Tobin or not Tobin

Publié le 08 juin 2009 par Marcaragon
De tous les lauréats du prix de la Banque de Suède en Sciences Economiques 1, James Tobin occupera dans la mémoire commune une place qu’il eût sûrement préféré lui-même mieux en rapport avec ses recherches. Mal comprise, la taxe éponyme dont il préconisa d’assujettir les mouvements de capitaux, ce serpent de mer de la régulation financière, fit en effet davantage pour sa réputation que ses travaux théoriques, quels qu’en fussent les mérites. Economiste libéral, c’est-à-dire démocrate de gauche au sens américain du terme, fervent disciple de Keynes dont il défendit les thèses contre le monétarisme de Milton FriedmanMilton Friedman, en pensant à Keynes et Galbraith Milton Friedman, primat de l’ultra-libéralisme est mort. Ses proches, ses admirateurs, économistes de Chicago et d’ailleurs, honorés sur la scène planétaire, choyés sous les lambris les plus prestigieux, le pleurent. D’autres, moins épris de théorie, plus tournés vers le réel, se borneront à respecter le repos de l’icône. Son jusqu'au-boutisme d’un Marché omnipotent, dont la dynamique propre, non entravée, conduirait à coup sûr au bien-être général ne fait plus l’unanimité : quarante années d’efforts assidus à démontrer mathématiquement la suprématie du libéralisme, et des kilomètres de formules absconses, comme une épitaphe sans fin (…) , ce professeur de Yale, conseiller du président Kennedy, proposa en 1972 de jeter un peu de sable dans les rouages bien graissés des marchés de devises 2 afin de limiter la volatilité des changes après que Richard Nixon eut rompu la parité dollar-or. Il suggéra de consacrer les capitaux déshuilés à l'aide aux pays en voie de développement : les altermondialistes s’emparèrent bientôt de l’affaire, firent de la taxe un cheval de bataille et de James Tobin un porte-drapeau, à son corps défendant 3. La fin des accords de Bretton Woods en 1971, qui consacra une monnaie de papier as good as gold, le dollar, donna du grain à moudre aux cambistes et de l’entrain aux financiers : affranchi de sa tutelle métallique, sans autre frein que son nominalisme impérialDollar : le roi empire (…) Premier créancier sous Dwight Eisenhower, l’oncle Sam devint le premier débiteur sous Reagan. Le lobby militaro-industriel s'adjugea la mise, et cette sûreté engendra l’indolence ; bientôt, les vassaux périphériques s'insinuèrent dans le jeu, hâtant la désindustrialisation du maître et son éco-dépendance. La machine à consommer se mit à galvauder l'épargne des ménages, plus cigales que fourmis. Entre réductions d’impôts et bellicisme inspiré, Walker Bush hâta le tout : les déficits explosèrent, le dollar chuta et l'endettement explosa. Le billet vert n’a pas fini de pâtir, et le monde avec : l’Empire n’a plus la cote, ni les moyens (…) , le billet vert libéra d’un coup l’hédonisme vibrionnant des Marchés chargés d’équarrir le flottement des changes autour des politiques monétaires des Etats. James Tobin, flairant l’instabilité dangereuse d’un système privé d’étalon, ouvert à tous les vents, recommanda une taxation des transactions, entre 0,1% à 0,5% selon les formules 4, pour arraisonner la frénésie court-termiste et favoriser l’expression des fondamentaux économiques. C’est égal, ce qui valait naguère vaut encore, pour la monnaie comme pour le reste : sans corseter les usages, tout actif marchandisé est difficile à débarrasser du relent spéculatif. En freinant par la taxe la mobilité des capitaux, l’économiste souhaitait aussi redonner des latitudes aux autorités monétaires nationales, pour lesquelles la stabilité des devises nécessitait quelque alignement. Et puisqu’il en résulterait des revenus, autant qu’on en pourvût les pays en développement 5 ! Ce projet suscita un silence poli : on l’exhumera tout aussi poliment à chaque hoquet des Marchés des changes, pour l’oublier sitôt le souffle retrouvé, notamment en 1992 quand George Soros joua la dévaluation de la livre sterling 6. Les dernières décennies ne furent guère celles de la contrainte. Partout l’ardeur dérégulatrice prospéra sous la houlette des nouveaux maîtres à penser de l'ultralibéralisme. Haro donc sur quiconque prétendait promouvoir un prélèvement qui s’opposerait à ce que le Marché concourût au