Contes de l'ordi sacré : Marsupilania la Vaillante 7

Publié le 19 février 2009 par Porky

Episode 7 : Le chemin de croix du Servile Séide

Après sa séance de gymnastique extrêmement agitée, l’Ignoble Gudule avait fini par retrouver le contrôle de ses mouvements ; elle s’était laissée tomber sur le carrelage du laboratoire maudit, ruisselante de sueur, et, épuisée, s’était endormie.

Pendant ce temps, la Monture Crevassée du Servile Séide gravissait vaille que vaille la côte qui menait au repaire de la sorcière, ce fameux château d’Onyx Noir perché en haut d’une montagne, etc. etc. Le Servile Séide avait eu la bonne idée –et surtout la prudence- de ligoter ses prisonnières d’une telle façon qu’elles ne pouvaient pas bouger le petit doigt. Il avait oublié de jeter dans la rivière l’appareil photo numérique et celui-ci pendouillait toujours à la ceinture de Marsupilania. Mais le Servile Séide ne s’en souciait guère ; il pensait que sa Gudule adorée saurait toujours tirer profit de cette arme qu’on lui mettait entre les mains.

Il avait cependant commis une autre faute, et cette dernière allait se révéler fatale à son psychisme. Marsupilania et Multimédia étaient certes enroulées dans des kilomètres de ficelle, mais elles avaient encore la possibilité de parler, car le Servile Séide avait omis de leur coller un morceau de bon vieux scotch bien épais sur la bouche. Et ce qui devait être un voyage de retour triomphal se transforma en abominable cauchemar. A peine sorties de leur sommeil, nos deux héroïnes commencèrent par insulter leur ravisseur. Ce déluge d’insanités ne le troubla nullement. –il en avait entendu d’autres, et de bien meilleures, sortir de la bouche de Gudule. Constatant le nul effet de leurs injures sur le Servile Séide, elles s’essayèrent à une autre exaction : avec une perversité inouïe chez une héroïne aussi pure, Multimédia mit la conversation sur le programme de français dans les écoles, collèges et lycées et commença à réciter le guide du parfait enseignant de français, préface comprise. Ca, c’était vraiment ignoble et le Servile Séide en frissonna jusqu’au plus profond de lui-même, surtout que Marsupilania avait entrepris de les régaler, en contrepoint, d’une conférence sur la didactique professorale. La sueur perla au front du conducteur : ces greluches n’allaient pas s’arrêter, oui ? Et maintenant, on passait à la construction d’une séquence sur l’utilisation du c cédille ! Il y avait de quoi vomir. Le Servile séide conserva toutefois son sang-froid et essaya de penser à autre chose. La Monture Crevassée ahanait et il avait besoin de toute sa concentration pour éviter au véhicule de verser dans les vertigineux ravins qui s’ouvraient à chaque tournant.

Alors que le Servile Séide vouait les didacticiens de tout poil à tous les tourments de l’enfer et que la Monture Crevassée avait presque atteint le haut de cette montagne plus haute que l’Everest et qu’il ne restait plus qu’un tout petit kilomètre à faire dans le vent de neige et de glace, ses deux prisonnières sortirent leur arme la plus redoutable : elles se mirent à chanter, et pas n’importe quoi, la chanson préférée de Marsupilania « Youkaïdi, Youakaïda… »

