Qu'en est-il de la république ? 2

Publié le 05 juin 2009 par Boisset
Société 20/05/2009 à 06h51

Contre Sarkozy, toute critique est interdite

Par MICHEL HENRY Marseille, de notre correspondant


Le 27 février 2008, P.L., 47 ans, a «perturbé» un contrôle d’identité gare Saint-Charles, à Marseille, parce qu’il a «vociféré» à l’encontre des policiers, en les désignant du doigt : «Sarkozy, je te vois, Sarkozy, je te vois.» Une amende de 100 euros a été requise hier à son encontre devant le tribunal de police de Marseille, pour «tapage injurieux diurne troublant la tranquillité d’autrui». Le tribunal, présidé par un juge de proximité, rendra son jugement le 3 juillet.

P.L. n’est pas poursuivi parce qu’il a prononcé le nom du président de la République. Mais en vertu d’une jurisprudence remontant à 1875, selon laquelle la simple «manifestation bruyante» et la volonté de «se montrer désagréable», même «sans user de terme offensant», suffisent à caractériser l’aspect injurieux. Voilà ce qu’a expliqué à l’audience l’officier du ministère public.

«Ridicule». Selon elle, P.L. «n’est pas un humoriste ou un philosophe», même s’il lui arrive de donner des cours de philosophie, mais bien un «perturbateur indésirable», comme l’ont désigné les policiers qu’il a importunés, alors qu’ils n’étaient «que deux» à effectuer un contrôle d’identité sur «deux jeunes». Selon les policiers, l’infraction aurait duré cinq minutes. L’officier du ministère public a donc répété avant l’audience la phrase «Sarkozy, je te vois» en se chronométrant. Conclusion : le présumé contrevenant l’a peut-être «scandée… soixante fois». En fait, elle n’en sait rien. P.L., qui ne s’est pas présenté à la barre hier, s’en tient, dans un témoignage écrit, à deux fois. «J’adopte une posture théâtrale et je lance, en pointant l’index vers les policiers, "Sarkozy, je te vois, Sarkozy, je te vois", raconte-t-il. Aussitôt, un immense éclat de rire s’empare des spectateurs. Je porte un costume, une cravate et une serviette en cuir. J’ai sans doute l’air ridicule, mais qu’importe, les rires ont fait redescendre la tension.»

«Décibels». P.L. soutient avoir voulu «apporter un peu de douceur» devant cet «énième contrôle d’identité». Mais pour son avocat, «les policiers ont sans doute été vexés des rires provoqués». Me Philippe Vouland, qui plaide la nullité de la citation, assure que, dans cette histoire, «M. Sarkozy est innocent». «J’imagine la tête du président de la République quand, en pianotant sur Lefigaro.fr, il a vu arriver cette affaire», ajoute Me Vouland. Qui prévient : en cas de condamnation, tout le monde en tirera la conclusion erronée qu’on ne peut plus évoquer la personne de Nicolas Sarkozy sans être poursuivi. Aussi, «vous allez aider le président de la République et relaxer mon client», suggère l’avocat. Car «le caractère injurieux n’existe pas, ou alors vous allez mettre Anne Roumanoff et Stéphane Guillon en prison».

Me Vouland suggère aussi un transport sur les lieux avec un collège d’experts, afin de mesurer «l’impact des phrases de P.L. en termes de décibels», dans une gare ultra-bruyante à une heure de pointe (il était 17 h 50). Il propose également de désigner un neurologue pour savoir «si le système nerveux des autres voyageurs» a pu être affecté. «Si vous condamnez, ça ne peut qu’aggraver l’incompréhension entre la police et la population», conclut l’avocat.

«Gêne». Il regrette que l’accusation en fasse «une affaire de principe», alors que l’on ne reproche à P.L. ni outrage, ni entrave à l’action de la justice. Selon P.L., les policiers qui l’ont conduit au poste étaient d’ailleurs «très gentils»: «A ce moment-là, les choses prennent une tournure délicieusement administrative. Les deux agents procèdent aux vérifications d’usage […]. Je réponds tout aussi machinalement aux questions qui me sont posées. C’était respectueux, chacun dans son rôle.» Il croyait s’en arrêter là. «Je leur ai présenté mes excuses pour la gêne technique occasionnée. Puis je suis sorti et j’ai oublié cette histoire.» Mais l’officier du ministère public a choisi de le poursuivre. Avant de déplorer hier à l’audience que « ce dossier prend une ampleur démesurée», avec un «impact médiatique» qu’elle juge regrettable.