bien commun. La spéculation elle-mêmePersona non grata Les violentes variations des prix boursiers heurtent l'entendement : des entreprises sont portées au pinacle, clouées au pilori, parfois sans justification, au fil d'errances décousues qui défient le bon sens. L’épisode spéculatif est le témoin de ces liesses, le krach, son point d’orgue : les cours prennent alors congé du réel avec une constance admirable. Nous comprenons mal cette distance entre les Bourses, où l’opinion domine, et la réalité du terrain, plus lente. Rendons-nous à l’évidence : telle l’épée de Charlemagne, lourde, mal affûtée, la Bourse est un rude baromètre, qui jauge la marche du monde comme le roi conquit l’Europe : à grandes enjambées (…) , pour qui l’on avait beaucoup pendu jadis, fut ainsi réhabilitée par Milton Friedman en personne, pape de ces temps et primat nobélisé de l’Ecole de Chicago, qui vit en elle la messagère virginale d’un interventionnisme étatique toujours mal avisé, empêcheur de tourner en rond et principal responsable du délire des Marchés 7. La taxe était mal partie ! D’autres raisonnements techniques, furent avancés pour se hâter de ne rien faire : comment différencier par exemple le bon grain de l’ivraie, c’est-à-dire l'ordinaire de la spéculation, sans effilocher la dynamique régulatrice ? Comment ne pas briser la liquidité des échanges et maintenir le rendement d’une telle taxe sans ruiner les opérations d’arbitrage qui prédominent sur ces Marchés ? On fit aussi grand cas du génie financier, toujours capable de contournement des traverses qu’on lui oppose. Bah, en 2000, le Parlement européen rapporta que « la faisabilité de la taxe Tobin dépend en fait moins de facteurs techniques que des développements politiques au niveau international 8 ». Et fit l’euro qui n’était pas matière moins compliquée. La crise bancaire ambiante, purulente, ne manqua pas de remettre la vieille taxe sur le devant de la scène. D’aucuns s’émurent que le contribuable fût encore quêté pour solder l’impécuniosité d’un système apoplectiqueSchuss bancaire (…) L’apoplexie bancaire est une tradition étasunienne assez ancienne. Le krach de 1907, aussi appelé « Panique des banquiers », étrenna peu ou prou la propension de la profession à escamoter consciencieusement la ressource financière. La crise de 1929 fut à cet égard exemplaire, qui expédia près de 10.000 banques privées ad patres, parmi lesquelles nombre avaient jeté de l’huile sur le feu en prêtant à qui voulait. La Reaganomics ne fut pas non plus chiche de traumas bancaires, comme celui de la Continental Illinois en 1984, celui des Caisses d’Epargne dans les années 1990 qui coûta quelque 200 milliards de dollars au contribuable américain. La fête continue (…) , las pour finir que la survie de la multitude impliquât toujours celle de ses naufrageurs sans que ceux-ci n’aient jamais de comptes à rendre ni à donner. Des milliards, additionnés par centaines, parfois par milliers, en quelque unité de compte qu’on les soupèse, qui perfusent un système financier centré sur lui-même, sont ainsi détournés de l’économie réelle pour servir un jour la camarilla financière, et le lendemain éviter sa chute. En France, Bernard Kouchner relança l’idée de James Tobin dans sa forme originale : une taxe de 0,005% sur chaque transaction monétaire pour financer des projets de développement dans les pays pauvres, susceptible de rapporter entre 30 et 60 milliards de dollars 9. Rien de plus, car au-delà eût commencé le socialisme ! C’était pourtant assez pour encourir la raillerie de Christine Lagarde, la haute main sur des finances publiques déliquescentes, qui moqua « la boîte à idées finances 10 » de son collègue. La même ministre se souvint moins de l’augmentation de 1,1% de la fiscalité sur l’épargne, qui porta à 49,42% les prélèvements obligatoires sur la richesse nationale 11. La stratégie du déluge convient toujours aux gouvernants de passage. Une autre offensive vint d’Autriche, dont l’Ecole de pensée fit jaillir nombre d’économistes, tel Friedrich Hayek, qui inspirèrent le renouveau classique. Un certain Stephan Schulmeister de l’Institut de recherche économique local (WIFO), à contresens de ces devanciers, donna en avril 2008 un nouvel élan à la taxe Tobin, semble-t-il mieux