"les transactions secrètes de Philippe Jaccottet", un article de Monique Petillon

Par Florence Trocmé

En écho à la publication de la correspondance de Philippe Jaccottet et de Giuseppe Ungaretti (dont Alain Paire a rendu compte sur le site), Monique Petillon a proposé à Poezibao de republier en ligne les propos, relatifs à la traduction de poésie, que Philippe Jaccottet lui avait confiés en 1997.
« L'entretien a eu lieu à Grignan, lors de la publication d'Une lyre à cinq cordes, où cet exceptionnel "passeur" réunissait le meilleur d'un demi-siècle de traduction poétique, d'Ungaretti à Rilke, de Mandelstam à Hölderlin.

(Avec l'accord de Verdier : cette "rencontre", publiée dans le Monde des livres du 21 mars 1997, est reprise dans mon livre A mi-voix, entretiens et portraits 1976-2006, Farrago Verdier)"
(Monique Petillon)

les « transactions sécrètes » de philippe jaccottet

La maison de Philippe Jaccottet, haute, étroite, dans la vieille ville de Grignan, est surplombée par la terrasse du château. Alentour, dans la lumière d'hiver, les reliefs doux, les oliviers et les champs de lavande, les murets de pierres verticales et les vignes. Valaurie, Aleyrac, les eaux du Lez, l'échine de la montagne de Lance, sont fortement présents dans les poèmes, ou les carnets de La Seconde semaison, parus au début de l'année. En arrière-plan, plus majestueux, le Ventoux.
Philippe Jaccottet a consacré l'essentiel de son temps, et beaucoup de son talent et de son énergie, à une œuvre immense de traducteur dont la renommée, parfois, a presque occulté celle du poète: ayant débuté avec une nouvelle traduction de La Mort à Venise pour Mermod, il a traduit et fait connaître en France toute l'œuvre de Musil, une part considérable de celle de Rilke- dont, récemment, la Correspondance avec Lou Andreas-Salomé - et établi l'édition de Hölderlin à la Pléiade. Il a appris l'italien en lisant son ami Ungaretti, qui a tenu à faire de lui son principal traducteur, s'est lancé dans l'étude du russe à cause de la découverte passionnée de Mandelstam. Sans même compter le grec- puisqu'il a fait, de L'Odyssée, une belle traduction en vers de quatorze syllabes- il a bien des cordes à sa lyre.

Le recueil où il réunit le meilleur d'un demi-siècle de traduction poétique montre la générosité d'un "passeur" qui, malgré sa décision de ne plus traduire, offre, accompagnant des traductions plus anciennes, d'autres, inédites, comme celles des poèmes de Christine Lavant, intenses, beaux "comme les vieux crucifix des églises de campagne, comme de la vieille étoffe rêche et rude", qu'il avait découverts lors d'un voyage en Autriche.
"Ce qui légitime avant tout ce recueil, comme les chroniques de poésie réunies dans
L'Entretien des muses (1968) ou Une Transaction secrète (1987), c'est le désir de faire lire des œuvres que j'admire : la poésie est un défi au rien. Trois des poètes de ce recueil ont subi des épreuves très dures: ils ont néanmoins su faire naître, de la situation la plus noire, un chant rayonnant. Mandelstam l'a écrit: « Au-delà des tertres de têtes humaines, je ressusciterai pour dire que brille le soleil. » "

Mais ce rassemblement "un peu bancal", à cause des circonstances, ne représente pas tous les goûts de Jaccottet. Si certains poètes, comme Saba, sont absents,"c'est simplement, précise-t-il, qu'on n'a jamais le temps de tout traduire. Pour Paul Celan, c'est différent. Dès les premiers projets de traduction, j'ai été sollicité par les éditions du Seuil et j'ai fait quelques essais qui ne l'ont pas convaincu. Cela me paraît aujourd'hui naturel: quelle que soit l'admiration que j'éprouve pour Celan, cette poésie de l'extrême tension ne m'était pas assez proche". L'affinité d'un poète avec celui qu'il traduit compte beaucoup, surtout lorsqu'il s'agit d'une poésie où "l'essentiel est le chant intérieur: il faut avoir une oreille prête à l'entendre. Ainsi ai-je beaucoup moins de mal à rejoindre quelqu'un comme Attilio Bertolucci, dont l'œuvre est encore trop peu connue en France."

