Venise 6 : Mona Hatoum, Jan Fabre et quelques autres

Publié le 21 juin 2009 par Marc Lenot

Je clos ma description de la Biennale (jusqu’au 22 novembre, mais certaines expos fermeront plus tôt) avec des événements collatéraux, un bien vilain mot qui évoque un peu trop la trop fameuse riposte proportionnée et le ‘plomb fondu’. Et d’abord, justement, la superbe exposition de la Libano-Palestinienne Mona Hatoum au Palais Querini Stampalia, Interior Landscape (jusqu’au 20 septembre) est sans doute une des choses qui m’ont le plus marqué pendant ma visite. Dans une des salles, ce cube Impénétrable de 3 mètres de côté fait de tiges verticales de fil de fer barbelé semble flotter dans l’air, léger, aérien, mais aussi menaçant, repoussant : est-ce une défense ou une protection ? Et comme chez Sigalit Landau, cet objet hélas emblématique de la région ne blesse-t-il pas aussi ceux qu’il est censé protéger ? Même une fois percé le mystère de sa fixation dans l’air, ce cube garde son pouvoir magique et terrifiant. Lui fait écho le cube prison à l’entrée du musée, comme une fillette de Louis XI. Tout le travail de Mona Hatoum ou presque parle ainsi de violence, d’oppression : le plan des villes blessées, Baghdad, Kaboul et (en haut) Beyrouth est en trois dimensions (3-D Cities), avec des éruptions et des trous d’obus en creux, des patrouilles de soldats armés envahissent l’espace, ici sur une vitre, là projetés par une lanterne magique, un rosaire gigantesque est fait de boulets de canon, sur un tapis rongé par des mites se dessine la carte du monde; une vitrine du musée héberge des grenades (les armes, pas les fruits) en verre de Murano, resplendissantes (un thème exploré par Raphaël Dallaporta). Dans une petite cellule spartiate, sur le lit en barbelé, un oreiller est brodé d’une carte de Palestine en cheveux, et le keffieh voisin est aussi fait de cheveux; ailleurs dans le musée, ce petit collier dans une vitrine (Hair Necklace) est lui aussi fait de boules de cheveux finement tressés comme un filigrane, beau et repoussant à la fois. La statue du mémorial des victimes à Beyrouth est criblée de balles, mémorial devenu cible et victime, et Mona Hatoum la reproduit en porcelaine comme un ornement de dessus de cheminée bourgeois (Witness) : j’ai été touché il y a peu par la reproduction dans son livre Le Varsovien de cette photographie d’Edward Falkowski montrant une statue criblée de balles (cliquez pour mieux voir), violence barbare et acharnement aveugle.  C’est une exposition qui vous empreint d’une infinie tristesse, parlant d’exil, de paradis perdu et d’impossibilité d’oublier : à quel point la guerre, la tragédie sont propices à l’art !

À côté de cette douleur sobre, Jan Fabre, aussi spectaculaire soit-il, semble un peu grandiloquent avec ses immenses installations à l’Arsenale Novissimo (jusqu’au 20 septembre). Le plafond de la salle à manger du Roi des Belges (où je n’ai pas encore été convié à dîner) est recouvert de carapaces de scarabées moirées où la lumière joue sans fin. Mais l’Histoire y a fait irruption, le passé colonial de la Belgique ne se laisse pas oublier aisément et le plafond a commencé à se boursoufler, comme parasité par un organisme vivant, puis il a crevé, donnant naissance à ce corps d’homme noir nu à la peau zébrée de cicatrices de coups de fouet : cette installation du plafond renversé, Le ventre, est saisissante et on se prend à croire qu’il s’agit d’un figurant. L’exposition de Jan Fabre s’intitule Des pieds au cerveau : elle explore différentes parties du corps avec plus ou moins de bonheur. Le sexe est bien évidement interdit, en tout cas d’accès, on ne peut que le surplomber à distance. L’artiste en jeune homme, à l’érection également juvénile et en éjaculation permanente (Fontaine du monde), est couché au milieu de pierres tombales d’artistes et d’écrivains identifiés à des noms d’insectes en flamand (Duchamp est un grillon) : puissant mais pas très subtil. Quant au cerveau, un peu plus loin, Fabre en Lilliputien creuse le cerveau d’un géant au milieu des tranchées. Là encore, si l’artiste sait en effet impressionner, on se prend à regretter la finesse cultivée de son exposition au Louvre.

Devant le Palais Grazzi (je parlerai des collections Pinault dans quelques jours), dans la petite église San Samuele (où un pélican se déchirant le ventre surmonte un Christ en croix), je découvre l’exposition Paradise Pavillon : Into the Light de Marialuisa Tadei (qui est aussi au pavillon de la république de San Marino, que je n’ai pas visité). Moins convaincu par ses pièces en deux dimensions accrochées aux cimaises, je suis par contre charmé par la légèreté de ces filets remplis de plumes qui flottent dans le choeur comme des fantômes angéliques (Equilibri). Tout ici est légèreté et transparence, des boules de verre au sol reflètent la chapelle et ces rubans multicolores (Waterfall) que le vent agite sont comme des berlingots succédanés de bonheur. Sa pièce la plus complexe est une grande installation, précédée de l’injonction dantesque (Vous qui entrez ici…) où on s’aventure précautionneusement sur un sol de verre qui semble exploser de couleur à chaque pas, pour apercevoir par un trou de serrure le paradis perdu, blanc, emplumé, chérubiné. Un peu trop d’effet, serait-on tenté de critiquer, mais de la poésie pure, ésotérique et enchanteresse. De cette élève de Kounellis, je me dis, feuilletant son catalogue, que j’aimerais aussi voir ses pièces plus tragiques ou plus charnelles.

La façade de Ca’ Farsetti sur le Grand Canal s’orne de l’immense portrait photographique d’une jeune femme, dû à Braco Dimitrijevic, qui, à son habitude, capture le visage d’inconnus dans la rue et en fait des héros d’un jour. A Ca’ Pesaro, ce sont des visages connus qu’il expose (ici, sauf erreur, Malevitch et Magritte), portraits d’artistes et écrivains érigés précairement dans des barques emplies de chaussures récupérées à Sarajevo, comme pour passer le Styx, pour rejoindre les morts. Une belle installation mémorielle.

Ne vous fiez pas trop à l’affiche vous promettant Bill Viola à l’exposition sur l’eau à Ca’ d’Oro : il y a certes quelques vidéos (dont ‘The Reflecting Pool’, un monument, sur lequel le livre de Jean-Paul Fargier est remarquable), mais la magie Viola n’agit pas dans ce contexte, sur ces petits écrans, au milieu d’un discours pédagogico-culturel sur l’eau. En bas du palais, au bord du canal, une belle installation très simple de Fabrizio Plessi où l’eau coule sans fin au milieu des barques.

Pour conclure, à la Fondation Gervasuti, près du Goebbel’s Bikini Bar, la bibliothèque de la Coréenne Woojung Chun est un antre sombre, un cabinet noir où les étagères offrent corps et têtes coupées, bouches d’où s’échappe un fil de lettres, et un globe terrestre : une atmosphère oppressante, une quête du savoir impossible, des échos borgesiens en font une installation philosophique des plus impressionnantes.

Voilà pour la Biennale. Dans quelques jours, les palais Pinault.

Photos de l’auteur excepté : Hatoum Witness, Fabre Sexe et Tadei White street, courtoisie des services de presse.