Interview de Carine Acquaviva - Collectivité Territoriale de Corse

Publié le 17 septembre 2007 par Corsicanova
Vous êtes Chef du service des Relations Internationales à la CTC, pouvez-vous nous présenter votre métier ? Quel est le rôle de la CTC dans le cadre du développement international de la Corse ?

Le poste de Chef de service de la Coopération Décentralisée consiste essentiellement en une mise en réseau de la Corse dans son environnement immédiat qu'est le bassin Méditerranéen mais également au-delà, avec des territoires comme le Vietnam avec lequel la Corse a depuis toujours entretenu des liens particuliers et privilégiés.

Une mise en réseau cela signifie concrètement, monter des projets et s'inscrire dans des programmes de coopération – nationaux ou européens - qui permettent le financement d'actions transversales (environnement, tourisme culture, artisanat etc…).

Cela signifie également gérer des programmes de coopération, la CTC est ainsi autorité de gestion auxiliaire du PIC INTERREG IIIA elle assure donc à ce titre des missions d'assistance au montage de projets publics ou privés, des missions d'évaluation de ces projets et bien entendu de contrôles de l'utilisation des fonds.

Cela signifie enfin, entretenir des relations avec tous les réseaux européens tels que la CRPM, la Commission des Iles, la Commission Inter méditerranéenne, la MOT, l'AFCCRE, ARF, ARE, EURIMED (ex-IMEDOC) … cela passe par la participation aux groupes de travail des réseaux, la contribution aux réflexions qui y sont menées, il faut faire suivre ces travaux auprès des élus et autres acteurs susceptibles d'être intéressés en fonction du sujet traité et s'assurer que nos idées, nos propositions sont bien relayées auprès des bonnes instances (ex. : la reconnaissance de la particularité liée à l'insularité combinée aux handicaps naturels d'être une zone de montagne).

Le chef de service a enfin un rôle très fort de représentation et d'interface avec :

- le Président du Conseil Exécutif ou/et le conseiller exécutif délégué à la Coopération Décentralisée
- les élus de l'Assemblée de Corse et notamment la Présidente de la Commission Coopération de l'Assemblée de Corse,
- le SGAC et le Chargé de mission Coopération décentralisée
- le Ministère des Affaires Etrangères (Mission pour la coopération non gouvernementale)
- l'ensemble des réseaux européens liés à la coopération

Ce poste demande beaucoup de disponibilité, il faut aimer le contact avec les autres cultures et accepter de parler d'autres langues que le français ! La fréquence des déplacements constitue une réelle contrainte mais les échanges d'expérience sont un tel enrichissement que cela fait presque oublier les départs à 6h du matin et les retours à minuit !


La Corse est-elle toujours, avec l'apparition des nouveaux entrants le 1er mai 2004, considérée comme une zone prioritaire de développement par l'UE ?

Non, la Corse est depuis le 1er janvier 2000 est zone dite « phasing out » traduire en soutien transitoire ; elle sort donc de l'objectif 1 pour entrer en 2007 en « zone compétitivité et emploi » (objectif 2). Elle n'est en effet plus considérée comme une zone en retard de développement … cela pourrait être un point très positif … le problème est que nous n'avons pas encore rattrapé selon les secteurs tout le retard de développement accumulé (ex : le transport ferroviaire, certes en très nette amélioration mais non encore au niveau des services publics proposés sur le reste du territoire continental et bien sûr le réseau routier qui reste encore largement ponctué de ce que l'on appelle des points noirs en terme de dangerosité et ne joue pas son rôle de désenclavement de l'intérieur donc de développement des zones rurales).

Dans le cadre de cette nouvelle programmation européenne 2007-2013, la Corse pourra donc émarger sur des fonds structurels au titre de l'objectif 2 comme cela a été dit pour tout ce qui relève d'actions liées à la compétitivité et l'emploi (recherche, innovation, nouvelles technologie …) mais elle pourra également continuer d'émarger aux programmes de coopération (objectif 3) afin de poursuivre et accroître les échanges qui ont été initiés grâce aux programmes précédents appelés INTERREG. Le taux de FEDER appliqué étant de 75% sur les trois programmes (transfrontaliers, transnationaux et interrégionaux), cela laisse augurer de nombreux et riches partenariats.