Dans le cas de Gongora, dont Jaccottet a traduit de l'espagnol les Solitudes et les Sonnets, il s'agit moins d'affinités que de fascination pour une langue altière, qui lui évoque des paysages intenses."Gongora, au fond, est moins difficile à traduire que des poètes moins obscurs et moins précieux. Assez de commentaires en ont déchiffré les énigmes. Ce qu'il fallait, c'était en restituer la tension, la sonorité, cet éclat solaire que Ponge, lui aussi, admirait. Grâce à la proximité des langues, j'ai pu, je crois, rester aussi fidèle que possible à la syntaxe très singulière de Gongora et en épouser les hardiesses, sans pour autant brutaliser le français".

L'attachement à l'Italie, découverte à vingt ans, juste après la guerre, l'amour de la langue et la proximité des poètes italiens (neuf sur les dix-huit du recueil ) sont évidents: Pétrarque, à la sonorité douce, cristalline, "poreuse"; Le Tasse, étincelant comme Monteverdi; Leopardi, dont il écrit qu'aucun poète n'a su, comme lui, "tirer une limpidité de la tristesse: peut-être y fallait-il la langue italienne portée à son point de perfection? ". Les contemporains - eux-mêmes, pour la plupart, remarquables traducteurs: de la sombre gravité de Montale à la plénitude sensuelle d'Ungaretti. "J'ai peut-être été un des premiers à présenter en revue des poètes comme Mario Luzi, Luciano Erba et Piero Bigongiari. Ensuite sont venus Michel Orcel, ainsi que Bernard Simeone et Philippe Renard qui ont fait un travail remarquable dans ce domaine".

Parmi les six poètes allemands du recueil, figurent ceux qui ont été, pour le poète autant que pour le traducteur, des rencontres essentielles: Rilke, dont l'œuvre à la fois subtile et puissante l'accompagne depuis l'adolescence et pour lequel sa ferveur ne s'est pas démentie, Hölderlin, dont la poésie reste à ses yeux, comme celle de Hopkins, aussi douloureuse qu'exaltante. Mais on trouve aussi deux poèmes de Goethe, cet "homme de l'attachement à la globalité du monde" pour lequel La Seconde semaison (1996) confirme un regain d'intérêt, partagé par le romancier Adolf Muschg et son cadet Peter Handke.
"Notre génération était nourrie de la passion pour Baudelaire, Trakl, Hölderlin. Goethe représentait le poète bourgeois officiel parvenu, ce qu'il a été d'une certaine manière. Et cette réprobation morale, politique nous cachait la grandeur de l'œuvre. A ce refus circonstanciel s'ajoute l'extrême difficulté de traduire sa poésie, du fait de l'alliance, en elle, d'un art suprême, subtil et dense, du langage avec une sorte de miraculeux naturel. Il faut d'autant mieux saluer l'admirable travail de Jean Tardieu ". (1)

Lorsqu'il ne se heurte pas à cette limite de "l'intraduisible", le traducteur de poésie rencontre les écueils les plus divers. Ainsi, dans sa préface, Jaccottet oppose-t-il sa poétique de la "transparence" aux réinventions téméraires de Pierre-Louis Matthey, contemporain et ami de Gustave Roud. "Il y a de l'impertinence à introduire dans Shakespeare des métaphores qui ne s'y trouvent pas, surtout si elles ne sont pas dans l'esprit du texte. On ne peut accepter ces licences que des plus grands (Claudel traduisant Eschyle). Pour moi, je m'attache toujours, avant tout, à faire entendre, au-delà des procédés rhétoriques mis à son service, la voix singulière, l'intonation propres à chaque poète."
Autre écueil: une soumission aveugle à une prosodie régulière, "qui n'aboutit qu'à de l'académisme. C'est ce que l'on déplore dans de trop nombreuses traductions de poésie russe. Caillois a parfaitement cerné cette erreur en parlant des traductions de Borges par Ibarra. L'alexandrin, aujourd'hui, exige un maniement discret dont seuls de vrais poètes (Esteban pour Borges, Bonnefoy ou Thomas, pour Shakespeare) sont capables."
"Un risque opposé, c'est celui qu'on court en voulant trop aveuglément calquer l'original, sous prétexte de faire entendre la distance entre les langues, au point quelquefois de rendre barbare ou dissonant ce qui ne l'était pas toujours dans l'original."

