Lisbeth de scène pour adaptation ratée…

Publié le 06 juin 2009 par Boustoune


Quand Mikael Blomkvist est condamné pour avoir écrit un article diffamatoire sur Hans-Erik Wennerströmun capitaine d’industrie véreux, faute d’avoir pu apporter les preuves de ce qu’il dénonçait, il abandonne son poste de rédacteur en chef de la revue Millenium. Henrik Vanger, un richissime homme d’affaires, lui propose alors de travailler pour lui, avec une mission bien précise : découvrir ce qui a bien pu arriver, trente ans auparavant, à sa nièce Harriet. La jeune femme avait alors brutalement disparu sans laisser de traces, alors que la petite île où habitent les Vanger était totalement coupée du reste du continent, et tout laisse à penser qu’Harriet a été assassinée par un des membres de sa propre famille…
Grâce à ses talents d’investigateur, Mikael trouve des éléments nouveaux, mais n’arrive pas à les exploiter. Il va trouver une aide inattendue en la personne de Lisbeth Salander, une jeune femme marginale et asociale, mais dotée d’un sacré tempérament et de capacités surprenantes, à commencer par un véritable talent de hacker…
 
Il n’est jamais simple de porter à l’écran un roman à succès. C’est d’autant plus vrai dans le cas de Millénium – Les hommes qui n’aimaient pas les femmes. Déjà parce que le best-seller de Stieg Larsson (1) (2) repose principalement sur une intrigue à rebondissements qui perd fatalement de son intérêt quand on en connaît déjà les tenants et les aboutissants. Ensuite parce qu’il s’agit d’un pavé très dense de près de six-cents pages, qui entremêle plusieurs histoires autour des personnages principaux. Impossible de tout caser dans un film, même de 2h30…
Niels Arden Oplev et ses scénaristes, Nikolaj Arcel et Rasmus Heisterberg, ont donc été contraints de procéder à des coupes drastiques dans le texte original, et à quelques ajustements.
Ils ne pouvaient pas sacrifier la colonne vertébrale du récit, l’enquête sur la disparition de Harriet. Alors ils l’ont condensée dans le temps, et ont pris plusieurs raccourcis narratifs un peu rapides. Pourquoi pas… Après tout, cela a le mérite de conférer au récit un rythme trépidant, et ce sera peut-être suffisant pour contenter les spectateurs n’ayant pas lu le livre.
Mais les spectateurs plus exigeants et/ou les amateurs du roman original risquent en revanche d’être frustrés. Car ces bricolages de l’intrigue ont aussi induit des choix narratifs hasardeux, qui rendent caduques et inutiles de très nombreuses scènes du film et risquent de déséquilibrer totalement les deux autres volets de la trilogie, d’ores et déjà planifiés.
 
