LittÉrature Égyptienne (22) : confession negative

Publié le 20 février 2009 par Rl1948

 
  
Le samedi, 7 février dernier, à la suite de la découverte que nous avions faite ensemble quelques jours plus tôt de certaines vignettes provenant du Livre pour sortir au jour exposées dans la vitrine 7 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous avais proposé, ami lecteur, de lire de larges extraits du Chapitre 110 auquel elles servent d'illustrations.  
   Vous aurez en outre évidemment remarqué que le bandeau qui chapeaute la page d’accueil de mon blog depuis sa création le 18 mars 2008 présente une autre vignette de ce corpus funéraire, émanant, celle-ci, d'un papyrus d’époque ptolémaïque ayant appartenu à un certain Nesmin, prophète d’Amon : il s’agit de la représentation de la célèbre scène de psychostasie, c’est-à-dire la pesée de l'âme du défunt, censée se dérouler dans la salle du Tribunal d’Osiris, et que l’on trouve habituellement au-dessus du chapitre 125 de ce Livre pour Sortir au jour, papyrus funéraire plus communément, mais erronément appelé "Livre des Morts"; ce que j
’ai déjà eu à maintes reprises l’occasion de vous signaler en ajoutant que l’exacte formulation inscrite par les scribes égyptiens eux-mêmes était bien "Livre pour sortir au jour", qu'il fallait comprendre par : sortir pendant le jour.

   C'est précisément le texte qui accompagne cette vignette, ce que les égyptologues nomment tantôt la "Déclaration d’innocence", tantôt la "Confession négative", que je voudrais aujourd'hui vous donner à connaître. 

 
   Il faut savoir que le plus grand désir de tout Egyptien de ces temps anciens consistait à figurer parmi les privilégiés admis dans l'entourage du dieu solaire Rê, formant sa cour, recevant ses bienfaits.


   Et pour plus certainement accréditer cette volonté, il n’avait de cesse, dans sa vie post-mortem,  de s’identifier au dieu lui-même, - c’est ce que l’on appelle la solarisation du défunt -, d’être constamment, la nuit comme le jour, susceptible de profiter de sa lumière, de son rayonnement roboratif; de sorte que, conséquemment, il pouvait recouvrer la vie en même temps que différentes composantes de sa personnalité, mais aussi, et c’est loin d’être négligeable, l’intégralité de ses fonctions.


  Mais préalablement, il avait été convié à se présenter dans le monde souterrain où l’attendait le fameux jugement en présence d’Osiris, dieu des morts : c’est ce moment précis que propose donc la vignette mise en exergue sur la première page de ce blog.


   Lors de ce passage dans la "Salle des deux Maât", devant les 42 "juges", le défunt prononçait la fameuse confession qui, je le souligne, ne consiste nullement en un aveu de fautes personnelles, mais énumère de manière très rituelle, en une sorte de litanie,  les actions mauvaises qu’il s’est bien gardé de commettre ici-bas, les interdits qu'il n'a pas enfreints.
Ce qui, a contrario, nous précise les limites que s’imposait la morale égyptienne.


   Cette déclaration faite, le mort était automatiquement absous de ses péchés : c’est la raison pour laquelle les deux plateaux de la balance, tant celui qui portait le coeur (sa conscience) que celui qui contenait une statuette de Maât, voire une simple plume caractérisant cette déesse de la Vérité-Justice, se trouvaient au même niveau : indépendamment des paroles prononcées par le défunt, la force magique de l’image ne pouvait que déboucher sur un jugement favorable lui permettant d’être déclaré "justifié", "juste de voix", juste devant ce Tribunal des dieux.


   Toutefois, et si d'aventure, les mauvaises actions du défunt avaient été plus lourdes que la plume de Maât, il était prévu que son coeur soit jeté en pâture à la "Dévoreuse", monstre hybride guettant avidement cet éventuel moment.
  
   Si l’on se réfère à Diodore de Sicile qui affirme qu’en Egypte, avant d’avoir droit à une sépulture, tout défunt aurait préalablement été jugé sur terre par les siens, par ses voisins, par les autres habitants de son village ou de sa ville, on comprend aisément le côté rituel et purement formel du tribunal osirien, reflet d’une décision terrestre bien réelle dans la mesure où le mort est déjà considéré comme pur, comme justifié en arrivant dans l’Au-delà.