Plus encore que la poésie, la traduction de poésie est une "transaction secrète", où une voix répond à la voix "native" du poème, et se fait inévitablement entendre, même lorsqu'elle cherche à s'effacer. Lorsqu'il a établi l'édition des œuvres de Hölderlin dans la Pléiade, Jaccottet a été amené à des confrontations.
"J'ai souvent choisi, pour lui rendre hommage, la traduction de Gustave Roud qui a donné, le premier, un ensemble impressionnant de poèmes de Hölderlin en français, en 1942. Jouve l'avait précédé, mais en traduisant seulement ce qu'on appelait alors les poèmes de la folie. Marquée par le goût de l'harmonie, la traduction de Roud me paraît très bien convenir, par exemple, à une élégie comme Pain et vin, que Brentano considérait comme une des œuvres les plus musicales de la poésie allemande. Le langage poétique de Roud, proche du verset claudélien, fait entendre cette musique solennelle et sereine. En revanche quand la langue de Hölderlin, dans la tension grandissante de sa vie, s'est faite de plus en plus dure et contractée comme dans certains Hymnes, un traducteur plus abrupt dans son propre travail, comme André du Bouchet, m'a paru plus apte à rendre cette partie de l'œuvre, qui aujourd'hui nous touche davantage et nous le fait sentir comme un poète contemporain".

Philippe Jaccottet a déjà confié, dans un entretien (2), l'élan d'enthousiasme qui lui a permis de traduire Mandelstam du russe. Pour retraduire les poèmes du tchèque Jan Skacel, il s'est fié à la traduction allemande du poète Rainer Kunze, grâce à laquelle il l'avait découvert."Ce qui m'avait atteint, c'est un ton de voix inimitable, intime et familier, simple et touchant: je crois qu'on l'entend, dans ma version, c'est l'essentiel. Je n'exclus pas la possibilité de contresens, mais un contresens se corrige aisément. C'est moins grave que ce que j'appellerais un "contre-ton": le traducteur qui, sans faire un seul contresens, tue le chant, est un malfaiteur. Il importe de ne jamais trahir ce qui fait que, dans un poème, les choses tiennent ensemble, et deviennent un organisme vivant. "

Si Jaccottet a tenu à publier séparément ses transcriptions de haïkus, c'est qu'elles échappent, exceptionnellement, à ses scrupules ordinaires. Ces poèmes, dont quelques-uns, illustrés par Miro, avaient déjà fait l'objet d'une édition de luxe chez Maeght, ont été transcrits de l'anglais à partir de l'anthologie anglaise de Blyth. Depuis son article de la NRF, en 1960, Jaccottet a souvent dit comment chacun de ces haïkus, alors, lui "avait rendu le monde et presque le souffle".
"Je dois dire que je ressens souvent un sentiment de déception en lisant des traductions de spécialistes, peut-être tout simplement parce que ce ne sont pas des poètes. Mes transcriptions sont peut-être très loin de l'original, mais il me semble qu'il y a là une espèce de vibration très particulière, conforme à l'esprit du haïku, où un espace infini s'ouvre à partir de presque rien.
Mais, encore une fois, d’une manière générale, il est bon qu'il y ait des approches et des traductions différentes, puisqu'il s'agit avant tout de faire circuler dans l'espace des lecteurs des objets plus ou moins radieux, occasions de délectation et même, quelquefois, de jubilation pure."

Contribution de Monique Petillon

(1) L'Elégie de Marienbad, Poésie/Gallimard
(2) ( Le Monde 15 juillet 1994)

Philippe Jaccottet
D'une lyre à cinq cordes
Traductions 1946-1995
Gallimard

&

Philippe Jaccottet
Haïku

Transcrits et présentés par Philippe Jaccottet
Dessins d'Anne-Marie Jaccottet
Fata Morgana "Les Immémoriaux"