires, comme se relever, font partie du process. Mais on oublie de respirer, de se nourrir, de déféquer. C’est un peu con.
- Il n’est pas réactif. Une voix familière pourrait le faire le réagir, me dit l’interne.
Je prends la main du malade. Je regarde son visage, empreint de douleur, deux gros tubes dans la gorge, un dans chaque narine imprégnée de sang séché, un produit autour des yeux.
- Les personnes dans le coma ne clignent pas des yeux. Donc on leur met un produit.
Je ne sais pas s’il me voit. Parfois il me regarde, me serre la main.
- C’est moi. Je suis là. Serre ma main si tu m’entends.

Il ne serre pas ma main. Il se débat. Il veut se relever. Il est attaché, afin qu’il ne puisse pas arracher les tubes qui le nourrissent et lui permettent de respirer. : on l'a entravé afin qu'il puisse vivre.
Il n’est pas conscient mais je vois qu’il souffre. Il a fait du mal à de nombreuses personnes dans sa vie mais je serre sa main. Il peine à s’accrocher au peu de vie qu’il lui reste.
Il fait noir dehors.
Des bip-bip retentissent sans cesse dans le service. Toutes les dix minutes, les infirmiers et infirmières viennent contrôler son rythme cardiaque, son oxygène, sa température, sa tension artérielle, et d’autres chiffres que je ne comprends pas. Je crois qu'ils me les ont expliqués deux fois. J'ai pas tout capté.
Le personnel est de moins en moins nombreux m’expliquent-ils. « En réa, on est quand même mieux lotis que dans d’autres services ». Les autorités veulent fermer des hôpitaux, réduire les effectifs, mais des tas de gens meurent chaque jour, faute de soins idoines.
- Nous allons le sédater à nouveau. Il ne sort pas de son coma. Il se fatigue.
On lui a dit que je venais le voir avant qu’il ne plonge. Il n’a pas réagi. Il était déjà victime du nénuphar qui s’étend dans son cerveau. Vous savez, le nénuphar de Boris Vian.
Le chirurgien vient me voir, et m’entraîne dans son bureau. Comme pour l’interne, d’abord au téléphone puis en face, je suis sidéré de leur bienveillance, du temps qu’ils prennent à nous expliquer, nous écouter, nous répondre, prendre dix minutes avec nous entre deux pontages. Ils sont prévenants, perclus de doutes, sans vocabulaire médical excessif, au service du malade et avec une véritable volonté d’informer les proches. Leur attitude participe visiblement d’une véritable politique de cet établissement, où la souffrance ces patients comme des proches semble être au centre du dispositif.
Je tombe en larmes devant lui. Il ne sort pas les phrases des médecins « il faut vous préparer au pire », etc. Il comprend que je lui en suis gré. Je lui demande les scenarii possibles. Il me répond précisément, en échelonnant les différentes options possibles, et les conséquences envisageables pour le corps du malade.
- C’est vous qui venez de loin ? me demande l’infirmière.
- Oui, je n’ai pas pu venir plus tôt.
- Si vous souhaitez venir en dehors des heures de visite demain, ça ne pose pas de problème.
Je retournerais bien à la
section B secteur 4, au même étage, pour draguer une bonnâsse qui m'avait indiqué avec un petit sourire les derniers mètres qui me restaient à effectuer.
Non. Prends ma main, fais-moi sortir d'ici.
Photo : extraite de la galerie Flickr de Pingoo.