La Corse a également obtenu d'émarger à l'instrument financier appelé « FEADER » (fond européen agricole pour le développement rural) qui a pour objectif l'amélioration de la compétitivité des secteurs agricole et forestier, l'environnement et la gestion de l'espace rural ainsi que la qualité de vie et la diversification des activités dans les zones rurales. Le FEADER financera aussi des stratégies de développement local et des actions d'assistance technique sur le principe de ce qui avait été initié au travers du programme LEADER.


Pouvez-vous nous parler d'INTERREG III ?

En quelques lignes difficilement ! Je vais quand même essayer de faire court. Tout d'abord INTERREG qu'est-ce que c'est et à quoi ça sert ?

INTERREG est un programme financé par la Commission Européenne pour permettre aux territoires frontaliers de mieux se connaître, de coopérer et dépasser les barrières crées par les frontières qu'elles soient physiques (montagne, mer …), culturelles (langues, traditions, religions …) ou juridiques (droit du travail, circulation des personnes, législation …).

La Commission a ainsi défini 3 cercles concentriques de coopération :
- la coopération transfrontalière qui permet des actions dans quasiment tous les secteurs (économie, culture, environnement, transports, tourisme etc.) entre territoires séparés par une frontière immédiate ; pour la Corse, il s'agissait de coopérer avec la Toscane et la Sardaigne), ce programme a été appelé INTERREG IIIA
- la coopération transnationale qui permet une coopération élargie d'un point de vue territorial mais qui resserre les thématiques autour de l'accessibilité, de l'environnement, de la coopération institutionnelle ; la Corse était éligible sur le programme dit MEDOCC ou INTERREG IIIB, englobant 4 Etats et 33 régions autour du bassin méditerranéen
- la coopération interrégionale enfin, très complexe dans sa mise en œuvre qui permettait à la Corse des actions de coopération avec l'ensemble des régions insulaires d'Europe autour de thématiques définies par des appels d'offre. Ce programme était appelé INTERREG IIIC.

La Corse a donc bénéficié de ces trois programmes mais avec des degrés d'implication différents, ainsi sur le volet transfrontalier (A) la Corse a été désignée autorité de gestion auxiliaire, cela signifie que nous avons géré directement l'enveloppe FEDER allouée à ce programme (soit 14 millions d'euros pour la période 2000-2007), sur les deux autres volets (B et C), l'enveloppe FEDER a été gérée par PACA, la Corse n'en a donc bénéficié qu'au prorata des projets qu'elle a déposé et qui ont été approuvés par les instances de décisions auxquelles nous n'avons été associés qu'une fois sur 4 puisqu'i fallait alterner les présences avec PACA, Rhône-Alpes et Languedoc. Autant dire que la concurrence a été rude et seule une dizaine de projets ayant comme partenaire la Corse ont été approuvés.

