M. Kunzler: Les formes corporelles d'expression dans la liturgie - 3

Publié le 20 février 2009 par Walterman

Les différentes positions des mains sont des gestes d'expression très significatifs de l'homme qui prie. Selon Heiler, l'attitude de l'orant - les mains ouvertes, levées au ciel - peut être considérée comme étant l'attitude de prière la plus universellement humaine et répandue dans toutes les religions : l'homme en quelque sorte "touche le ciel comme domicile de Dieu, supplie Dieu pour qu'il lui envoie les dons de sa grâce et tient, prêtes à accueillir ceux-ci, les mains étendues. L'Ancien Testament atteste l'attitude orante, de même que le Nouveau Testament (p. ex. Ps 28, 2 ; Is 1, 15 ; 1 Tm 2, 8) ; elle était l'attitude de prière des chrétiens la plus généralement répandue. Malheureusement, son évolution ultérieure en fit une attitude exclusivement réservée au prêtre dans le cadre de la célébration liturgique ; c'est dans ce contexte que l'explication médiévale de la messe reprit un thème déjà cher aux Pères (p. ex. Tertullien, Cyprien), celui qui consistait à rapporter l'extension des mains au Christ crucifié, et à expliquer ainsi l'attitude orante du prêtre à l'autel en relation avec le sacridice de la messe. Non moins cléricale est l'approche postsymbolique de l'attitude (sacerdotale) de l'orant chez Innocent III : tout comme Moïse, selon Ex 17, 12, dut lever les mains au ciel, pour rendre possible la victoire d'Israel, et fut soutenu à cette occasion par Aaron et Hur, de même les lévites soutiennent l'attitude orante du pape. Peut-être la reconquête grandissante de la prière corporelle dans le culte divin peut-elle commencer à décléricaliser ce très ancien geste de prière et par le rendre accessible à tous les participants de l'assemblée liturgique.
Sous l'influence du droit germanique,la jonction des mains devint un geste de prière très répandu, surtout parmi les laïcs. L'hindouïsme le connaît, tout comme le bouddhisme, les religions tibétaine et japonaise ; c'était aussi une attitude de prière chez les anciens Germains et c'est principalement à travers le serment féodal qu'il devint un geste chrétien. Le vassal déposait ses mains jointes dans les mains ouvertes du suzerain ; après la promesse de fidélité, ce dernier fermait les mains sur celles, jointes, du vassal, comme cela se pratique encore de nos jours lors de la promesse de fidélité dans la liturgie de consécration. Extérieurement apparenté à ceci, mais beaucoup plus ancien, est l'entrelacement des doigts. Pline et Ovide en témoignent, et d'après les dialogues de Grégoire le Grand (II, 53), sainte Scolastique, insertas digitus manus, provoqua auprès de Dieu le miracle qui rendit possible qu'elle demeurât chez son frère Benoît. D'origine orientale est le geste qui consiste à croiser les mains sur la poitrine. Il fut introduit dans l'Eglise byzantine, où, aujourd'hui encore, il est adopté par les communiants, et il joue également un certain rôle dans la liturgie des Chartreux.
L'imposition des mains est aussi bien un geste d'expression qu'un geste d'action. Comme prise de contact avec une personne par une autre personne, elle est le geste primordial pour l'instauration d'une relation ; "elle symbolise fondamentalement l'inclination vers et l'identification avec l'autre, ainsi que, par la suite, la trasmission de la bénédiction et des pleins pouvoirs (Sequeira). Dans le Nouveau Testament, l'imposition des mains est un geste de bénédiction et de guérison ; celui-ci s'est perpétué surtout dans l'imposition silencieuse des mains lors de l'onction des malades, où le contact physique avec le malade (défiant le danger de contamination !) devient un signe important de solidarité humaine avec le prochain. Dans la célébration du sacrement de l'Ordre, mais aussi dans la manière dont celui-ci est suggéré, comme imposition des mains, dans la Confirmation et dans le Sacrement de Pénitence, l'imposition des mains est manifestement un geste d'action. Dans le sacrement de l'Ordre, elle est le signe de la trasmission du plein pouvoir officiel. Lors de la transmission (non-sacramentelle selon l'intelligence occidentale des sacrements) des fonctions liturgiques au pasalmiste, au lecteur et au sous-diacre dans le rite byzantin a lieu également une imposition des mains, qui, comme cheirothesia ("imposition des mains") se distingue toutefois de la cheirotonia ("élévation des mains") dans l'ordination du diacre, du prêtre ou de l'évêque. Selon Hotz, la notion d' "élévation des mains" signifie en outre un vote à main levée dans une assemblée du peuple, et donc une participation de la communauté à la désignation des titulaires d'une fonction, bien qu'ici aussi l'imposition "sacramentelle" des mains par l'évêque ne vint jamais à manquer.