entendu des autorités, du Bundestag à la Commission de Bruxelles en passant par la Banque centrale européenne et l’OCDE. Après avoir noté la domination exponentielle de la finance sur l’économie, le chercheur fit remarquer que « l’hyperliquidité alliée à la croissance extrême des transactions à court terme est devenue le principal instrument de déstabilisation des Marchés ». Et de suggérer une dîme universelle sur l’ensemble des flux financiers, plus faible – de 0,01% à 0,1% - mais plus étendue que la base Tobin, qui aurait produit entre 0,59% et 1,52% du PIB mondial, soit entre 376 et 969 milliards d’euros pour l’année 2008 12. S’appuyant sur les leçons de la titrisationABS, CDO et consorts (...) Ziggy Stardust mourut à l'été 1973. Mi-homme mi-femme, icône androgyne au visage d’ange, cet esthète du show façonna la gloire de son créateur, un certain David Bowie, qui l’incarnait avec force dans ses grand-messes musicales. La poussière d’étoile étincela de mille feux, jusqu'à pâlir l’éclat du maître, qui s'en défit. Un quart de siècle plus tard, David Bowie, artiste aux revenus inavoués, fit une entrée en fanfare sur la scène financière : tout à ses comptes, il s’avisa d’en réclamer d’avance, à hauteur de 55 millions de dollars ! En janvier 1997, il fit titriser dix années d’exploitation de son catalogue. Les titres de la rock star avaient changé de nature (…) , réfutant le bréviaire des fidèles de l’équilibre général et du laisser-fairisme mais sans nier l’impact sur la fluidité des échanges, Stephan Schulmeister sut surfer sur la seule vague susceptible de faire bouger les lignes : le réel au pied du mur. Car seule une stratégie du choc saura arraisonner la finance et rediriger les capitaux vers leur utilité première : l’économie au service des hommes, et non l’inverse. Les sommes pharaoniques vouées aux plans de relance laissent à supposer des lendemains qui déchantent. L’hypertrophie monétaire, qui encre les rotatives des planches à billetsLa planche à billets Tant de richesses subjuguaient le commun : les perles de Margarita, les émeraudes de Muzo, l’or de Maracaïbo, de Yaracuy, celui des Incas qu’on dépouillait, mais surtout l'argent, à profusion, des mines de Potosi, de Zacatecas et d’ailleurs. Les galions royaux, aux armes de Castille, regorgeaient de richesses, arrachés aux terres d’Amérique, qu’on débarquerait à Séville si peu qu’on échappât aux pirates et aux vagues océanes (…) , est pour le moins lourde de menaces, porteuse d’une inflation galopante à laquelle les Etats sauront mal résister pour rembourser leurs dettes faramineuses. Voilà qui justifierait assez que l’on jetât enfin quelques grains de sable dans les rouages du Marché, afin que l’espèce, moins bringuebalée, reconquît les moyens de maîtriser son futur. (1) Abusivement qualifiées de Prix Nobel d’Economie ; James Tobin obtint ce prix en 1981 ; (2) James Tobin, juillet-octobre 1978, Estearn Economic Journal - « A proposal for international monetary reform » « Ceux qui pensent que le système de taux de changes fixes d’avant 1971 aurait causé moins de désordres aux marchés internationaux ont la mémoire courte. Mon message n’est pas de dire que le flottement des monnaies est un moins bon système, mais de souligner que le flottement ne peut pas résoudre de manière satisfaisante tous les problèmes. La raison principale en est que les marchés des changes vont obligatoirement à la dérive sans avoir de repères … [et que] les signaux que donnent ces marchés non amarrés ne peuvent pas guider les économies vers leurs véritables avantages comparatifs, le capital vers son allocation internationale efficiente, ni les gouvernements vers des politiques macroéconomiques correctes. C’est pour cela que je pense que nous devons jeter un peu de sable dans les rouages bien graissés et incroyablement efficients des marchés des changes ... » (3) Gérard-Marie Henry (2002) – « A quoi sert le FMI » « (…) James Tobin, professeur émérite d’économie à l’université de Yale, et prix Nobel (décédé en février 2002), expliquait à qui voulait l’entendre : 1) qu’il aimerait bien que les anticapitalistes français qui préconisent l’instauration de taxes sur les transactions financières lui trouvent un autre nom que le sien 2) que, contrairement à