Mais au-delà de ces considérations relativement techniques ce qu'il faut retenir d'INTERREG, à mon sens, c'est l'incroyable rapprochement des peuples et des cultures que cela a permis. Si l'on ne regarde que ce qui s'est passé entre la Corse et la Sardaigne force est de constater que ces deux îles qui se sont tournées le dos pendant des siècles, aujourd'hui non seulement se regarde avec respect et amitié, mais sont véritablement entrées réciproquement dans une culture de la coopération que ce soit dans le domaine culturel, le plus fort bien entendu, mais progressivement aussi dans le domaine politique et ça c'est fondamental. Des thématiques comme « la mer Méditerranée ; mer poubelle » sont abordées ensemble ; un Parc Marin International entre les Bouches de Bonifacio et de la Maddalena a été crée (et financé par les programmes INTERREG I, II et III) et les deux Etats (France et Italie) ont pris l'engagement de ne plus faire circuler de navires portant des cargaisons dangereuses dans ce périmètre protégés. Maintenant ces deux Etats coopèrent pour amener d'autres Etats à signer le même accord. C'est également ensemble que ces deux Etats ont obtenus des Etats-Unis la fermeture de leur base nucléaire au large de la Maddalena. Alors bien sûr cela n'a plus rien à voir avec le programme INTERREG stricto sensu mais si cela est aujourd'hui possible alors que cela ne l'était pas hier c'est grâce à l'action de la Commission Européenne en faveur de la coopération depuis 1989.
Et je dirai pour conclure, que les programmes INTERREG sont une réussite dès lors que l'on voit ça et là des festivals, des émissions radio, des rubriques de la presse écrite et télévisuelle, des recherches entre universitaires, des échanges de savoir-faire prendre forme sans que plus aucun fond ne les finance.

Mais aussi des programmes de Coopération décentralisée avec le Maroc, la Tunisie et le
Viêt-Nam. Comment ont été établies les relations avec ces pays ? Comment s'est fait le choix de ces pays ?


Ces coopérations sont plus récentes, elles datent pour la première (le Vietnam) de 1995, elles se sont crées à partir de la volonté du Président du Conseil Exécutif de l'époque, Monsieur Jean BAGGIONI, et elles correspondaient à une réalité de terrain qui est que les Corses ont été pendant longtemps la première communauté étrangère du Vietnam. Cette volonté a donnée lieu à une mission exploratoire à laquelle ont participé des élus et des représentants de la société civile. Cela s'est conclu par des accords sur l'honneur (culture de l'orale et valeur de la parole donnée … pas de convention donc ce serait une offense !) avec la province d'Hanoi – Haiphong.

Dans ce cadre, des actions de coopération ont d'abord été menées par l'université grâce à des financements croisés Etat/CTC, le projet portait sur la valorisation des plantes aromatiques. Ce projet ayant été fortement apprécié dans ses résultats, le Ministères des Affaires Etrangères a accepté d'inscrire une mesure Coopération Décentralisée au titre du Contrat de Plan Etat/Région, permettant ainsi la CTC à lancer des missions exploratoires sur d'autres territoires.

Ainsi, il a été décidé de se tourner vers la Tunisie et le Maroc également pour des raisons de communautés et de cultures.

Ces missions ont été menées par un cabinet externe pour déterminer les territoires et les thématiques qu'il convenait de cibler. Deux conventions ont été signées suite à ces missions :
- la première avec le Maroc (Région de Marrakech Tensift el Haouz) le 15 juin 2001.
- la seconde avec la Tunisie (Gouvernorat de Médenine) le 13 janvier 2003.

Les priorités sectorielles qui ont été définies dans le cadre de cette convention sont les suivantes :

• En thématiques générales :

- Agriculture et environnement
- Développement économique
- Culture et formation
- Assistance technique


• En thématiques spécifiques :

- formation en Corse d'étudiants étrangers et d'étudiants corses à l'étranger,
- formation professionnelle visant à compléter les assistances techniques et les échanges entre entreprises,
renforcement des compétences techniques, culturelles, administratives et institutionnelles des collectivités partenaires.

Un des axes de ces programmes est le développement économique mais alors pourquoi ne sont-ils pas ouverts aux entreprises ?

Pour plusieurs raisons :
- la première parce que le choix qui a été fait à l'époque (1995) était surtout de permettre aux associations à vocation humanitaires d'aider au développement de ces territoires.
- Ensuite parce que l'enveloppe était beaucoup trop faible pour permettre d'ouvrir aux entreprises
- Parce que l'ouverture de ce régime d'aide aux entreprises supposait une déclaration auprès de Bruxelles
- Enfin parce que la CTC a une structure qui s'appelle l'ADEC (Agence de Développement Economique de la Corse), cette structure est un EPIC chargé de l'aide aux entreprises et qu'au départ, il fallait clarifier les compétences, ouvrir la ligne Coopération Décentralisée aux entreprises aurait nuit à cette lisibilité.

