Doute au nez et crise de foi

Publié le 15 février 2009 par Boustoune


A l’origine, Doute est une pièce de théâtre de John Patrick Shanley, beau succès à Broadway en 2005 et récompensée par le prix Pullitzer.
L’intrigue se déroule en 1964, dans un établissement scolaire catholique du Bronx, à New-York. Elle oppose Sœur Aloysius, la directrice de cette école, une femme autoritaire et psychorigide, au Père Flynn, un prêtre qu’elle soupçonne d’attouchements sexuels sur un jeune élève noir. Tout repose sur l’intensité de ce face à face et le doute qui entoure la culpabilité du prêtre.

Sur scène, cette joute verbale en huis-clos devait être particulièrement efficace, l’affrontement obligeant les protagonistes à se dévoiler peu à peu, à utiliser tous les moyens nécessaires pour faire plier l’autre. On imagine bien ce qui a pu pousser Roman Polanski à l’adapter en français, et à la mettre lui-même en scène : cette opposition étouffante rappelle tout à fait les premières œuvres du cinéaste. A l’écran, bien que cette adaptation soit signée de l’auteur lui-même, c’est nettement moins palpitant…
Sur le fond, le propos reste identique. Il ne s’agit pas d’un film sur la pédophilie chez les hommes d’église, et encore moins une charge anticléricale. Juste une œuvre qui traite du sujet du doute, sous différentes formes. Le film commence par un sermon du père Flynn sur le doute qui peut assaillir chaque homme, et que la foi est supposée dissiper. Il se clôt sur une sœur Aloysius qui avoue dans un sanglot qu’elle est rongée par les doutes. Entre les deux, John Patrick Shanley aborde plusieurs questions qu’il s’ingénie à laisser sans réponse – Le prêtre est-il coupable ou victime d’un immense malentendu ? Les méthodes éducatives autoritaires et rigoristes d’Aloysius sont-elles plus efficaces que le progressisme de Flynn ? La mère du jeune garçon supposément victime des « faveurs » du prêtre a-t-elle raison de ne pas vouloir être mêlée à cette affaire ? La religieuse agit-elle vraiment dans l’intérêt de l’enfant en se lançant dans une croisade contre le père Flynn ? …
L’auteur offre aux spectateurs la possibilité de se forger leurs propres opinions, et mieux, l’occasion de les remettre en cause, incitant à la réflexion et au débat. Pour lui, les certitudes et les avis tranchés sont une impasse, alors que le doute permet d’échanger des points de vue, de les faire évoluer, de les enrichir, de les nuancer…
La nuance, il la fait naître chez ses deux personnages principaux. Accusé de pervertir l’innocence d’un ou de plusieurs garçons, Flynn semble au contraire un homme sympathique, ouvert, tolérant, prêt à tout pour protéger ses élèves. Aloysius, elle, n’est pas franchement populaire. Surnommée « le dragon », elle inspire la terreur aux élèves comme aux sœurs novices. La tolérance et la compassion ne semblent pas faire partie de son éventail de qualités. Mais la complexité des êtres humains dépasse souvent les apparences…
Doute traite de thématiques passionnantes, essentielles, et sa fin ouverte permet au film de continuer à faire son chemin dans l’esprit des spectateurs. Une chose pas si courante dans les films américains, y compris chez les candidats aux oscars…
 
Le problème réside plus sur la forme narrative.
Shanley a fait des choix qui, s’ils permettent à son film d’échapper au côté théâtral du script, en atténuent l’intensité dramatique. Alors que la pièce était assez courte (1h20) et se déroulait uniquement dans l’école, dans seulement deux lieux (le bureau d’Aloysius et le jardin voisin), le film est plus long (1h45) et visite d’autres lieux (l’église, le gymnase, le réfectoire, les couloirs de l’école, ou une rue du quartier). Du coup, la montée crescendo du duel entre les deux personnages est interrompue par des scènes pas forcément adroites ou subtiles, censées semer un peu plus le trouble dans l’esprit du spectateur, et n’atteint jamais les sommets qu’auraient pu permettre l’affrontement de ces deux fortes personnalités. Il aurait sans doute mieux valu conserver l’aspect huis-clos de la pièce et le rythmer par le biais d’une mise en scène très rigoureuse, en jouant sur les gros plans, les silences, l’austérité du décor. Las, John Patrick Shanley n’est pas un grand réalisateur. Sa mise en scène, très académique – pour ne pas dire « plate » -, est purement illustrative, et se contente de suivre les comédiens plutôt que de transcender leur interprétation.

 
Heureusement pour lui, ceux qu’il a engagés sont tous très bons. Il y a, avant tout, ces deux immenses acteurs que sont Meryl Streep et Phillip Seymour Hoffman. Elle est bien plus à l’aise ici, dans ce rôle de femme dure, austère et froide, que massacrant des tubes d’Abba en salopette dans Mamma mia !, et apporte au rôle l’humanité et la subtilité qui font d’elle l’une des toutes meilleures interprètes. Lui est impeccable, comme toujours, et joue avec délectation sur les zones d’ombre entourant son personnage.
Le reste du casting est également très convaincant. Amy Adams, l’une des étoiles montantes du cinéma hollywoodien, apporte sa candeur à Sœur James, le témoin neutre de ce terrible affrontement, auquel le spectateur peut s’identifier. Et il ne suffit que d’une scène à Viola Davis pour être bouleversante dans le rôle de Madame Miller, la mère du gamin perverti par le prêtre, complètement désabusée et prête à remiser ses convictions morales au placard pour assurer à son enfant un avenir meilleur. Les nominations de ces quatre-là aux Oscars ne sont certainement pas immérités. Ce sont eux qui portent le film.
 
On n’en regrettera que davantage le manque d’éclat de la mise en scène. John Patrick Shanley n’exploite jamais pleinement la qualité du texte original, ni les performances de ses comédiens, et son film ne peut donc être vraiment satisfaisant.
Comme je vois bien certains de mes lecteurs ironiser sur le manque de nuance de ma critique et sur son côté très tranché, je vais donc conclure en usant de la forme interrogative :
Doute est-il un grand film ? J’en doute…
Note :