eux, il est un chaud partisan de la liberté des échanges et du commerce international 3) qu’il estime que la mondialisation est une chance historique positive pour le développement des pays émergents 4) que la taxe qu’il a préconisée dans son article de 1978 n’est qu’une mesure de gestion technique des marchés financiers visant à en diminuer la volatilité 5) que la spéculation – le pari sur l’avenir – est inhérente aux marchés libres dont les avantages dépassent évidemment de beaucoup les inconvénients … » (4) Jacques Fontanel (2005) – « La globalisation en analyse – Géo économie et stratégie des acteurs »(5) Jean-Luc Bailly (2006) - « Economie monétaire et financière » (6) George Soros, source Wikipédia « (…) Le 16 septembre 1992 (mercredi noir), George Soros vendit à découvert dix milliards de livres, pariant donc à la baisse sur cette monnaie. Il provoqua, par cette opération, une pression telle sur la livre que la Banque d’Angleterre sortit sa devise du Système Monétaire Européen (…) Durant la crise financière asiatique de 1997, dans des circonstances similaires, le premier ministre malais de l'époque accusa Soros de spéculer sur le ringgit (…). A l'inverse, il se trompa dans d'autres circonstances et reperdit des montants importants dans la spéculation contre d'autres monnaies – notamment le rouble. George Soros a été critiqué pour avoir spéculé contre les bandes de fluctuation du SME (Système Monétaire Européen)), qu'il critiquait comme enrichissant mécaniquement la spéculation et l'encourageant. Les bandes de fluctuations ont été élargies en juillet 1993, à 15% contre 2,25% … » (7) Frédéric Mertz (2005) – « Ethique et commerce – Réalités et illusions » Page 50 - « (…) L’argument économique de fond contre la taxe Tobin, exprimé notamment par l’économiste libéral Milton Friedman, est que la spéculation est davantage facteur d’équilibre que de déséquilibre. Elle fait apparaître les erreurs des politiques gouvernementales, erreurs dont elle ne porte pas la responsabilité. Elle n’accroît pas les déséquilibres, mais ne fait que les révéler, jouant ainsi un rôle essentiel d’information qu’il serait dangereux de lui retirer (…) Cette position (…) refuse de voir que certaines spéculations ont des effets déstabilisateurs dans la mesure où elles ne correspondent en rien à l’évolution des facteurs fondamentaux de l’économie, tandis qu’elle suit les mouvements de prix, indépendamment de ces données de base que sont la croissance de la production, le taux d’inflation et le volume du chômage … » (8) Parlement européen, Direction générale des études, 2000, 34 pages - « La faisabilité d’une taxe Tobin internationale » Ledit texte soumis au Parlement européen, demandant à la Commission européenne « un rapport sur la faisabilité de la taxe Tobin » a été rejeté par six voix d’écart. (Le Monde, le 29/05/2009 - « Lagarde contredit Kouchner et précise que la taxe Tobin n'est pas à l'étude ») (9) Libération, le 29/05/2009 - « La mini-taxe Tobin de Kouchner »(10) JDD.fr, le 29/05/2009 - « Kouchner reprend la taxe Tobin » (11) L’Expansion, juin 2009 - « La richesse nationale prélevée pour moitié » Taxes sociales et fiscales rapportées en pourcents au PIB en 2009 : Suède (52,83) – France (49,42) – Allemagne (43,05) – Royaume-Uni (42,42) – Espagne (37,72) – Irlande (34,40) – Japon (33,89) – Etats-Unis (33,02) (12) Courrier International, du 7 au 13/05/2009 - « Le retour de la taxe Tobin » « (…) Stephan Schulmeister, un économiste de l’Institut de recherche économique autrichien (WIFO) (…) constatait dans un article d’avril 2008 que les volumes de transactions sur les devises sont devenus 70 fois plus importants que les volumes du commerce mondial de biens et de services. De même, en Allemagne, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, les volumes d’échanges d’actions et d’obligations sont désormais 100 fois plus importants que les investissements des entreprises (…) Schulmeister ne nie pas que l’introduction d’une telle taxe réduirait le volume des transactions et, en conséquence, la liquidité du marché. Mais il réfute l’argument selon lequel une telle baisse pourrait réduire l’efficacité des marchés en ce qui concerne la fixation des prix ») Illustration : image extraite du site Baby Boomer Care