De manière quasi extérieure à la liturgie, les chrétiens effectuentle signe de croix, dont la forme la plus ancienne de "petit signe de croix" (sur le front, mais aussi bientôt sur la bouche et la poitrine) comme geste de bénédiction de soi-même est attestée déjà tôt. Tertullien l'appelle - en concordance avec le grec sphragis ("sceau") - signaculum et le rapporte, tout comme Cyprien et Jérôme, aux scellés selon Ezéchiel (9, 4) et selon l'Apocalypse (7, 2-3 ; 9, 4). Le mot allemand Segen - de signare resp. se signare - renvoie, lui aussi, au signe de croix dans son rapport avec la bénédiction. Déjà tôt, le "scellement du front fit partie, en même temps que le signe de croix, des rites catéchuménaux. Le "grand signe de croix" sur le front, la poitrine et les épaules, est attesté avec certitude seulement à partir de l'an mille ; Innocent III le décrit tel que les Byzantins le pratiquent encore aujourd'hui, c'est-à-dire en dessinant la poutre transversale d'abord sur l'épaule droite et puis sur l'épaule gauche, comme l'image réfléchie de la main du bénissant auprès du béni. Innocent III connaît aussi le grand signe de croix tel que jusqu'à nos jours il est couramment pratiqué par les Byzantins au moyen du pouce, de l'index et du majeur de la main droite ; de même qu'il connaît la référence trinitaire de ce geste, tandis que chez les Byzantins, la position des doigts du bénisseur désigne, jusqu'à ce jour, le nom grec du Christ : l'index bien droit est le I, le majeur recourbé le C, le pouce et l'annulaire joints en forme de croix, le X, et le petit doigt recourbé le second C : IC-XC : Iesous Christos. Vers la fin du XIII° siècle, les Grecs reprochèrent aux Latins de bénir et de faire le signe de croix avec cinq doigts, ce qui atteste qu'en Occident on bénissait et on se signait avec tous les mains de la main droite ; en Occident est aussi passée en usage la direction de la poutre transversale : de l'épaule droite à l'épaule gauche. Les paroles d'accompagnement remontent au début du Moyen Âge et font du signe de croix - surtout s'il est fait en utilisant de l'eau bénite - une réminiscence du baptême. Le signe de croix joue un rôle important lors de l'ouverture et de la clôture des actions liturgiques ; dans les cérémonies de bénédiction, il forme, avec les paroles concomiitantes spécifiques, le coeur de la célébration.
L'action dese frapper la poitrine est, selon Lc 18, 9-14, un geste d'auto-accusation et exprime l'indignité et la culpabilité. Heiler le fait remonter à l'ancienne Egypte et le met en relation avec la coutume romaine de la prestation de voeux : à chaque fois qu'était prononcé le mot ego, l'on se frappait la poitrine. Aujourd'hui encore, ce geste est prévu lors de l'aveu général de la faute, même s'il joue un rôle plus grand dans la piété populaire que dans la liturgie proprement dite.
Le baiser est également à la fois geste d'expression et geste d'action en vue d'une relation intime, comme lors du baisment d'autel au début et à la fin de la messe, lors du baisement du livre des évangiles après la proclamation de la bonne nouvelle, ou encore lors du baiser de paix que les chrétiens échangeaient dans les temps primitifs. Très tôt, à cause même de son intimité, le baiser fut stylisé, comme c'est le cas p. ex. dans l'emploi des tables de paix lors du baiser de paix, ou dans la transformation du baiser de paix en accolade (d'ailleurs à peine suggérée). "Dans les diverses réalisations et formes de substitution se manifeste la spécificité des gestes de contact intimes, telle qu'elle est conditionnée, à un degré élevé, par l'époque et par la culture. (...) Une question importante, à traiter, certes, avec discrétion, est de savoir comment, dans une liturgie rénovée, peut s'exprimer dans la dimension du mouvement la proximité (intimité, sympathie) humaine qui s'enracine dans la foi." (Sequeira)

Michael Kunzler, La liturgie de l'Église, Éd. Saint-Paul 1997, p. 166-169