La fille tatouée de Joyce Carol Oates

Par Sylvie
ETATS-UNIS

Editions Stock, "La cosmopolite",2003
Joyce Carol Oates est l'un de mes écrivains américains préférés. En fine psychologue, elle focalise son attention sur le malaise de la civilisation américaine en interrogeant toujours intelligemment la question du mal.
Dans La fille tatouée, l'auteur imagine une rencontre improbable entre un intellectuel juif, admirateur de Virgile, et une jeune femme pauvre, originaire du pays minier de Pennsylvanie. Joshua Seigl, écrivain riche et estimé, est brusquement atteint par une maladie nerveuse dégénérescente. Célibataire endurci, il se décide par obligation à engager un assistant pour l'aider.
Alors qu'il pourrait engager un étudiant latiniste, il emploie conte toute attente Alma, la fille tatouée (une tâche de vin ou un tatouage sur la joue, nous ne le saurons jamais), quasiment analphabète, exploitée par son souteneur, à ces heures garçon de café, Dmitri.
Alors qu'il croit engager une fille sage et soumise, il apparaît qu'Alma a été élevée dans la haine du "Juif". Le considérant comme l'incarnation du riche juif qui vit uniquement de ses rentes, Alma ne tarde pas à le haïr en silence. Mais à un certain moment, le scénario prend un autre tournant....
N'en dévoilons pas plus. Une histoire habilement construite qui va bien au delà de la dialectique maître-esclave.
Entre l'homme malade, oisif et tourné uniquement vers la culture livresque et la jeune analphabète, les jeux ne sont pas définitivement faits ; à tel point qu'avec son bon sens, la fille tatouée pourrait bien déstabiliser le maître...
Un langage violent, très cru, qui peut choquer le lecteur. Oates décrit avec précision le ressenti raciste de la fille tatouée, les propos misogyne de Dmitri et la maladie de Seigl.
Une lecture simpliste pourrait n'y voir qu'un récit de plus sur l'antisémitisme. C'est beaucoup plus subtil que cela. Derrière les préjugés de race, se développe une dialectique où les deux personnages principaux se déstabilisent mutuellement. A la réflexion sur le rôle et l'utilité de la culture, succède une réflexion sur l'"être juif".
A noter les plus belles citations du roman :
"Si les gens intelligents savent, et s'ils disent ce qu'ils savent, pourquoi, y-a-t-il ...je veux dire...il n'y aurait pas autant de livres, non ?"
"Faire des livres multiples n'a pas de fin
"
Avec ensuite une réflexion post-moderne sur le lien entre littérature et mensonge....
Puis le récit prend un tout autre chemin, déjouant la fin annoncée trop facile. Les multiples références antiques (la Némésis par exemple) font penser à une tragédie grecque. Les personnages sont victimes de leur destin , manipulés par des fils imprévisibles.
De la noirceur, de l'ambivalence , le mal qui rode. Les thèmes favoris de Oates, rassemblés ici, dans un récit taillé au cordeau.