Dites-le avec des fleurs

Par Pandora
Un exercice pour les impromptus sur le thème des fleurs


- Chef, je vous réveille ?

- Bien sûr que tu me réveilles, il est 4 heures du matin ! Qu'est-ce qui se passe ?

- On a un nouveau cadavre sur les bras...

- Me dis pas que c'est encore le jardinier ?

- Ca y ressemble beaucoup. La victime s'appelle Rose Dujardin et on a la petite  carte habituelle. Cette fois il a écrit : « J'ai enlevé toutes les épines... »

- Qu'est ce que ce salaud lui a fait ?

- C'est pas beau à voir chef, plutôt sanglant même. Apparemment il lui a arraché la langue et les yeux, le toubib  est en train de travailler dessus.

- Donne-moi l'adresse, j'arrive...

Depuis quelques mois, les matins de pleine lune se suivaient et se ressemblaient pour l'Inspecteur D. Zerban, les cadavres se récoltaient à la pelle avec des victimes qui portaient toutes un nom de fleur. Une carte de vœux représentant un bouquet était déposée à côté de ce qui restait d'elles (et qui tenait parfois du compost) avec une dédicace en rapport avec les sévices infligés. Le modus operandi changeait selon la fleur considérée et le tueur ne manquait pas d'imagination. L'équipe de la brigade avait donc fini par surnommer leur meurtrier en série « le jardinier », mais l'affaire n'avait rien de bucolique, le tueur était un dangereux psychopathe et la presse commençait à demander des comptes. Le préfet aussi d'ailleurs. Après Chrys Antemme,  (« Dors bien», frappée à de nombreuses victimes puis étouffée avec un oreiller)  et Fleur Despret (« J'ai cueilli tous tes pétales », démembrée) il s'en était donc pris à une nouvelle victime. C'était à se demander s'il ne fallait pas mettre sous protection judiciaire toutes les femmes avec un nom de fleur...

Je fus sur les lieux moins de vingt minutes plus tard, le tueur frappait dans un périmètre limité à notre grosse ville de province. Cette bourgade tranquille se serait bien passée de cette publicité nous attirant une nuée de journalistes qui affluaient tels des mouches sur un tas de fumier.

Les nouvelles allaient vite et la presse était déjà là, malgré l'heure matinale. A la façon des tournesols avec le soleil, les micros se tournèrent vers moi mais,je ne fis aucune déclaration. Je n'allais pas commencer ce genre d'exercice à 8 mois de la retraite, j'avais bien trop à perdre.

La maison grouillait comme une fourmilière, les techniciens de la PJ faisaient photos et prélèvements, les flashs crépitaient dans un ballet désormais bien rodé et le Docteur Picenli (vous savez, ceux qu'on mange par la racine) s'affairait:

- Quoi de neuf docteur ?

Note de l'auteure : c'est aussi la crise de la vanne, je fais ce que je peux, mais c'est difficile avec la conjoncture actuelle

- C'est le corps d'une femme d'environ 45 ans dont la mort remonte à quelques heures. Une trace derrière la tête faite avec un objet contondant qui l'a assommée. Sa langue a été coupée et elle a été énuclée, je ne sais pas si ce sont les épines dont parlait la carte... Poignardée  au cœur avec un tuteur pour plants de tomates. Décès par hémorragie. Ah, et quelques gouttes d'eau de parfum de rose, je crois (mais j'ai le rhume, je te confirmerai dans le rapport) ont été mises derrières les oreilles et à la face antérieure des poignets. C'est bien notre jardinier, mais s'il continue comme ça dans le sanglant, boucher ou charcutier conviendra mieux.

- Ben dis-donc Toubib, vous êtes en forme ce matin...

- J'ai une pêche incroyable depuis que je prends de la gelée royale d'acacias, vous devriez essayer, je vous trouve une petite mine.

 Je notais mentalement de prévoir un check up chez mon généraliste, quand un légiste vous trouve une petite mine, c'est que ça craint vraiment.

- Chef, vous êtes là. Vous allez pas le croire, on a un témoin oculaire, la voisine a vu une camionnette qui s'éloignait tôt ce matin (elle est insomniaque) et elle a trouvé ça tellement inhabituel qu'elle a relevé le numéro. On a vérifié et je vous le donne en mille, c'est le véhicule d'un pépiniériste chez lequel travaille un de nos suspects, vous savez l'amoureux éconduit...

L'étau se resserrait et la boucle se bouclait. Notre assassin était habituellement beaucoup plus prudent et je ne comprenais pas cette négligence, sauf à ce qu'un baobab lui pousse dans la main. Qu'il avait verte apparemment. Mais l'essentiel était qu'on lui mette enfin le grapin dessus et la piste était cette fois très sérieuse et permettait de confondre un de nos suspects principaux.

Bref, nous filâmes à l'adresse indiquée et la chance nous sourit. Nous cueillîmes notre client encore  au lit, qui dormait dans sa grenouillère ornée de grosses marguerites. Nous retrouvâmes dans le garage, rangés dans un coin, la pelle, le sécateur, et la fourche encore tâchés de sang, qui avaient servi aux crimes.

L'expertise psychiatrique conclut en la responsabilité mentale du jardinier, même s'il avait apparemment de gros soucis dans ses rapports avec la gent féminine. Le bouquet de fleurs qu'elles lui avaient refusé leur avait été retourné sous forme de carte de vœux.

Le jardinier était bien rancunier.