La double contrainte ou l'art de gérer des injonctions paradoxales

Publié le 04 avril 2009 par Corinne Dangas

Il y a certaines situations que j'ai personnellement toujours détestées et très mal gérées, et que j'ai redécouvertes dernièrement, curieusement à la relecture de quelques classiques de la S.F., d'Asimov. Ce sont celles de "double contrainte".

Le "double bind" est un concept apparu en 1956, théorisé par Gregory Bateson, qui désigne une situation de paradoxe imposé. Deux obligations ou injonctions contradictoires sont reçues, qui s'interdisent mutuellement, induisant une impossibilité logique à les résoudre ou les exécuter sans contrevenir à l'une des deux. Le terme de "knot" (nœud) est également employé pour décrire cette (terrible ! :) ) situation d'enfermement.

Ces deux obligations n'ont pas forcément d'évidences parallèles de temporalité ou d'énoncé. L'une ou l'autre peut très bien résulter d'apprentissages sociaux ou éducatifs plus globaux ou très antérieurs
D'après Paul Watzlawick.
(Exemple : on nous a tous rabâchés, enfants, qu'il est "mal de dénoncer", et une telle règle peut tout à fait venir heurter une contrainte plus floue, ou beaucoup plus récente).

Or là où les robots d'Asimov se retrouvent paralysés et hors d'état de service lors de la tentative d'exécution de règles contradictoires, l'être humain ne vaut guère mieux !

Double contrainte et stratégies d'adaptation

Le mutisme est, par exemple, un effet émergent caractéristique des situations de ce type. Un blocage de communication qui s'avère d'ailleurs en général une réponse complètement inadaptée, puisqu'il les bloque encore plus ! Il est intéressant de relever qu'il incorpore même souvent un 2ème niveau de double contrainte (interdiction de communiquer vs besoin irrépressible de le faire)

Privé de sécurité essentielle, mis en contexte incohérent et dangereux, le cerveau peut aussi être amené à adopter des stratégies ultimes de survie qui visent à dissocier cette souffrance intolérable de la pensée consciente. Pour maintenir une cohésion vitale (individuelle ou sociale), il peut ainsi glisser vers la concession et la compromission (le syndrome de Stockholm ne revient-il pas à "annuler" l'une des contraintes en l'incorporant dans son propre référentiel de règles, en sorte de cohabiter avec elle ?) ou bien encore isoler la source traumatique (de même que nos systèmes informatiques isolent les virus) pour se permettre de continuer à fonctionner normalement par ailleurs, et ainsi s'offrir un angle d'attaque différent du problème.

Une virtualisation en quelque sorte, puisqu'il s'agit alors d'une scission du système psychique en deux systèmes distincts, le 2nd étant une réplication "sans production de l'erreur" du 1er, qui dès lors pourra garantir la subsistance de l'individu en appliquant d'autres procédures, des règles de gestion légèrement altérées mais plus adaptées au contexte imposé.

Si le système 1 contenant le problème initial demeure très réduit, il finira, petit à petit, par disparaître, ou par réintégrer l'autre, dès lors où l'individu est sorti de la situation périlleuse et où il dispose par ailleurs de processus curatifs naturels (ou externes). En revanche il est probable que les cas plus graves soient ceux où doivent cohabiter de façon pérenne deux systèmes très différents, dont la réunion à terme est alors plus que douteuse. 

Ainsi on peut comprendre que certaines situations de double contrainte peuvent être "solutionnées" par une réorganisation psychique, une transformation de l'individu organisée par nos mécanismes de défense et de survie, dont l'extrême serait la schizophrénie (dédoublement de la personnalité).


Asterix en Corse

Les limites de la résilience

L'observation de ces mécanismes fait aussi émerger la notion très à la mode de résilience, popularisée par le psychiatre Boris Cyrulnik, qui a théorisé les stratégies d'adaptation qu'il a dû, enfant, mettre en oeuvre pour survivre et échapper à la mort. Métaphore désignant à l'origine la capacité d'un métal à résister à la rupture pour reprendre sa forme initiale à la suite d'un choc, la résilience décrit l'aptitude des individus et des systèmes sociaux à survivre en dépit de l'adversité, d'un environnement hostile, de situations de souffrance ou du choc d'un traumatisme.