C’en fut trop pour les nerfs du pauvre Servile Séide. Il éclata en sanglots. Ses deux bourreaux poussèrent quelques cris de joie avant d’entonner à nouveau à pleine voix leur refrain préféré. « Assez ! » hurla le Servile Séide et il se retourna pour leur filer une paire de baffes ; la Monture Crevassée en profita pour aller s’encastrer dans un mur de neige et s’immobilisa, à moitié assommée. C’était vraiment trop bête, cette fausse manœuvre. Mais ce qui aurait pu passer pour une tentative de suicide allait cependant sauver la vie et surtout la raison de notre malheureux Servile Séide. Il n’était plus qu’à cent mètres du pont-levis qui donnait accès à la cour du château. D’accord, il lui faudrait traîner ces deux sacs à patates jusqu’à l’ascenseur de la Grande Tour, mais au moins, le silence était revenu ! La bouche grande ouverte et remplie de neige et de glace, Marsupilania et Multimédia le foudroyaient du regard et tentaient vainement d’articuler quelques « youkaka » provocateurs. « Là ! s’exclama le Servile Séide. Vous l’avez cherché, les connasses ! Maintenant, vous allez la fermer ! » « Hon ! » fit Marsupilania, extrêmement mécontente. « Hon ! » répéta à tout hasard Multimédia. C’était peut-être un mot magique emprunté au vocabulaire des sœurs Halliwell et elle ne risquait pas grand-chose à le prononcer aussi –surtout qu’il n’avait vraiment rien de compliqué.

Dans les brumes de son sommeil, la Sorcière maléfique entendit le bruit d’une porte d’ascenseur. Elle se redressa, encore un peu étourdie, mais prête à réserver à ses deux visiteuses un accueil triomphal. « Je n’ai pas eu le temps de vérifier mon matériel de torture, pensa-t-elle. Cela ne fait rien, il marchait très bien la dernière fois que je l’ai essayé sur le Servile Séide. » Et elle alla ouvrir la porte.

Ce dernier entra, tirant d’une main une Multimédia qui gigotait dans tous les sens et de l’autre une Marsupilania qui aurait bien voulu faire comme sa compagne mais n’y arrivait pas. « Pourquoi ces deux idiotes ont-elles la bouche pleine de glace ? se demanda Gudule, surprise. C’est encore une des initiatives stupides du Servile Séide ! » Et elle ordonna : « Enlève-leur ça tout de suite ! » Immédiatement, le Servile Séide se mit à pleurnicher. « Es-tu bien sûre de toi, ma Gudule adorée ? » dit-il en émettant quelques sanglots car la simple hypothèse de devoir subir à nouveau ces piaillements lui donnait des envies de suicide immédiat. « Ne veux-tu pas au contraire que je scelle définitivement leurs lèvres ? Je t’assure que tu aurais tout à y gagner. » « Et comment veux-tu qu’elles répondent à mes questions si elles ont la bouche scellée, triple buse ? glapit la Sorcière. Ote-leur cette glace ! » Le Servile Séide se redressa de toute sa hauteur et croisa les bras sur la poitrine. « Non, dit-il fermement. Je refuse d’obéir. » « Comment ? » demanda Gudule et il ne resta plus sur le carrelage qu’une paire de chaussettes sales. « Voilà ce qui arrive quand me contrarie », s’énonça majestueusement Gudule en se penchant. Et elle alla mettre les chaussettes dans le coffre à linge, se réservant de rendre au Servile Séide sa forme humaine quand elle aurait besoin de lui.

Allongées sur le carrelage du laboratoire maudit, nos deux héroïnes envoyaient à la Sorcière des regards furieux, mais, au fond d’elles-mêmes, n’en menaient pas large. Gudule releva ses manches. « Bon. Attachons-les au poteau de torture et après seulement, on leur enlèvera leur bâillon de glace. » Un geste suffit et nos deux pures héroïnes se retrouvèrent ligotées chacune à un poteau. Elles étaient certes furieuses, mais bien marries aussi. Elles s’étaient fait avoir dans les grandes largeurs. « Voilà ce que c’est que de jouer les héroïnes quand on n’en a pas vraiment envie, songeait Marsupilania. Je suis clouée à ce pilori d’ignominie et je risque de finir comme Jeanne d’Arc. Ah, Ciel, aide-moi ! »

(L’appel désespéré de notre héroïne trouvera-t-il une réponse ? Que réserve Gudule à nos charmantes mais imprudentes jeunes (disons-le vite) dames ? Le Servile Séide est-il condamné à finir dans un lave-linge ? Que d’interrogations haletantes ! La suite bientôt…)