Racines (4ème partie)

Par Sandy458

En janvier 1945, la situation s'est brusquement dégradée. Les SS et les gardes sont devenus  de plus en plus nerveux et facilement irritables. Le 20 janvier, l'ordre a été donné de procéder à l'évacuation de tous les déportés survivants en direction de l'Allemagne. La rumeur chuchotait avec insistance que les soviétiques gagnaient du terrain, qu'ils étaient chaque jour un peu plus proche.

Moniek sentait lui aussi que le dénouement se profilait et qu'il lui fallait redoubler de prudence pour ne pas tomber sous l'agitation névrotique de ces tortionnaires déboussolés.

Il s'est montré peu loquace sur les affres de la « marche de la mort » qui l'a conduit d'Auschwitz vers le camp de concentration de Gross-Rosen, se bornant à narrer avec un détachement pudique les conditions inhumaines du long voyage de par les chemins gelés en plein cœur d'un hiver rigoureux. Moniek a conservé essentiellement le souvenir du bruit feutré de la chute de corps dans la neige et celui de l'écho de la détonation des armes provenant de la queue de la longue procession.

Après quelques jours passés à errer incompréhensiblement dans le camp de Gross-Rosen, Moniek et ses compagnons ont été contraints de reprendre la route pour rallier leur nouvelle destination : le camp de Buchenwald.

Fortement affaibli physiquement et moralement par la première marche, anéanti à l'avance par l'immensité de cette nouvelle distance à parcourir, il s'est demandé pourquoi continuer à lutter pour rejoindre un autre endroit où il vivrait le même cauchemar qu'à Auschwitz dans le meilleur des cas.

Le pire, il n'osait  même plus y penser. Il le vivait,  cela lui suffisait.

Pour la première fois, il a songé à renoncer et à refuser purement et simplement d'avancer, résolu à attendre que la mort le libère d'une balle en pleine tête.

Dans les replis de son habit sa main a effleuré une petite forme froide grossièrement taillée : une ébauche de statuette humaine que, n'ayant pas eue le temps de terminer, il avait choisi d'emporter. Le contact de cette figure inerte lui a curieusement donné envie de continuer, de puiser dans ses dernières forces, ne serait-ce que pour avoir l'occasion de terminer ce travail de sculpture auquel il tenait tant.

Alors, il a repris la route, d'un pas mal assuré, au milieu d'une troupe d'hommes-fantômes à l'effectif diminué de moitié. Il s'est efforcé de ne pas dévier du sillon tracé par ses prédécesseurs, de ne pas se retourner, de ne pas oser poser un pas de côté pour ne pas briser le rythme de la marche imprimé à son corps.  Perturber la mécanisation extrême de ses muscles l'aurait conduit à chuter et s'affaler sur le sol dur signifiait ne plus être capable de se relever et se faire exécuter sans pouvoir espérer la moindre compassion.

Chaque seconde, il s'est répété comme un leitmotiv lénifiant de ne pas penser, ne pas faiblir, résister à la torpeur qui menaçait de le saisir, mettre un pas devant l'autre, serrer dans sa main endolorie par la crispation la statuette inachevée pour y puiser force et chaleur.

Combien de kilomètres ont été parcourus par cette troupe moribonde, jour après jour ?

Moniek était incapable de se faire une idée, se bornant à compter les jours et les nuits,  les périodes de ciel étoilé ou de lune absente.

A SUIVRE...