Mais je trouve que certains promoteurs de ce concept, très médiatisé en France, versent dans l'idéalisation forcenée, ignorant les processus naturels de résolution de souffrance "hors situation de crise", et présentant la résilience comme une vertu et une fin en soi. Quelle que soit l'hostilité environnementale et la pression sociale, rien n'est plus si grave puisque les « résilients » pourront rebondir. Les autres feront avec, et Dieu reconnaîtra les siens.

La réalité est évidemment infiniment moins simple. La résilience est une notion ambigüe recouvrant une grande complexité et une infinie variété de mécanismes de défense, dont on ne peut occulter la fragilité, les interactions, l'imprévisibilité d'évolution, voire la réversibilité, et dont certains peuvent, par ailleurs, s'avérer tout à fait défavorables à l'avenir même de l'individu, ou à son entourage.

Loin du rebond exceptionnel et merveilleux que l'on peut lire au détour des magazines, permettant même aux moins bien lotis de devenir des victimes héroïques, nouveaux miraculés du XXIe siècle, que la médiatisation de leurs coups durs aura transformés en surhommes doués d'énergie et de talents hors du commun et rendus capables de transformer le plomb en or, la résilience n'est ni un état bienheureux, ni un formidable arsenal de vertus d'adaptabilité, mais bien un processus de reconstruction complexe et incertain, aidant à supporter et digérer tant bien que mal une situation subie. Et parfois - souvent - plutôt mal que bien.

Comment gérer une double contrainte ?

Ces limites étant posées aux processus radicaux de réorganisation individuelle, et pour en revenir à la problématique particulière de double contrainte, il paraît donc évident qu'il faut aussi viser en amont une meilleure capacité immédiate à la gérer, y compris dans ses multiples manifestations quotidiennes "mineures" ! 

Qui sait, incorporer aux programmes scolaires et éducatifs, quelques enseignements sur la très relative applicabilité de tant de règles immuables enseignées dès le plus jeune âge, pourrait peut être produire des effets bénéfiques sur pas mal de maux de notre siècle, culpabilité, stress et souffrance au travail, dépression nerveuse, maladies mentales, etc. nées de l'incapacité à les appliquer ? ;) 

On vous expose un problème sans solution, des objectifs aussi variés et contradictoires : stop, ne culpabilisez plus parce que vous ne pouvez pas les résoudre !

La double contrainte étant une situation par définition insoluble de façon logique et directe, sa résolution ne peut passer que par un contournement latéral ou vertical.

L'identification et le recours à de repères stables d'un référentiel extérieur, permet d'avoir une autre lecture de la situation, de même que le changement de focus ou d'échelle, qui en donneront une analyse à un niveau plus élevé, comme le propose la théorie des contextes.

Dans le même ordre d'idées, la meta-communication (communiquer sur la communication) permet d'apporter des réponses, appuyées sur l'humour, sur l'absurde, l'incongruité du dialogue, ou sur l'impossibilité même de communiquer.

Autoriser la conscience de cette double contrainte, lui permettre d'exister et l'exposer explicitement, permet de modifier des règles de jeu qui incorporent en elles-mêmes une tricherie, et interdisent donc de jouer gagnant (sauf si vous manquez totalement de logique ou de sens moral). Rien ne vous oblige à jouer avec les règles d'un autre, alors n'hésitez pas à les faire évoluer pour en proposer de plus larges.

Si l'on me pose une question dont aucune réponse n'est "bonne", si l'on me donne deux indications radicalement contradictoires, je m'efforce désormais d'indiquer explicitement que "la question contient un piège" et que je ne peux pas y répondre, puisqu'en choisissant "blanc", je ferai telle erreur, et en choisissant "noir", l'on me reprochera telle autre chose.

Seul risque : à user à petite dose car on vous opposerait rapidement une fâcheuse propension à compliquer le dialogue et à ne pas aimer les erreurs (un peu masochistes, tout de même) ;) Mais tant pis, essayez de vous consoler en vous disant que dans l'absolu, c'est bien vous qui approchiez la meilleure réponse ! 

Enfin n'oubliez pas, comme dans tout art de la guerre, que si la cause est désespérée, la fuite reste la suprême politique, non pas une défaite, mais le changement de paradigme ultime : "Une bonne retraite vaut mieux qu'un mauvais combat."

Et vous, les situations de double contrainte vous mettent-elles mal à l'aise, ou pas du tout ? Comment les gérez-vous ?