Le mort-vivant reviendrat-il au pays de la réalité ?

Publié le 19 avril 2009 par Annekerjean

« On croyait avoir tout entendu sur la désormais célèbre agression du bus »

[...] Jadis, on disait « pince-moi, je rêve », mais cette expression n’a plus aucun sens, car même tabassé par quatre personnes, on ne revient pas à la réalité. On ne saurait être plus mort : il n’y a plus de réalité, plus de documents, mais une pensée qui orwellise seule ses souvenirs, et les réinterprète contre l’évidence même qui lui crève les yeux. Elle ne veut plus décrire la réalité, quand celle-ci rentre en contradiction avec ses présupposés, et remplace cette réalité par un fantasme qu’elle veut imposer à tous ceux qui ont vu, comme elle, les mêmes images. Il faut qu’il y ait une autre réalité que celle montrée par les images, c’est son impératif moral : « Il y a eu un grave amalgame entre la réalité de cette scène et sa représentation » dit l’étudiant sermonneur. Vous n’avez pas vu ce que vous avez vu, ce que vous avez vu n’était pas réel.
La nouvelle censure est pire que celle de Big Brother, car celui-ci redoutait au moins que ses sujets se souviennent d’autre chose que ce qu’il disait selon les impératifs du jour, c’est pourquoi il prenait la peine de réécrire le passé. Mais à nous, on ne nous explique pas quelle était cette réalité plus réelle que celle montrée par la vidéo de surveillance. Réécrire l’histoire, c’était faire encore trop honneur aux hommes, et se laisser encore hanter par la possibilité d’énonciation de la vérité. Désormais, un tel scrupule est ridicule. On nous intime juste l’ordre d’oublier.
Si le mort-vivant dont la sépulture a été profanée se prétend en droit de nous donner cet ordre, c’est parce qu’il se croit le propriétaire exclusif de sa représentation. Cette ombre avachie considère comme une atteinte à sa dignité qu’on fasse la lumière sur ce qui lui arrive, tout animé du désir de devenir un vampire sans reflet : « Le fait d’apparaître brutalement au centre d’une polémique de cette ampleur n’est jamais très agréable. Cela me blesse beaucoup alors que j’avais réussi à dépasser le fait en lui-même » déclare-t-elle. Pour un spectre, avoir encore une image incontrôlable dans l’âme des autres, c’est encore plus blessant que les coups réels, car cela rouvre la cicatrice de l’antique plaie qui jadis faisait de lui un homme, et dont la fin de l’Histoire l’a presque guéri. Lui dire que le sens de son existence lui échappe, tirer du fait sordide dont il a été le zéro des enseignements, polémiquer autour de son quotidien, tout cela lui rappelle la contradiction, la distance, la béance, la castration, la distinction entre l’être et le paraître, vieilles maladies dont il se croyait guéri. Gageons qu’il s’en tirera, puisqu’un psychiatre lui a dit qu’il a « l’air de bien vivre cette histoire ».
Polémia