Première conséquence, et non des moindres, le personnage de Mikael Blomkvist, centre de gravité du roman, est totalement sacrifié au profit de Lisbeth Salander. On peut comprendre que Niels Arden Oplev ait préféré mettre en valeur la performance de Noomi Rapace en Lisbeth Salander, plus convaincante que l’assez fade Michael Nyqvist, mais cela n’est pas sans poser quelques problèmes. Déjà, le titre du film devient absurde. « Millénium », c’est la revue fondée par Blomkvist. Elle joue un rôle central dans chacune des intrigues de la trilogie. Dans cette version cinématographique, elle est nettement reléguée au second plan. Pourtant, dans le roman, si Blomkvist accepte la proposition de Henrik Vanger, c’est uniquement parce que ce dernier lui a promis de soutenir financièrement la revue, et de lui fournir des éléments à charges contre Wennerström. C’était d’ailleurs là les raisons de l’embauche de Lisbeth Salander qui devient ici, du coup, assez inexplicable…
De même, les nombreux personnages qui gravitent autour de la rédaction apparaissent dans le film, mais ne sont absolument pas exploités. La relation entre Mikael et son associée Erika Berger, n’est pas explicitée, alors qu’il s’agit d’un personnage-clé de la trilogie. On n’a même pas le temps d’apprendre à connaître les autres membres de l’équipe. Exit, les Christer Malm, Monika Nilsson ou Henry Cortez. Oublié, Janne Dahlman, pourtant important dans le roman…
Evidemment, toutes les petites intrigues annexes du roman ne pouvaient pas être intégralement intégrées au long-métrage. Mais la démarche des auteurs est assez curieuse. A partir du moment où ils ont décidé de faire des coupes assez radicales, pourquoi avoir maintenu des scènes fidèles au bouquin, mais pas indispensables au déroulement de l’intrigue ? Pourquoi avoir tenu à faire figurer des personnages secondaires (Dirch Frode, Cecilia Vanger, Plague,…) dont la fonction narrative a quasiment disparu ?
En fait, on a la désagréable sensation d’assembler un gigantesque puzzle, dont il manquerait une bonne moitié des pièces. Le motif central est complet, et donne une bonne idée de la vue d’ensemble, et d’autres pièces sur les côtés ébauchent des motifs secondaires du récit. Mais il y a une certaine frustration à ne pas pouvoir terminer l’assemblage…
Quitte à s’écarter du récit initial, il aurait mieux valu le faire franchement, en supprimant purement et simplement ce qui ne pourra de toute façon pas être exploité par la suite. Et occuper l’espace cinématographique ainsi glané en développant un peu plus la psychologie de Blomkvist – ses dilemmes moraux, ses rapports avec les femmes - et l’évolution de sa relation avec Lisbeth…
 
On touche là à un autre point problématique : la rapidité avec laquelle l’action se déroule. Dans le bouquin, l’intrigue s’étalait sur une année complète, prenait le temps de s’installer. Un peu comme les liens entre Mikael et Lisbeth, d’abord faits de défiance mutuelle, puis d’amitié et enfin, d’attirance réciproque. Là, tout est très rapide, trop rapide, et le film y perd en crédibilité. 
Comment gober que la jeune femme, si méfiante à l’égard des hommes – vu ce qu’elle subit dans le film, on la comprend… - tombe aussi facilement dans les bras de Blomkvist ? Et comment accepter que Lisbeth et Mikael résolvent en quelques jours et quelques clics sur internet un mystère que la police n’a pas su résoudre en trente ans ?
Là encore, il y a un vrai problème de limitation de durée. Il aurait peut-être été préférable d’adapter le roman de Stig Larsson sous la forme d’un téléfilm en deux épisodes de deux heures chacun. C’est moins noble que sur grand écran ? Sans doute, mais la mise en scène assez conventionnelle de Niels Arden Oplev n’a rien de transcendant et conviendrait mieux à une bonne vieille série policière qu’à une oeuvre cinématographique de premier plan…
Bancal et platement mis en scène, le film n’est sauvé que par la performance intéressante de Noomi Rapace, parfaite incarnation cinématographique de Lisbeth Salander, à la fois attachante et inquiétante. Et les scènes qui tournent autour de son personnage, notamment les trois confrontations avec son ignoble tuteur – déconseillées aux âmes sensibles…

Annoncé comme un événement cinématographique et une adaptation réussie, Millénium, les hommes qui n’aimaient pas les femmes n’est finalement ni l’un, ni l’autre. Juste un thriller assez banal dont la principale qualité, le rythme trépidant, est aussi l’un de ses défauts majeurs, et qui n’est susceptible de plaire qu’à ceux qui n’ont pas lu le livre original. Pour un best-seller international, c’est regrettable…
Note :
(1) : « Les hommes qui n’aimaient pas les femmes - Millénium 1 » de Stieg Larsson – coll. Actes noirs - ed. Actes Sud
(2) : Ex-journaliste spécialisé dans les problèmes économiques et les manifestations du fascisme, Stieg Larsson s’est lancé sur le tard dans l’écriture de romans. Il est décédé brutalement d’une crise cardiaque, peu de temps après avoir remis à son éditeur les manuscrits de la trilogie « Millénium »

 

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