   Je vous propose à présent, ami lecteur, de prendre connaissance de cette "Confession négative", formule 125 donc du Livre pour sortir au jour.
   Elle se divise en réalité en deux parties :
* la 125 B qui n'est en fait qu'une reprise de la première "confession", 125 A, mais dont chaque phrase est précédée du nom d'une divinité :
Ô Ousekh-nemtout, qui sors à Héliopolis, je n’ai pas commis l’iniquité entre les hommes.  
etc.
* et la 125 A, que voici :
 
  

Salut à toi, grand dieu, maître des deux Maât !
Je suis venu vers toi, ô mon maître, ayant été amené pour voir ta perfection.
Je te connais et je connais le nom des quarante-deux dieux qui sont avec toi dans cette salle des deux Maât, qui vivent de la garde des péchés et s’abreuvent de leur sang le jour de l’évaluation des qualités (...)
Voici que je suis venu vers toi et que je t’ai apporté ce qui est équitable, j’ai chassé pour toi l’iniquité.


Je n’ai pas commis l’iniquité entre les hommes.

Je n’ai pas maltraité les gens.
Je n’ai pas commis de péchés dans la Place de Vérité.
Je n’ai pas cherché à connaître ce qui n’est pas à connaître.
Je n’ai pas fait le mal.
Je n’ai pas commencé de journée ayant reçu une commission de la part des gens qui devaient travailler pour moi, et mon nom n’est pas parvenu aux fonctions d’un chef d’esclaves.
Je n’ai pas blasphémé Dieu.
Je n’ai pas appauvri un pauvre dans ses biens.
Je n’ai pas fait ce qui est abominable aux dieux.
Je n’ai pas desservi un esclave auprès de son maître.
Je n’ai pas affligé.
Je n’ai pas affamé.
Je n’ai pas fait pleurer.
Je n’ai pas tué.
Je n’ai pas ordonné de tuer.
Je n’ai fait de peine à personne.
Je n’ai pas amoindri les offrandes alimentaires dans les temples.
Je n’ai pas souillé les pains des dieux.
Je n’ai pas volé les galettes des bienheureux.
Je n’ai pas été pédéraste.
Je n’ai pas forniqué dans les lieux saints du dieu de ma ville.
Je n’ai pas retranché au boisseau.
Je n’ai pas amoindri l’aroure.
Je n’ai pas triché sur les terrains.
Je n’ai pas ajouté au poids de la balance.
Je n’ai pas faussé le peson de la balance.
Je n’ai pas ôté le lait de la bouche des petits enfants.
Je n’ai pas privé le petit bétail de ses herbages.
Je n’ai pas piégé d’oiseaux des roselières des dieux.
Je n’ai pas péché de poissons de leurs lagunes.
Je n’ai pas retenu l’eau dans sa maison.
Je n’ai pas opposé une digue à une eau courante.
Je n’ai pas éteint un feu dans son ardeur.
Je n’ai pas omis les jours à offrandes de viande.
Je n’ai pas détourné le bétail du repas du dieu.
Je ne me suis pas opposé à un dieu dans ses sorties en procession.
Je suis pur, je suis pur, je suis pur, je suis pur !
Ma pureté est la pureté de ce grand phénix qui est à Héracléopolis, car je suis bien ce nez même du Maître des souffles, qui fait vivre tous les hommes (...)
Il ne m’arrivera pas de mal en ce pays, dans cette salle des deux Maât, car je connais le nom des dieux qui s’y trouvent.

(Traduction Paul Barguet : 1967, 158-60)

   Permettez-moi, à présent, de prendre congé de vous, ami lecteur, profitant ainsi de la semaine de repos offerte aux établissements scolaires belges de manière qu'Etudiants et Enseignants puissent dignement célébrer le "dieu" carnaval.

   Je vous donne donc rendez-vous le mardi 3 mars prochain aux fins de poursuivre notre déambulation dans la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, et de découvrir ensemble la seconde stèle de donation, la C 298, exposée dans la vitrine 8.

   Bonne semaine à toutes et à tous ...