"Ce que nous sommes", d'Anne Talvaz (lecture de Ronald Klapka)

Par Florence Trocmé

Actes Sud fait paraître L’Holocauste comme culture, d’Imre Kertész, réunion d’articles, de conférences publiés entre 1998 et 2003. Le titre, celui d’une conférence à l’Université de Vienne (1992) qui évoque l’œuvre de Jean Améry dont il souligne : « Quand il analyse son aliénation, sa perte de ″confiance dans le monde″ et son exil existentiel, à mon avis, Améry dépasse le cadre de son livre [Par-delà le crime et le châtiment] au sens strict et parle tout simplement de la condition humaine. [...] L’ombre profonde de l’Holocauste recouvre toute la civilisation dans laquelle il a eu lieu et qui doit continuer à vivre avec le poids de cet événement et de ses conséquences ».
A cette aune pourra se lire Ce que nous sommes d’Anne Talvaz, récit encadré par la relation d’un voyage à Auschwitz où Lina H. ne sera jamais allée (c’est la version de la quatrième de couverture ; celle du texte : où elle n’a jamais été), et celle d’un autre à l’île de Fehmarn (île allemande dans la mer Baltique) où Lina H. terminera ses jours en 1985 « comme une innocente ». Ce livre est remarquablement écrit, qu’il s’agisse de la phrase, quel talent dans l’observation ! ou du montage : si dès la page 15, le nom de Reinhard Heydrich (l’« éboueur d’Auschwitz » ainsi qu’il se désignait lui-même) est mentionné, dans le contexte de la découverte du camp, l’habileté de la narratrice ne nous conduira à identifier Lina H. comme Lina Heydrich que petit à petit.
Le peu de réception critique à l’égard de cet ouvrage paru en février dernier, et en tous points digne d’éloges est surprenant : la documentation en est exacte sans envahir la conscience du lecteur, le questionnement en est comme la marque, la narratrice ne cherche pas à nous assener une version définitive, mais à donner à penser, l’écriture est bien celle d’une poète, à l’esprit vif et acéré, et dont l’ironie touche juste, profond, et à certains égards elle rappelle la démarche de Giorgio Caproni, lorsqu’il relatera« L’ ″aspetto innocente″ del campo di Auschwitz ». Dans l’un comme l’autre cas, se perçoit « l’esprit du récit » cher à Imre Kertész.
Le dernier paragraphe du livre donnera une idée assez précise de la tonalité de la centaine de pages qui le constituent :

Après la défaite de 1945, elle est donc revenue. Qu’a-t-elle éprouvé en posant ses valises au bout d’une longue traque par monts et par vaux avec les trois enfants qui lui restaient ? De retour dans ce lieu où tout le monde la connaissait, elle n’a pas dû trouver la vie si pénible ; le regard que les autres portaient sur elle ne devait pas peser trop lourdement. Elle a élevé ses enfants ; ils sont partis ; elle a certainement travaillé ; elle s’est très probablement remariée : un être de sa trempe ne laisse pas sa vie se briser à trente-quatre ans. Des hommes sont venus la chercher pour l’interroger sur un passé qui la concernait de moins en moins ; elle y a répondu avec bonne grâce, intelligence, et un manque absolu d’objectivité qu’il ne serait venu à personne de lui reprocher. Lina H. a survécu, vécu, vit et vivra peut-être encore, comme nous tous ; comme une innocente.

bibliographie :
Anne Talvaz, Ce que nous sommes aux éditions l’Act Mem ; le site de l’éditeur donne deux extraits du livre à la façon d’un montage : le premier conclut la page 85, le second est l’incipit donné en italiques ; portrait et bibliographie d’Anne Talvaz y figurent également.
complémentairement :
Imre Kertesz, L’Holocauste comme culture, Actes Sud, 2009 ; le site de l’éditeur donne la préface de Péter Nádas : « Le travail et la thématique de Kertész » et plusieurs pages de La pérennité des camps, conférence donnée en 1990, ponctuée par le concept : l’esprit du récit.
Giorgio Caproni, Cartes postales d’un voyage en Pologne, traduit de l’italien par Philippe Lacoue-Labarthe et Federico Nicolao, chez William Blake & Co. Edit. Avant-propos des traducteurs, et trois relations d’un voyage en Pologne à l’initiative du Mouvement pour la Paix, août 1948 ; elles ont été publiées 13 ans plus tard, en juillet 1961 (une note dans remue.net, janvier 2005).

Contribution Ronald Klapka (extrait de "la lettre de la magdelaine", 29 juin 2009)