L'enveloppe allouée au titre du Contrat de plan Etat-Région n'étant par ailleurs que d'un million d'euros pour les sept années (2000-2007), rendre les entreprises éligibles ne leur aurait pas pour autant permis de mener de vraies actions en matière de coopération avec ces territoires.


Selon vous, quels ont les avantages que l'on peut retirer de ces programmes d'échange, d'ouverture ?

La connaissance de l'autre … et par là-même la connaissance de soi-même.

Le président Jean Baggioni avait une formule de ce point de vue particulièrement appropriée, il disait : « quand je me regarde je m'inquiète, quand je regarde les autres je me rassure ». Il répondait avec cela à beaucoup de critiques sur le développement de cette île. La coopération porte cela en elle de positif est qu'elle permet une ouverture des esprits en offrant une vision de ce qui se passe en face et qui n'est pas forcément meilleur ou mieux que les choix que nous faisons nous-mêmes et lorsque cela est le cas, quand les solutions ailleurs sont meilleures alors, la coopération offre de pouvoir y accéder et les ramener. Dans un sens comme dans l'autre, à la clé, il y a toujours l'enrichissement.

Au niveau international, la Corse est-elle attractive ? Quels sont les secteurs où elle possède un avantage concurrentiel tangible ?


La Corse est-elle attractive ? … vaste question …

Au niveau des relations internationales, incontestablement la réponse est oui, la Corse existe, elle est attractive, nous sommes régulièrement sollicités pour des coopérations, des présences à des séminaires (toutes thématiques confondues), sa zone d'influence privilégiée est bien sûr le bassin méditerranéen mais ponctuellement des échanges peuvent franchir l'Atlantique ainsi l'Université de Corse a des projets avec le Brésil et le Musée de la Corse a des contacts avec le Muséum de Californie.

Au niveau du commerce international, la Corse n'est pas à proprement parlé très attractive, son économie essentiellement fondée sur de la micro-entreprise n'est pas compétitive et les quelques marchés de niches au Japon, aux Etats-Unis et aux Canada ne suffisent pas à lui procurer le rayonnement international que l'on souhaiterait … Ses produits et savoir-faire locaux sont de très grande qualité (et pour beaucoup labélisés et certifiés : miel, farine de châtaignes, vins, huile d'olive, fromage) mais en quantité encore bien trop insuffisante pour espérer en faire une réelle économie attractive au niveau international.

Au niveau de son rayonnement international, sa réputation d'île sauvage et authentique en fait une destination de plus en plus privilégiée et courtisée ; on a ainsi assisté ces dernières années à une augmentation des mariages de stars en Corse, les résidences secondaires de stars ou autres personnalités en vogue fleurissent, la princesse Caroline de Monaco, la famille du Roi d'Italie en exil et bien d'autres encore mettent régulièrement la Corse sous les feux de la rampe.

Le secteur dans lequel elle possède un avantage concurrentiel tangible est donc, indéniablement la carte de l'environnement ; la beauté de ses paysages et la capacité qu'elle a eu de savoir les préserver. Son potentiel nature qui permet d'avoir sur un territoire autant de diversité naturelle est un atout de premier rang et c'est bien ce que l'on recherche en venant en Corse, toutes les études en ce sens en témoignent … pour autant cela ne fait pas de la Corse la première destination touristique au monde mais en définitive est-ce là le but ? ... La qualité prévaut dans bien des cas sur la quantité. L'évolution positive à venir pourrait reposer sur une amélioration qualitative toujours croissante de l'environnement naturel, culturel et productif de la Corse, se concrétisant économiquement sur les marchés diversifiés auxquels pourraient prétendre l'île, tout en polissant et préservant cette identité environnementale et humaine que l'on reconnaît à ce petit bout de méditerranée ...